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96, le chiffre maudit de Liverpool

Liverpool. Eté 2013  En direction de l'aéroport "John Lennon", le chauffeur de taxi poursuit son objectif, déterminé à jouer son rôle. A peine quelques phrases de bases échangées destinées à apprécier sa cible, il poursuit sa volonté de conjurer le sort. Il parle vite, il parle scouse : cet accent caractéristique du Nord de l’Angleterre propre au citoyen de Liverpool et du Merseyside.

L’introduction se fait rapide. Il décrit sa ville avec passion. ‘L’pool’ anciennement port marchand d’envergure mondiale, dévastée par l’industrie, renaît aujourd’hui de ses cendres pour atteindre le cœur de potentiels touristes. 2ème métropole économique après Londres, Capitale de la culture en 2008, inscrite sur la liste du Patrimoine mondial en péril en 2012[1], il assure que les Beatles sont au centre de l’identité des Liverpuldiens comme le démontre le sous-marin jaune positionné en face de l’entrée de l’aéroport qui rappelle un célèbre morceau de ce groupe[2]

96, le chiffre maudit de Liverpool. Constatant le client conquis, le chauffeur passe à la première phase d’attaque et prononce le chiffre symbolique « 96  ». A l’incompréhension de son interlocuteur, il prononce le mot clef « Hillsborough ». Les deux termes n’évoquent rien et provoquent la curiosité du récepteur sentant un drame se jouer du fait de son inculture. Le 'scouser' se lance alors dans son combat et se laisse gagner par la passion. Maillon d’une chaine, il en est à présent le centre et en oublie la perte de son identité langagière et ne gomme plus son accent fort et très prononcé. Il est retenu trois éléments principaux de son message : la population locale a été bafouée, 96 personnes sont mortes et acheter le Sun- le célèbre tabloid britannique serait le plus indigne des actes. L’esprit excité par la transmission de cette information rondement menée, le brave homme attend les questions.

Effectivement, l’après-midi du 15 avril 1989 qui devait être une belle rencontre footballistique dans le stade de Hillsborough (Sheffiled) s’est transformée en tragédie. 96 supporters sont morts écrasés contre des grillages, suffoqués par les mouvements de foule. Plus de 700 ont été blessés. Suite à ce drame, des forces de l’ordre ont été accusées, des règlements modifiés, des jugements portés mais le cœur des Liverpuldiens touchés à jamais. « Le Sun, ne jamais acheter le Sun, quel que soit le pays dans lequel vous vous trouvez… » affirme- t-il d’une voix claire et tonitruante, soulagé d’avoir diffusé le message principal. Le représentant de Liverpool désigné aujourd’hui pour communiquer sur cette tragédie pousse donc à considérer l’angle médiatique de l’affaire. Fidèle à sa ligne de recherche de scandales, un journaliste du Sun, journal britannique à sensation aurait insulté les supporters de Liverpool et leurs familles leur attribuant des atrocités, écrivant notamment qu’ils auraient urinés sur des cadavres. Le chauffeur explique ensuite qu’outrés par ces fausses allégations, les habitants ont mené un boycott du Sun dans toute la ville et même au-delà. Les maisons ont été vidées de leurs anciens exemplaires, les abonnements annulés, les revendeurs de presse présentant ce journal dédaignés… Cherchant mon regard au travers de son rétroviseur comme pour s’assurer de ma bonne compréhension, il confirme que dans un rapport, la justice a conclu à des fausses allégations suivies plus de quinze ans plus tard (2004) par des excuses du Sun lui-même puis par le Premier Ministre en personne -David Cameron (2012). Mais la recherche de la vérité pour comprendre le drame qui s’est joué est toujours vive.

