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Accueil du site > Actualités > Société > Action Innocence et Opérations blanchiment

Action Innocence et Opérations blanchiment

Le concept de “Responsabilisation Sociale (ou sociétale) et Environnementale des Entreprises“ est un concept clef pour comprendre comment la pensée libérale a construit, au fil des ans, son propre discours "éthique", et comment elle l'a imposé à la société civile, avec la complicité, et bien souvent la bénédiction, de pouvoirs publics tout à la fois impuissants et corrompus.

L’ONG “Action Innocence“ a mis la clef sous la porte en Belgique en 2010 et en France le 31 décembre 2012. Cette organisation, qui continue de sévir en Suisse et à Monaco, a pour but de sensibiliser le jeune public aux dangers d’internet, et de lutter contre la cyber pédocriminalité. Elle a été créée en 1999 en Suisse par Valérie Wertheimer. Si ce nom ne vous dit rien, c’est que vous ne fréquentez pas la “haute“ ou que vous ne lisez pas la presse économique, voire la presse people : Mme Wertheimer est l’épouse du richissime Gérard Wertheimer, l’un des deux frères à la tête de l’empire Chanel, dont la fortune est classée à la cinquième place en France en 2010 avec 7,5 milliards de dollars. En 2012, le magazine Challenges écrivait : « cette année encore, Alain et Gérard Wertheimer, les propriétaires de Chanel, arrivent en tête du classement des Français les plus riches installés en Suisse de "Bilan" (magazine économique suisse, NDLR), avec une fortune estimée entre 6 et 7 milliards de francs (4,9 et 5,7 milliards d'euros). D'après le magazine helvétique, seul le second est installé en Suisse, à Genève ».1

Passons sur le nom de l’organisation, qui nous ramène directement à une époque pré-freudienne à laquelle « enfance » rimait encore trop souvent avec « innocence ». Passons également sur le logo, une épingle à nourrice, dont le symbolisme, concernant la pédocriminalité, met d’emblée mal à l’aise. Car ces détails sont négligeables au regard de l’obscénité des soirées de gala organisées par l’organisation pour assurer son financement, comme en témoigne cet article de l’Express de 2001 :

« La récente réception de Valérie Wertheimer est sans doute la plus somptueuse et aussi la plus mémorable. La femme de l'un des deux propriétaires de la maison Chanel avait organisé à Genève la soirée mondiale contre la pédophilie sur Internet - 800 personnes en tenue de soirée, et des Rolls comme s'il en pleuvait. Après le show de Michel Leeb (le goût de la jet-set est parfois étrange et touchant dans sa banalité), l'image, comme un coup de poing dans le ventre, d'une petite fille, jambes écartées, le sexe pixélisé, sur un écran immense. Après une minute de silence, les enchères ont commencé. Galvanisés, les invités se sont défoncés. Dix joailliers avaient réalisé leur version de l'épingle de nourrice, logo de l'association. Au dernier coup de marteau de François Curiel, PDG de Christie's pour l'Europe, l'association de Valérie Wertheimer avait empoché la bagatelle de 3 millions de francs suisses (12 millions de francs). « Ce n'est plus la foire aux vanités, le plaisir pour le plaisir, explique Charles Danna. On est loin du temps où Porfirio Rubirosa prenait un avion pour aller jouer au polo et offrait des bijoux à Danielle Darrieux ». (Extrait de l’article « Les dessous de la jet-set », publié par l’Express le 05/07/2001)2.

Le principe d’une organisation comme celle dont nous parlons ici est de promouvoir une image positive de l’entreprise dont elle émane. Comme dans le mécanisme du refoulement psychique, les fondations d’entreprise ou autres actions de mécénat transforment souvent une image en l’habillant de son contraire. L’univers du luxe (corps de la femme exploité, apologie à peine masquée de la prostitution, mannequins anorexiques, tout cela au bénéfice de la richesse la plus ostentatoire) est dans ce cas habilement escamoté par l’action philanthropique en faveur des innocents enfants du peuple.

Rappelons qu’en novembre 2006, suite au décès du mannequin Ana Carolina Reston, morte d'anorexie à 18 ans, la maison Chanel avait estimé, par la voix d’un porte-parole que "la mode n'est pas responsable de l'anorexie" dont souffrent certaines jeunes filles. "L'anorexie est malheureusement une réalité, un véritable problème de société. Il ne faut pas créer de fausse polémique, la mode n'est pas responsable de l'anorexie"3.

