J’aurais bien sûr pu écrire un nouvel article sur l’histoire du Mediator qui se doublerait d’un nouveau scandale, médiatique pour les uns (« les journalistes en auraient trop fait »), politique pour les autres (« Servier ferait pression sur les experts »). Mais la presse française s’en charge à ma place, et je suis bien aise de lui voir remplir son rôle d’information. Je vais donc vous parler comme toujours de ce qui échappe plus ou moins à la loupe de nos grands media, en l’occurrence des dernières péripéties de Johnson & Johnson.
« Maman, les sous-tifs pour homme, ça existe ? »
J’ai beau en dire souvent du mal, quelque part je les aime bien chez J&J : même quand je juge que telle ou telle affaire les concernant ne vaut pas le coup d’écrire un article sur AgoraVox, ils se débrouillent pour provoquer un ou deux scandales de plus, tant et si bien que j’y reviens inévitablement.
J’avais donc choisi d’ignorer les procès intentés contre la filiale du groupe, Janssen, par des patients masculins qui se sont plaint que le Risperdal provoque chez eux une poussée mammaire (gynécomastie pour faire savant). Quelques douzaines de plaintes parce qu’un homme passablement atteint d’embonpoint se sent subitement serré dans ses chemises au niveau de la poitrine, ce n’est pas matière à scandale. Certes les patients n’avaient pas été informés du risque, mais une grosse centaine de cas sur des dizaines de milliers, c’est marginal. Mais l’affaire continuant de figurer dans les media anglophone, pour une raison qui semblait dépasser le seul fantasme de tous les virils et narcissiques rédacteurs rêvant de se tripoter devant leur miroir, je me suis penché sur le sujet.
Je dois d’abord faire mon mea culpa. Tous les rédacteurs n’ont pas les idées que je leur prête. En effet, un article parle bien de 120 plaintes, mais traitées enregistré par un unique avocat, ce qui en augure beaucoup plus chez ses confrères. Je lis plus loin qu’il y aurait plus de 400 cas.(1) Ca reste relativement « peu » à mon sens, en tous cas trop peu pour prêter une intention malhonnête au laboratoire.
En réalité, l’affaire est scandaleuse, non point tant parce que le laboratoire aurait dissimulé un effet secondaire rare, mais parce que ce détail vient se greffer sur un autre scandale, celui du marketing hors-indication, pour lequel Johnson et Johnson a déjà versé de lourdes de sommes pour que les procédures intentées soient abandonnées.(2) En effet, la plupart des plaignants étaient adolescents au moment où ils ont pris le produit. Or, le Risperdal n’a jamais été approuvé pour être prescrit à des mineurs. C’est d’autant plus grave quand l’on imagine l’effet psychologique de développer une paire de seins quand on est un adolescent ! Un adulte trouverait sans doute les ressources pour affronter l’épreuve, mais ici, c’est toute la construction de l’identité du patient qui est sabotée, précisément à un âge où la promiscuité interdit toute dissimulation et où les camarades ont un degré de maturité proche du caniveau.
Comme toujours, les détails que je découvre sont à pleurer de rire : des supports publicitaires inédits estampillé « Risperdal » ont été utilisés, en particulier du popcorn et des brique de jeu de construction. (3)(4) C’est loin d’être anodin, et vient renforcer les suspicions. En effet, si les supports classiques comme les stylos s’adressent essentiellement aux médecins, je doute que beaucoup de praticiens jouent aux legos en bouffant du popcorn. Ces supports étaient bien destinés à être donnés par les médecins aux enfants, et renforçaient ainsi dans l’esprit desdits médecins l’idée (fausse) que le Risperdal pouvait leur être administré. Pour note, J&J a nié les faits, accusant Dieu-sait-qui de contrefaçon de marque… On peut être sceptique.(5)
Pour information, le directeur général Alex Gorsky était responsable marketing, puis président de Janssen au moment des faits (octobre 1998 à début 2003). En tant que tel, il était convoqué au tribunal dans l’un des procès en question, jusqu’à ce que le juge accepte de se contenter d’un témoignage filmé.(6) Que le patron passe devant le juge, ce n’est jamais bon pour l’image. Surtout, s’il passe devant le juge et qu’il ment sous serment, les conséquences peuvent être extrêmement lourdes. Et s’il passe devant le juge et qu’il ne ment pas… et bien seul lui et les avocats de J&J savent ce qu’il aurait pu raconter. En tout cas, il semblerait qu’il avait lourd à cacher, puisqu’au dernier moment, le litige a été résolu l’amiable, pour un montant gardé secret. Qu’à cela ne tienne, plus que… 419 plaintes à régler, et M. Gorsky pourra dire qu’il n’a jamais menti (aux juges).(7)
Si Alex Gorsky était dans le camp du laboratoire, il en est dans le camp adverse qu’il ne fallait surtout pas laisser témoigner non plus. David Kessler, ancien commissaire de la FDA, avait en effet rédigé un rapport accablant contre Janssen et sa stratégie marketing. J&J a essayé d’écarter l’ancien fonctionnaire en arguant d’un vice de procédure (témoignage recueilli de façon tardive). Vouloir faire taire un fonctionnaire assermenté semble avoir été contre-productif, et l’image du laboratoire en a encore pris un coup. Finalement, J&J a préféré conclure une fois de plus des arrangements amiables plutôt que de prendre des risques.(8)
D’ailleurs, Johnson & Johnson ne veut vraiment pas qu’on parle de cette affaire : à Philadelphie, les avocats du laboratoire ont tenté de faire expulser un journaliste de la salle d’audience.(9)
Ethicon, l’oubliée
C’est avec une satisfaction certaine que j’ai pu lire que Le Monde a consacré un article au combat des salariés d’Ethicon, filiale de… de… Johnson et Johnson !(10) Et l’article de bien préciser la difficulté de ce combat : on est loin des grands plans sociaux des entreprises du CAC 40, et l’affaires est donc beaucoup moins médiatique.
Je ne vais pas réécrire ce qu’a déjà rapporté Le Monde : l’usine qui emploie 360 personnes doit fermer et l’activité sera délocalisée en Amérique du Sud. Les salariés sortent de 18 jours de grèves, dont ils n’ont obtenu qu’une prime à la reprise du travail. Pendant ce temps, pour mieux se payer leur tête, la direction du groupe commandite un audit : audit inutile, audit facturé (comprenez : très cher).

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Merci Pharmafox pour cet article fort bien documenté. Pour ajouter à l’ignominie de ce (...)
10/10 22:27 - demainpeutêtreCette affaire de J&J avec conséquences de soutifs est rigolotte et déplorable . Une de plus (...)
10/10 18:49 - paul
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