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Science sans confiance...

Dans le registre de la prise de décision, il est de coutume de considérer que « plus on a de données, mieux on est armé pour prendre la bonne décision ». Rien n’est moins certain...

En lisant le dernier livre de Malcolm Gladwell intitulé Blink - The Power of Thinking Without Thinking, et dont une version en français sera disponible à compter du 2 février sous le titre L’intuition - Prendre la bonne décision, je suis tombé sur une histoire qui m’a laissé littéralement pantois. La voici résumée en quelques lignes.

1996. Dans un hôpital du grand Chicago, à Cook Country, on manquait de moyens pour traiter les quelque 250 000 personnes qui se présentaient aux urgences chaque année. Le problème était encore plus aigu pour les cas de patients se disant victimes d’une attaque cardiaque. Les huit lits de l’unité de soins coronariens étaient loin de suffire. Les docteurs avaient une pression forte sur leurs épaules, qui pouvait se résumer ainsi : compte tenu de la pénurie de moyens, il ne fallait garder que les cas d’individus ayant développé (ou susceptibles de le faire à court terme) un infarctus du myocarde, et renvoyer les autres chez eux. Coup de chance : le directeur de l’hôpital récemment arrivé - un dénommé Brendan Reilly - avait entendu parler d’une technique de diagnostic particulièrement efficace, utilisée par la Navy, permettant à des non-experts de diagnostiquer dans des sous-marins en plongée d’éventuels problèmes cardiaques chez des matelots se plaignant de douleurs poitrinaires. Le protocole de diagnostic de la Navy résultait d’un travail d’analyse fouillé, réalisé par un éminent spécialiste des affections cardiovasculaires - Lee Goldman - sur plusieurs centaines de cas référencés et amplement documentés. Les résultats de son analyse avaient par ailleurs été validés par un aréopage de confrères, chercheurs et praticiens dans le domaine. Chose étonnante, l’expression du protocole de diagnostic était très simple :

SI...

...en plus d’ un électrocardiogramme suspect...

  1. Le patient présente les symptômes d’une angine instable et
  2. au stéthoscope, on entend des bruits de liquide dans les poumons et
  3. la pression systolique est inférieure à 100

... ALORS...

... le patient présente un risque extrêmement élevé (95%+) de développer un infarctus du myocarde. (1)

L’expression sous forme de prédicat du protocole de diagnostic présentait le double avantage d’en rendre la compréhension explicite par tous, voire d’en faciliter l’appropriation y compris par des non spécialistes.

Fort logiquement, Reilly proposa à ses docteurs qu’ils appliquent le protocole de l’US Navy. Comme la situation était à la crise, il ne prit pas le temps de détailler en long et en large les caractéristiques de l’algorithme, ses origines, ses lettres d’habilitation... Il préféra une démarche de transition douce : pendant les premiers mois, les médecins continueraient d’utiliser leurs techniques habituelles de diagnostic, puis ils passeraient en mode double diagnostic, compareraient les résultats obtenus, avant de déterminer rationnellement quelle méthode procurait les meilleurs résultats. C’est ce qui fut fait. Au bout des quelques mois, la méthode US Navy avait mis K.O. les méthodes idiosyncrasiques des spécialistes, et ceci sur tous les plans ; elle était à la fois plus rapide, plus sûre, et plus économique.

Alors, que croyez-vous qu’il arriva ? Eh bien, malgré l’évidence de la preuve par A + B, les docteurs continuèrent d’utiliser leurs méthodes ancestrales, objectivement reconnues plus chères et moins sûres. Pourquoi ? Parce que lorsqu’ils examinaient un patient souffrant de mal de poitrine, les docteurs disaient avoir besoin de poser tout un ensemble de questions - Faites-vous de l’exercice ? Fumez-vous ? Avez-vous du cholestérol ? Des antécédents de diabète dans la famille ? - avant de se sentir suffisamment en confiance pour énoncer un diagnostic.

Pour atteindre le seuil critique de confiance déclenchant le diagnostic, les docteurs accumulaient de l’information. Et peu importait que cette information fût pertinente ou non... Peu importait qu’elle soit exploitable, c’est-à-dire qu’elle permette d’affiner le processus de décision... Seule l’accumulation comptait. La pensée magique faisait son nid dans l’esprit précisément de personnes réputées chantres de la rationalité scientifique. L’expert succombait sous le poids combiné de l’émotion et de la responsabilité. Le couple vrai/faux était supplanté par son homologue confiance/défiance, au mépris de la raison, bafouée.

Comme le souligne Gladwell dans son ouvrage, en matière de prise de décision, moins on a de données, mieux on se porte. Pour lui, le paradis, c’est lorsque vous pouvez réduire la complexité du monde à une expression simple - sa signature - privilégiant la mise en évidence d’interactions entre un petit nombre de variables interdépendantes à l’exposé de représentations exhaustives du problème avec l’ensemble de ses variables explicatives. Pour bien décider - conclut-il - il importe de savoir négliger, de mettre au rebut, pour ne se focaliser que sur l’essence. Le rationnel triomphe quand il est expurgé du superfétatoire.

Pendant ce temps, en entreprise, des directeurs commerciaux continuent de demander à leurs vendeurs s’ils ont confiance dans le fait que telle ou telle affaire rentrera bien ce mois-ci, des politiques continuent de demander à des experts de tout poil s’ils ont confiance dans le fait que la baisse des taux / la baisse des impôts / la réduction ou l’augmentation de la durée du travail contribueront à la baisse du chômage. Dans un peu plus d’un an, des candidats de tout bord nous feront les yeux doux et la bouche de miel pour que nous leur accordions notre confiance pendant cinq ans, sans s’embarrasser à nous présenter l’ombre d’un programme. Triomphe de la pensée magique.

Car malheureusement, ce que Gladwell ne dit pas, c’est comment se débarrasser de cette engeance du « Faites-moi confiance » et de ses acolytes des médias, qui enfourchent leur blanc destrier au son de « Méfiez-vous, cela cache quelque chose. » Gustave Courbet, qui signait l’Origine du monde, cède désormais la place à son homonyme Julien, dénonciateur, lui, d’arnaques et abus en tout genre, sur fond de production d’audimat. Pour le meilleur et pour le pire.

(1) Dans le domaine de l’édition logiciel, il est intéressant de noter que la société Pertinence utilise justement le paradigme de la règle (conditions => prédicat) comme méthode de représentation de phénomènes ou de processus complexes.


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