Au regard de ce qui précède, on appréciera particulièrement cet extrait d’un article de Pure People :

« Le 24 novembre 2011, l'Hôtel Ritz Paris accueillait un gala de prestige organisé au profit de l'association Action Innocence. A cette occasion étaient exposés 27 nounours imaginés par 27 créateurs. Des peluches vendues ensuite aux enchères au profit de l'organisation au service de la protection des enfants sur Internet.

La Présidente-Fondatrice Valérie Wertheimer et le Vice-Président et Trésorier Antoine Antaki ont accueilli de nombreuses personnalités, dont la ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale.

Roselyne Bachelot, 64 ans, est apparue véritablement métamorphosée ! L'ex-ministre de la Santé, qui confiait le mois dernier avoir perdu 13 kilos suite à un régime draconien entamé cet été, affichait une ligne épatante. Elle aurait maintenant perdu 18 kg, elle est superbe ! »4.

 

Comme on peut le voir dans cet exemple à peine caricatural, les entreprises font preuve d’une imagination débordante en matière de blanchiment d’image, et bénéficient pour ce faire du soutien sans faille de nos responsables politiques. En 2000, Claude Bartolone ne déclarait-il pas : « Entre le Département et le groupe BNP Paribas c'est - allez, j'ose le dire sans rougir - une longue et fidèle histoire d'amour »5 à l’occasion du lancement d’“Odyssée Jeune“, un partenariat qui permet à BNP Paribas de financer des voyages scolaires, puis de communiquer allègrement sur ces jeunes du 9-3 partis en voyage grâce à la banque.

L’opération “Ma caméra chez les pros“ va plus loin, et permet à des grandes entreprises, telles que Vinci, SFR ou ErDF, de (faire) réaliser des spots promotionnels avec des jeunes collégiens, sous prétexte de leur faire découvrir des domaines professionnels. Vous pouvez imaginer la marge de liberté que le service communication de l’entreprise laisse aux élèves et aux professeurs : montage final à l’appréciation de l’entreprise, questions des interviews écrites à l’avance, etc... (voir le résultat sur le site…)6.

Entre la morale laïque et l’esprit d’entreprise7, Vincent Peillon a visiblement choisi, il prend les deux…

 

On est là dans les zones interlopes de ce que l’on nomme la “responsabilité sociétale et environnementale des entreprises“ (RSE), ou encore le “mécénat“ par l’intermédiaire des fondations d’entreprises qui pullulent aujourd'hui. Les libéraux ont commencé à théoriser la RSE dans le courant des années 60. En 1970, Milton Friedman écrivait un article dans le New York Times, et affirmait sans nuances que “la responsabilité sociétale des entreprises est d’accroître ses profits“8. “Les hommes d’affaires, écrivait Friedman, qui parlent des « responsabilités sociétales de l’entreprise dans un système de libre entreprise » prêchent un socialisme pur et inaltéré“9. Face à cette ligne qui a au moins le mérite d’être claire, s’est développée l’idée que l’entreprise a une responsabilité envers ses “parties prenantes“ (tous les acteurs en contact, de près ou de loin, avec l’entreprise), et pas seulement envers ses actionnaires. Ce débat, interne au monde de l’entreprise, a petit à petit colonisé le discours public, mondialisation et libéralisation générale du paysage politique obligent. Pour masquer l’abandon du pouvoir des Etats à imposer des normes aux entreprises par la loi, le concept de développement durable s’est alors mis à occuper tout le devant de la scène : les pouvoirs publics font désormais confiance aux entreprises pour se développer, créer de la richesse, tout en étant soucieuses de l’intérêt général. Le Grenelle de l’environnement représente un récent exemple de la prise en compte de la RSE par les pouvoirs publics, et un merveilleux aboutissement de la politique du vœu pieux10. C’est pratiquement une symbiose au sens biologique : L’Etat se sert du développement durable des entreprises pour dissimuler son impuissance, et les entreprises font croire qu’elle respectent des normes qui limitent les nuisances causées par la recherche du profit. Ajoutez à cela le fait que les responsables politiques naviguent sans arrêt du public vers le privé, et vice versa (Cf. Mme Bachelot ou M. Cahuzac), et on réalise alors à quel point on est loin de voter une loi sur les licenciements boursiers dans ce pays.

Les organisations internationales ne sont pas en reste pour accompagner ce mouvement : en 1999, l’ONU lance, sous l’égide de son secrétaire général Kofi Annan, l’accord Global Compact (en français : pacte mondial), une initiative qui promeut la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. La Déclaration de Berne, organisation suisse de politique de développement dénonce cet accord comme un tigre de papier édenté : « “Le ‘blanchiment d'image’ continuel du Global Compact nuit à l'image des Nations Unies, de même qu'au développement de standards efficaces en matière de responsabilité sociale des entreprises. Les violations nombreuses et impunies des 10 principes du Global Compact démontrent l'écart béant entre la rhétorique et la réalité”, dit Oliver Classen de la DB »11.

