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Mon petit Prince

Mal vivre à l'école ...

JPEG J'en suis resté sans voix.

Il est des rencontres qui vous submergent, qui vous laissent pantois et interrogatif. J'allais, par une journée de travail ordinaire- si cet adjectif a désormais un sens dans le labeur qui est le mien cette année- à la rencontre d'un garçon dont je ne savais qu'un prénom glorieux.

En descendant de mon engin motorisé, je crus soudainement me trouver en panne dans le désert. Devant moi, en effet, comme venu d'un autre monde, apparut un garçon frêle et instable, fragile et précieux. Un blondinet gracieux et coquet, au sourire d'ange, aux yeux d'un bleu à s'y noyer.

Je lui aurais donné le bon dieu sans confession, l'absolution sans même prendre la peine d'entendre ses péchés. Pourtant, c'est sous l'ombre bienveillante d'un crucifix que notre première rencontre se déroula. (Je vais à la rencontre des enfants indistinctement dans les écoles publiques et privées). Il semblait ravi de me rencontrer. J'appris plus tard qu'il évitait ainsi une séance de sport, ce qui justifiait alors son sourire radieux.

Comme à chaque fois, je lui demandai de se présenter afin de mieux faire connaissance, d'appréhender comment il se situe à la fois dans sa famille, son école et son handicap. Je n'eus pas longtemps à chercher pour comprendre la nature de son tourment. Ses premiers mots furent un calvaire : une explosion de sons qui résistaient, se refusaient, qui se dérobaient à sa volonté. Mon petit Prince était bègue ; j'aurais mieux fait de lui demander de dessiner un mouton !

Les premières minutes furent pour lui une torture. Je l'aidais du mieux que je pouvais en le rassurant, en lui proposant des exercices respiratoires, en accompagnant par le geste ses efforts. Je ne sais si ce sont mes paroles, mes mimiques ou bien un fluide miraculeux, mais il prit soudain confiance, cessa de martyriser la langue tout autant que lui-même. Il était apaisé et sans doute plus serein. Les mots coulaient d'une langue moins rocailleuse, il y avait plus de fluidité dans sa voix, devenue plus douce et posée.

Je me trompais du tout au tout. Ce que je prenais pour rémission ou paix étaient les prémices d'un ouragan : une tempête de sable, de celles qui avaient cloué Saint Exupéry sur son chemin en un autre temps. Lui était éternel mais différent. Sa poésie était tout autre que celle de son glorieux devancier. Je pensais cueillir des roses ; je me préparais à une tout autre moisson.

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Mon Petit Prince se fit grave. Il me fixa de son regard perçant et me demanda : « Peut-on être encore plus malheureux aujourd'hui qu'on pouvait l'être hier, alors qu'on pensait avoir connu le pire ? » J'en restai ébahi. Que voulait-il dire et pourquoi ce « on » si impersonnel ? Je lui demandai de préciser son propos, de ne pas hésiter à parler de lui et soulager ce qu'il avait ainsi sur le cœur.

Alors, il parla de lui et de son rapport à l'école. Il avait vécu l'enfer en primaire, le collège s'avérait désormais une épreuve plus redoutable encore. Son handicap, ses camarades, sa personnalité si multiple. Il me dit quelques mots, quelques phrases que je ne pouvais perdre ainsi en chemin. C'était beau , émouvant et si poétique, tragique peut-être et venant de si loin, de si profond, que je ne voulais rien en perdre.

Oh, ce ne fut pas un jet furieux, un cri de rage et de folie. Non. Il lui fallut du temps et des efforts, reprendre pied et souffle pour me dicter ce qu'il savait que je transcrivais. Il attendait aussi que je lui lise chaque phrase pour aller plus loin, confiant désormais dans le fait que rien n'en serait perdu.

Je n'ai pas la force de garder cela pour moi, il me faut, bien vite, faire le récit de ce moment en suspens, vous confier aussi ses quelques phrases. Chacun m'aidera peut-être à y voir plus clair.

Je vous confie donc ce trésor. Je ne peux vous en dire davantage, vous le comprenez . C'est avec l'enfant que vous terminerez ce voyage. J'ai été beaucoup trop bavard. Il me fallait vous préciser la scène afin que vous n'y voyiez aucune manipulation de ma part. Je vous laisse avec ce Petit Prince, égaré dans notre monde furieux. Ne le brusquez pas, il est si fragile !

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« Cette année, en sixième, j'ai l'impression qu'il me manque quelque chose. Je ne suis pas heureux du changement. Je m'ennuie tout le temps, pour moi le collège, c'est ennuyeux. Ce matin je me suis dit qu'il y aurait encore une journée comme les autres, sans intérêt. À chaque fois que je vois un professeur, j'ai le sentiment qu'il vient réciter son cours comme un script.

La barque navigue et emmène mes camarades et moi, je suis resté sur le bord et je regarde passer le bateau, sans envie d'y monter. Je vois passer des gens que j'aime bien mais sans vouloir les accompagner. Je me sens en même temps l'acteur et le spectateur de ma propre vie. J'ai deux personnalités : celui qui est gentil quand il se sent à l'aise et celui qui est méchant et qui veut faire payer à certaines personnes les souffrances qu'elles lui ont fait subir.

À l'école mon ennui m'empêche de discuter avec les autres, de participer à leurs jeux. Au contraire, dans mon environnement je suis tout autre, très gentil. Mais dès que j'arrive ici, je ne suis plus le même : je me transforme en diable . Je suis un autre et je me sens si mal. L'école est vraiment une souffrance, chaque heure me semble une éternité. Que faire ? »

Miraculeusement sien.

