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Accueil du site > Actualités > Société > Accoucher en public : de l’art ou du cochon ?

Accoucher en public : de l’art ou du cochon ?

L’un des grands sujets de la semaine est le projet d’une américaine, Marni Kotak : elle veut accoucher en public dans une galerie d’art de Brooklyn. Ce n’est pas sa première performance : elle a déjà reconstitué les funérailles de son grand-père, comment elle a perdu sa virginité, ou des french kiss, toujours en public.

Kotak2.pngPas une artiste

D’autres performances comme jouer en public avec une reconstitution du bac à sable de son enfance, ou d’être attachée à un radiateur, figurent parmi ses productions. Est-ce de l’art ? C’est sa théorie : l’expérience vivante réelle est la plus grande oeuvre d’art.

« As an artist, I am most concerned with the question of how one can have and convey a real experience. I believe that our most intriguing performances occur when we are not aware that we are performing. »

« En tant qu'artiste, je suis plus concernée par la question de comment on peut avoir et transmettre une expérience réelle. Je crois que nos performances les plus intrigantes se produisent lorsque nous ne sommes pas conscients que nous sommes performants. »

Cette conception est très particulière. La notion de performance n’est pas nouvelle mais elle est en principe associée avec une création en partie improvisée où l’artiste réalise quelque chose qui sort du quotidien. Ici c’est le vécu quotidien lui-même qui est proposé comme oeuvre d’art. L’argument selon lequel la vie est une oeuvre d’art est à mon sens inexact. Il me fait penser à des artistes qui, faute de talent ou de capacité technique dans une discipline, accrochent un tableau blanc au mur en disant que c’est de l’art provocateur. Au visiteur de donner sens à l’oeuvre. Provoquer n'est pas créer.

La modernité ouvre des boulevards aux incapables et à la médiocrité.

Les mots ont un sens. L’art n’est par le travail de la nature. C’est une action de l’humain qui exprime une vision, un ressenti et le livre à d’autres. Il recrée ou transforme la réalité. Il propose un regard particulier, une vision décalée ou projective, et surtout un travail : qu’il s’agisse de peinture, de composition musicale ou de tout domaine créatif l’artiste met sa touche personnelle. Sans quoi il n’y a pas de création artistique. Par exemple, tenir un cadre à bout de bras pour monter le ciel dedans ce n’est pas un tableau. C’est un attrape-couillon.

Drôle d’époque où les mots sont détournés de leur sens et les actes vidés de substance. Les mots désignent des choses, les actes sont porteur de réalités précises. Pour moi Marni Kotak n’est pas une artiste. C’est une documentaliste qui attire l’attention sur tel ou tel moment du monde.


L’enfant-pubkotak3.jpg

Sa production actuelle (je ne dirai pas : performance) est d’accoucher en public et de présenter publiquement toutes les étapes de vie de son enfant jusqu’à l’université.

Je ne crie pas à l’horreur. Pas d’indignation émotionnelle, comme j’ai pu en lire. Elle n’est pas dingue, c’est juste un plan de communication sur le long terme. Son enfant lui permettra de focaliser l’attention sur elle pendant 20 ans ! Même Séguéla n’aurait pas imaginé un tel plan !

Est-il choquant de mettre son enfant en spectacle ? Cela se fait déjà : les enfants-stars à 4 ans, les enfants de vedettes du chobize, les gamins dans les séries pour pré-ados, les fillettes habillées en femmes fatales. La commercialisation des enfants bat son plein et la scène a remplacé la mine de charbon. Madame Kotak commence très tôt puisqu’elle a déjà mis en spectacle les échographies de sa grossesse. Elle va ensuite montrer son sexe à tous ceux qui auront envie de voir le bébé naître. La claque ce serait que personne n’aille assister ! Personnelle si j’étais le mari je m’opposerait totalement à une telle exhibition. L’accouchement est un moment qui n’appartient pas au grand public, sauf éventuellement dans un reportage pédagogique. Mais bon, si le mari a accepté d’épouser une femme qui a reconstitué et mis en scène sa défloration, il n’y a rien à dire. Et puisqu’il y a des voyeurs, cela marchera.

Ensuite le développement de l’enfant n’appartient pas non plus au public. Cet enfant aura-t-il encore une parcelle d’intimité ? Il sera toujours vu comme la « vedette » d’un show permanent. J’imagine combien ses relations seront biaisées.