A l’entendre dans son taxi qui me mène vers l’aéroport, je réalise que cet homme a passé plus de 20 ans sans faire le deuil, plus de 20 ans à vivre dans la douleur présente de cet événement, plus de 20 ans à transmettre un message de boycott du Sun quotidiennement à tous ces clients. A l’image des Beatles transmettant leurs biographies et les descriptions quotidiennes de leurs vies au travers leurs chansons, je me demande si tous les Liverpuldiens partagent ce même devoir de transmission de l’information. Dans le kiosque à journaux de l’aéroport, la réponse se fait rapide. Comme pour apporter réponse à ma question, du magazine que j’achète tombe un carton sur lequel se détache en lettres blanches sur un fond violemment rouge le nombre « 96  ». Le titre se fait plus explicite : 96 « Raisons de revenir en arrière & Dites-nous votre histoire »[3]. En petites lettres blanches s’égrènent les 96 prénoms et noms des victimes détachés de leurs photos comme effacées sur le fond de leur passé. Au dos de ce carton, le texte qui se détache en rouge et noir résonne étrangement « La tragédie de Hillsborough a mis Liverpool à genoux-pas en signe de défaite mais en signe de prière »[4]. Le message diffusé sur ce petit produit de communication glissé à l’intention d’un lecteur comme une bouteille jetée à la mer sert le témoignage des familles touchées par ce drame et celle d’une communauté entière blessée dans son identité et son intégrité. Un numéro de téléphone[5] et une adresse email implorent chaque témoin de ce dramatique événement de communiquer son information. 1989, plus de 20 longues années écoulées sans que des hommes et des femmes ne cessent de rechercher une vérité...

 Dans l’avion qui me ramène vers la France, ma voisine de siège, une anglaise élégante et délicate engage doucement la conversation sur l’excellence de la confiture d’abricots française qu’elle affectionne tout particulièrement. Elle ne m’entreprend pas sur les Beatles mais détaille les journaux que j’ai achetés pour m’attirer délicatement vers le message à diffuser : la quête de vérité suite au drame de Hillsborough, la souffrance des familles, l’honneur de Liverpool à défendre : « De toute façon, qui achèterait le Sun, ce journal à scandale ? » conclue-t-elle en souriant de sa douce voix.

Elément indispensable d’une communauté resserrée autour d’un drame, à Liverpool chaque individu tente de jouer son rôle à sa manière. Depuis plus de 20 ans, ils sont les ressorts de l’image identitaire de la ville. Non seulement ils conservent et développent l’image des Beatles (Festivals, etc.) mais ils cherchent la vérité en enjoignant chaque individu rencontré à se faire le porte-parole de ce drame comme pour rendre honneur aux victimes et aux citoyens : ne pas acheter le Sun et rechercher activement tout témoin de ce dramatique événement est essentiel à cette démarche communicationnelle. Le chiffre maudit de « 96 » reste pour cela aujourd’hui encore le symbole de l’unité de Liverpool et de sa volonté d’entendre la vérité sur cet événement du 15 avril 1989. Comme mentionné sur le carton rouge et blanc échappé du magazine, je me permets alors de vous poser la question : ce jour-là, vous trouviez-vous à Hillsborough ? Pouvez-vous les aider ? »[6]

MN. JAUFFRET C.



[2] Yellow Submarine

[3] « Reasons to come forward&Tell us your story »

[4] “The tragedy of Hillborough has brought Liverpool to its knees-not in defeat, but in prayer”.

[5] 0151 735 1000

 

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96, le chiffre maudit de Liverpool

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1 réactions à cet article    


  • Mmarvinbear Mmarvinbear 1er septembre 2013 12:05

    Les supporters anglais ont malheureusement payé le prix de décennies de laxisme ambiant qui a caractérisé le foot britannique, chantre du laissez-faire qui avait transformé un temps les tribunes en champ de batailles jusqu’à ce que le Heysel ne force l’ UEFA à sévir en excluant les anglais des coupes européennes pendant cinq ans. 


    Les leçons ont toutefois porté et les stades anglais sont désormais sûrs et très bien conçus, du moins dans les divisions supérieures.

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