 

"Exilé sur la terre au milieu des huées ,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher".

 

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11 réactions à cet article    


  • VIP erre 1er octobre 2014 10:02

    Bonjour Nabum

    Récit très émouvant et tellement mature pour un petit garçon !

     sans doute est-ce sa maturité précoce en décalage avec les autres enfants qui le coupe du monde scolaire, à cela s’ajoute un sens aiguisé de la perception d’autrui, de lui même, des enseignants dont il perçoit l’absence de motivation, de passion pour l’enseignement.

    vipère 

    • gaijin gaijin 1er octobre 2014 10:30

      vip erre
      sa maturité est sans doute aussi le fruit du fait qu’il a du en prendre pas mal plein la gueule autant de la part de ses petits camarades que des profs ....
      ça aide a prendre du recul.
      au pays de la norme il ne fait pas bon être différent.


    • C'est Nabum C’est Nabum 1er octobre 2014 18:12

       VIP erre


      Je ne pense pas que ses enseignants manquent de passion
      Ils sont face à un groupe composé d’auattnd’individus différents
      Comment laisser une place à chacun surtout quand nulle aide ni conseil ne sont apportés, qu’il n’existe aucune instance de régulation des difficultés rencontrées dans ce métier qui touche à l’humain

      Moi, dans ma nouvelle fonction, je suis très preservé.

    • C'est Nabum C’est Nabum 1er octobre 2014 18:14

      Gaijin


      La norme est un terrible rouleau compresseur

      C’est hélas l’attente des décideurs, broyer ceux qui sortent du cadre
      Les enseignants finissent pas remplir cette mission faute de moyens pour trouver des parades à cette stratégie infâme

    • VIP erre 1er octobre 2014 18:44


      Nabum

      La passion, toutes les passions finissent par s’émousser au fil du temps ! cela est valable pour tous les métiers... 

       Nous sommes tous passés par là ! après la passion, l’ennui mais on continue pour de bonnes ou de mauvaises raisons, c’est selon. Mais, les gamins, eux, ressentent ce que les adultes leurs cachent tant bien que mal. 

      La dimension psychologique de l’enfant est rarement prise en compte, pour l’adaptation de l’enseignement. Pour l’Ecole, l’impératif est d’envoyer un programme et de niveler la classe, peu importe si certains restent au bord du chemin. 

      De sorte que les écoliers sont plus ou moins bien « programmés » à la sortie. 

      vipère
        



    • C'est Nabum C’est Nabum 1er octobre 2014 19:13

      VIP erre


      En tout cas j’espère échapper à l’émoussage ... Si je puis dire ainsi 

    • Allexandre 2 octobre 2014 17:52

      Vous dites vrai. Mais il faut nuancer. Le prof ne peut pas sauver tous les élèves, mais être attentif à la psychologie de l’enfant fait partie de nos attributions. Tout dépend du degré de psychologie de l’enseignant lui-même. Mais hélas ! il en est des enfants comme des adultes. La différence n’est jamais acceptée par le groupe. On nous demande souvent de cultiver l’instinct grégaire et de niveler par le bas, sous couvert d’égalité des chances. Il faut à tout prix empêcher les élèves de trop réfléchir et de trop en savoir. C’est aussi cela l’école de la démocratie républicaine !!


    • C'est Nabum C’est Nabum 2 octobre 2014 18:23

      Allexandre


      Le professeur n’est qu’un humain face à trente autres humains
      Il ne lui est pas possible d’accorder autant d’importance à chacun car ce n’est pas possible
      Il passe toujurs à côté d’un enfant plus discret, plus secret, plus à la marge, plus conforme ... Il n’y a jamais de vérité. Nous avons tous nos sensibilités pour aller vers l’un plus que vers cet autre. C’est malheureux mais inévitable

      Quant à la machine qui veut nous broyer, elle fonctionne remarquablement bien

    • VIP erre 1er octobre 2014 13:18


      Gajin


      Le fait d’en prendre plein la poire forge de manière précoce, d’être en prise directe avec l’injustice et la méchanceté dans la sphère sociale ou familiale, comme le petit héros de « vipère au poing » d’Hervé BAZIN, force la rébellion, ce qui est confessé par l’aveu : « je me transforme en diable », puis dès qu’il n’est plus agressé par un environnement malsain, il est « gentil », une ambivalence que l’enfant a du mal à assumer, en tant que sujet jeune non totalement construit, ignorant que la personnalité sociale s’articule selon plusieurs axes, du superficiel au profond, selon l’environnement et les circonstances.

      Dès, lors le processus de la détestation de l’école, vécue comme un lieu toxique, générateur de souffrances infligées unilatéralement, à un écolier sans défense, qui ne veut plus participer au jeu sadique dont il est la cible, mais seulement regarder de loin, en retrait.

        • C'est Nabum C’est Nabum 2 octobre 2014 17:36

          gogoRat


          Bien sûr que ce n’est pas stupide d’inverser ainsi l’organisation et la structure du cours. Comme bien souvent, ce genre d’initiative profite aux bons élèves et laisse les autres en plus grand désarroi.

          C’est justement le malaise actuel de notre système éducatif, il laisse trop de jeunes sur le chemin. Cette voie là n’est pas mieux que les autres sur ce point précis.

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