L’époque est propice à tous les excès. L’enfant est un produit commercial, l’art n’est plus de l’art. C’est grâce au capitalisme. Je dis cela non pas dans un sens critique mais comme un constat positif. C’est la liberté. La commercialisation du monde a fait tomber les idéologies. Rappelons-nous comment l’URRS appelait de l’art des tableaux ridicules à la gloire de l’armée rouge. Je préfère la liberté actuelle. Il ne faut surtout pas que l’Etat intervienne dans la morale publique. Un pouvoir fort qui se développerait en réaction à cette permissivité ou à cette commercialisation, qui voudrait tout moraliser, serait la prémisse d’un nouveau totalitarisme. Mais je comprends que la grande liberté où nous sommes est difficile à intégrer intellectuellement. C’est tellement plus simple quand les balises sont bien visibles et qu’une autorité les impose. L’Etat interdisant ces exhibitions, puis d’autres : non merci. D’ailleurs elles existent parce que nous les regardons. Les voyeurs c’est le public. Le système marche parce que le crédit remplit les besoins de posséder et la cupidité du public.

Il n’y a pas à s’en prendre au système puisque le système, c’est NOUS !!!


soleen-hart.jpgLe pouvoir de la télécommande

On critique le mercantilisme. Mais de tout temps les époques marchandes ont été des bonds en avant dans la communication entre les peuples, dans les innovations industrielles et échanges de technologies, dans les échanges artistiques. Mettre fin au mercantilisme par une intervention trop marquée du pouvoir signifierait intervenir dans tous les domaines : contrôle de l’activité économique, protectionnisme, contrainte morale sur les citoyens. Bref une diminution de la liberté. Faut-il sacrifier la liberté contre une nouvelle morale d’Etat à imposer à l’ensemble de la société ? Faudrait-il interdire à Marni Kotak de s’exhiber ? Et au nom de quoi ? A l’heure actuelle c’est bien la question de la liberté qui se pose. Et se posera de plus en plus. Et je crains que la critique de la société marchande n’aboutisse dans les prochaines décennies au retour à un ordre moral autoritaire. C’est donc maintenant qu’il faut se positionner.

J’ai conscience que le fait de ne pas condamner le capitalisme, de ne pas faire de lui le père de tous nos maux, préférer la liberté à l’ordre moral et au dirigisme économique, est aujourd’hui mal vu.

Mais si nous sommes les voyeurs (et l’affaire DSK-Diallo a montré combien nous sommes voyeurs !), si nous sommes les consommateurs, c’est nous-même que nous devons changer. Le système évoluera si nous évoluons individuellement, si nous mettons en place dans nos vie d’autres modes de fonctionnement et d’échanges sans renoncer à la liberté. C’est d’ailleurs la liberté octroyée pas ce système qui permettra de le faire évoluer.

Par rapport à Marni Kotak j’espère que l’excès même de sa prestation n’appellera pas à une condamnation au nom d’une indignation quelconque à la mode. Je préfère poser un regard critique et faire en sorte que plutôt que l’interdit ou l’indignation, ce soit l’exigence d’une vraie création artistique qui déclasse cette usurpatrice qui se prétend artiste. Il faut réhabiliter le respect des vrais artistes, ceux qui créent vraiment. Je n'ai rien contre le cochon, animal sympathique, mais j'attends que l'on ne fasse pas prendre pour de l'art ce qui est du cochon.

Je suis pour la prise de pouvoir sur la vie par la conscience et la qualité, non par l’Etat.

Je suis pour l’exigence intellectuelle, non pour l’idéologie. Si les prestations qu l'on nous propose ne sont pas de vraies créations ou sont des produits sans exigence, à nous de faire comme à la télé : prendre la télécommande et zapper.

Tant qu’il y aura des voyeurs, des gens qui vivent à travers la vie des autres, les faux artistes et les peoples continueront à entuber le monde et elle ira encore plus loin. Jusqu’à ce que nous comprenions : si besoin elle déféquera en public et nommera cela de l’art parce que la matière fécale fait partie des grandes beautés de la nature. Pensez à toutes les transformations chimiques incroyables qui se déroulent dans l’intestin !

Le meilleur moyen de mettre une limite à ces supercheries pseudo-artistiques c’est que personne n’aille assister à l’accouchement.



Images : 1, Radiateur, Marni Kotak. 2, Accouchement, sculpture luminaire, Katlein. 3, Merveille, Solenn Hart.


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12 réactions à cet article    


  • darkcrystal darkcrystal 15 octobre 2011 13:12

    La prochaine fois elle vas surement baiser en public et dire que c’est de l’art




    • darkcrystal darkcrystal 15 octobre 2011 13:33

      hum, en même temps baiser en public, on peux dire que c’est cochon.


      alors de l’art ou du cochon, c’est kif-kif


      • symbiosis symbiosis 15 octobre 2011 14:23

        @ darkcrystal,

        Bon, baiser en public, Marni Kotak l’a fait. C’était une performance en 2010 intitulée Sunny blue Plymouth (Loosing my virginity) qui consistait à remettre en scène dans la Plymouth bleue de ses parents son premier acte sexuel qui s’était produit au début des années 90.

        Dans ce rituel, ce qu’elle appelle l’audience était agglutinée contre les vitres des portières de la voiture pour assister à la performance.

        Il y a deux sortes d’artistes. Ceux qui privilégient l’acte spectaculaire afin d’attirer une très large audience et tirer le maximum de profit par l’édition de multiples, photos, sculptures, dessins, objets divers. Ces artistes fonctionnent comme des entrepreneurs et sous traitent leurs productions autant que faire se peut. Et puis il y a les artistes qui privilégient le savoir faire, l’artisanat, en quelque sorte, qui sont en général attachés à l’atelier, qui mettent les mains dans le cambouis, et qui ont une grande maîtrise de leurs médiums, le plus souvent ils sont peintres ou sculpteurs. Ces artistes sont des virtuoses dans leurs domaines et sont attachés à des techniques classiques.

        Ils sont plus nombreux que l’ont croit, sont suivis par des collectionneurs, mais répugnent à une médiatisation de masse car là n’est pas leur démarche.

        La supercherie chez Marni Kotak est de prétendre fusionner l’art et la vie, mais elle ne précise pas que ce concept a été porté par les lettristes dans les années 50 puis par les situationistes ensuite qui ont fait le principe de leurs travaux et de leurs réflexions philosophiques et politiques. Les situationistes étaient hautement politisés et refusaient radicalement le capitalisme et la société de consomation.

        Marni Kotak est un charlatan au regard de ce qu’étaient les situationistes.

        Ceux qui sont intéressés par le mouvement situationistes peuvent commencer leur investigation par la société du spectacle de Guy Debord, ensuite embrayer sur Raoül Vaneigem, René Riesel et se référer aux Editions Champ Libre, dont le fondateur, Gérard Lebovici, éditeur, producteur de cinéma fut assassiné en 1984 dans des conditions troubles et encore inexpliquées, mais tout à fait explicables.


      • symbiosis symbiosis 15 octobre 2011 14:29

        J’oubliais, bravo darkcystal pour le trait d’humour.

        Hé bien sûr veuillez excuser les fautes et coquilles diverses. Le tapuscrit privilégiant la distraction.


      • Rensk Rensk 15 octobre 2011 16:56

        http://www.tdg.ch/actu/sports/accouche-participe-marathon-chicago-2011-10-10

        Même dans le « sport »... bon, pas tout a fait en « publique », en directe... quoi que : il y a aujourd’hui en gros 6 personnes qui vivent la naissance en direct (sans compter la mère et l’enfant ni le père)...


        • hommelibre hommelibre 15 octobre 2011 23:26

          Ouaip. Bon, belle performance pour la mère. Le positif est de montrer que la grossesse n’est pas une maladie et qu’une femme peut assurer jusqu’au bout. Bravo dans ce sens. Mais n’y a-t-il pas un gros stress pour le bébé ? Ne veut-elle pas se prouver quelque chose sur le dos du bébé ?


        • symbiosis symbiosis 16 octobre 2011 11:16

          Bonjour Homme Libre,

          On peut dire en effet que l’enfantement étant une chose naturelle et la naissance par voie de conséquence également une chose naturelle, appartenant donc à un processus inhérent à une logique propre à la nature et plus particulièrement dans notre cas aux mammifères, la démarche de Kotak inverse ces notions et en fait, par son inscription spectaculaire dans l’histoire de l’art et plus généralement dans l’histore de l’humanité, un moment hors norme et donc anti-naturel.

          Certes la naissance est un moment exceptionnel dans l’esprit de l’être humain et uniquement dans notre esprit.

          Bien que je ne l’accepte pas car les inverse les problématiques, je peux comprendre la démarche de Kotak dans ce qu’elle est une réaction « épidermique » à la banalisation du rôle de la femme et de son alter ego dans notre société décadente et fondée sur la démesure, l’hubris.

          Le problème de la démarche de Kotak est qu’elle est prise elle-même dans la nasse de l’hubris et dans le milieu délétère de l’art contemporain. Son approche, en ce sens est caricaturale, naïve et contre-productive. Elle ne contribue à l’éveil des consciences.

          A bientôt.....


        • Rensk Rensk 15 octobre 2011 17:01

          Tiens, un drôle de truc... Après vous avoir envoyé ma « réponse » je me suis retrouvé avec un article de 2008... http://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/l-urgence-ecologique-balayee-par-0?debut_forums=0#forum0


          • Jean-Paul Foscarvel Jean-Paul Foscarvel 16 octobre 2011 11:20

            Il me semble qu’il y a deux problèmes différents.

            L’un sur l’art, l’Art (?), l’autre sur la question éthique.

            Concernant l’art, la tendance reflétée par cette performance est celle issue de « néo-duchampisme » (issue de Marcel Duchamp), qui a déplacé la notion d’oeuvre d’art par la mise en musée d’objets quotidiens, (dont un célèbre urinoir). L’art rejoint la vie.

            Aujourd’hui c’est la vie elle-même qui est censée devenir art.Mais on ne peut plus parler l’Oeuvre d’art en tant que tel, puisqu’il n’y a pas d’objet créé, ni de possible mise en pers^pective temporelle l’acte est immédiat et non transmissible (à la différence des ready made de Duchamp). Il s’agit plutôt d’un acte d’art, qui est là poussé à son paroxisme, mais suit malgré tout une tendance actuelle. Pour moi, cela est plus du domaine du théâtre, de l’art vivant, que de celui des arts plastiques, des œuvres d’art en tant que telles. C’est un problème de statut social, en définitive (l’art vivant étant moins « côté », surtout aux US.)

            Question éthique, faire de son enfant un objet public, c’est lui enlever la possibilité d’être soi. Cela rappelle le film « the truman show ». C’est nier l’intimité d’un être qui a à devenir un humain. Plus profondément, « l’artiste » préfère la notoriété à l’amour, l’avoir, voire le paraître, à l’être. Et surtout, elle ne se pose pas la question de son futur enfant. Elle fait un enfant pour elle, non pour lui. On pourraît même dire que c’est de l’esclavage, puisqu’elle le fait vivre pour son travail, à elle, elle le fait naître pour travailler. C’est donc tout-à-fait condamnable.


            • symbiosis symbiosis 16 octobre 2011 12:22

              Je suis entièrement d’accord avec vous.

              D’ailleurs la confusion entre art et arts actuels est savamment entretenue par le système lui-même ayant intérêt à troubler les concepts finalement contradictoires des positions situationistes et de la notion d’art éphémère que certains artistes défendent comme allant dans le sens de la fusion art et vie.

              Car, la posture de Kotak est artificielle dans ce que sa production ne fait qu’artificiellement le lien entre les nécessités des rapprochements entre l’art et la vie, on pourrait dire « art de vivre ».

              Elle n’est tout au plus, qu’un symptôme inversé du système, qui tire d’ailleurs largement profit du système puisque ses positions d’artiste l’ont amenée à une reconnaissance internationale de l’oligarchie dans ce qu’elle propose de plus vulgaire et mensonger en terme d’art contemporain.


            • symbiosis symbiosis 16 octobre 2011 13:05

              Et, en ce qui concerne la question éthique, le support art contemporain, lié à la réflexion élaborée de l’artiste sur les questions éthiques, philosophiques, politiques, sociétales, permet certains écarts moraux que ne pourraient pas se permettre les citoyens lambda, mais que l’artiste à coups de prouesses dialectiques et de pirouettes esthétiques se donne les moyens de rendre publiques.

              Ce sont les questions de perspective, de profondeur, de l’illusion et du rêve qui sont en jeu dans la peinture depuis toujours que les artistes hyper contemporains se sont appropriées à des fins idéologiques et mercantiles ou plus naïvement opportunistes surfant allègrement sur les vagues des modes et mouvements artistiques en attendant d’être éjectés par les générations suivantes.

              Il y a dans l’art contemporain un « turn over » comme jamais auparavant.


            • hommelibre hommelibre 16 octobre 2011 20:27

              Commentaires très intéressants, je n’ai rien à y ajouter. Je pense simplement que les créateurs devraient impérativement avoir une grande exigence intérieur quant à leur création, et aller puiser au fond d’eux-mêmes pour produire leur vision du monde dans leur art.

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