Le discours produit par les entreprises en matière de RSE, qui est ensuite repris et validé par les pouvoirs publics pose un grave problème d’éthique. Cette collusion est l’un des aspects du discours globalitaire ambiant, qui efface les frontières entre l’intérêt général et les intérêts privés, et « qui propose comme unique motivation dans la vie la cupidité à la place de la coopération, la compassion à la place de la solidarité » (Jean-Luc Mélenchon, le 02 mai 2013 sur Médiapart)12. Ce discours est d’autant plus dangereux qu’il a un pouvoir démobilisateur sur les jeunes générations, qui risquent de ne plus voir, comme horizon indépassable de leur rébellion qu’un charity business à la Yannick Noah, passablement déprimant, donc.

Ainsi, tout est permis, et par exemple pour un grand fabricant de shampoing de se faire sponsoriser par les SDF : « L’OREAL et la Fondation L’Oréal soutiennent la Nuit de la Belle Etoile, soirée caritative destinée à récolter des fonds permettant en partie de financer les recherches-actions de l’Observatoire du Samusocial de Paris. Depuis 2007, La Fondation l’Oréal participe financièrement au fonctionnement de la « Maison des Femmes » de Montrouge, lieu d’accueil de stabilisation pour femmes en situation de grande exclusion. Un atelier hebdomadaire de socio-esthétique y est organisé pour travailler avec les femmes très désocialisées les questions d’hygiène et de prévention santé. Par ailleurs, des produits d’hygiène sont remis tous les mois aux résidentes. La fondation L’Oréal assure aussi le financement des consultations gynécologiques dans les centres d’hébergement d’urgence »13.

 

L’obscénité libérale comme horizon indépassable de l’éthique publique, jusqu’où, jusqu’à quand ?

 

1- http://www.challenges.fr/galeries-photos/europe/20121205.CHA3845/le-top-15-des-francais-les-plus-riches-exiles-en-suisse.html

2- http://www.lexpress.fr/informations/les-dessous-de-la-jet-set_642985.html

3- http://lci.tf1.fr/monde/amerique/2006-11/mannequin-ans-meurt-anorexie-4903336.html

4- http://www.purepeople.com/article/roselyne-bachelot-glamour-a-souhait-et-tres-amincie-elle-est-transformee_a91757/1

5- “Seine-Saint-Denis : après le « green-business », le PS invente le « pink-capitalism » !“ par Nicolas Voisin. http://www.lepartidegauche.fr/editos/actualites/1446-seine-saint-denis-apres-le-green-business-le-ps-invente-le-pink-capitalism

6- http://www.macamerachezlespros.fr/

7- http://www.alternatives-economiques.fr/esprit-d-entreprise-et-morale-laiqu_fr_art_633_63827.html

8- Dossier du magazine “Sciences Humaines“ sur la RSE : http://www.scienceshumaines.com/la-responsabilite-sociale-de-l-entreprise-nouvel-esprit-du-capitalisme_fr_26778.html

9- http://www.communicationresponsable.fr/la-responsabilite-societale-de-lentreprise-est-daccroitre-ses-profits/

10-http://www.developpement-durable.gouv.fr/Responsabilite-societale-des.html

11-http://www.evb.ch/fr/p25012944.html

12-http://www.dailymotion.com/video/xzjijf_j-l-melenchon-a-en-direct-de-mediapart-2eme-partie-le-02-05-2013_news?search_algo=2

13-http://www.samusocial-75.fr/loreal-2/ Voir également la liste, longue comme le bras, des entreprises partenaires du Samusocial de Paris : http://www.samusocial-75.fr/le-don/partenariats-2/


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3 réactions à cet article    


  • Luc le Raz Luc le Raz 4 mai 2013 17:57

    Aaaaaaaah que ne ferait on pas pour se donner bonne conscience !!

    Mais deux éléments de ce bon article m’ont fait bondir,

    "Gérard Wertheimer, l’un des deux frères à la tête de l’empire Chanel, dont la fortune est classée à la cinquième place en France« . Genève est en France ? Voilà qui est nouveau !  smiley

     »la mode n’est pas responsable de l’anorexie" Pourquoi, alors, recruter des modèles à la sortie des cliniques spécialisées dans son traitement ? smiley

    Pognon quand tu nous tiens, c’est pire que la coke... quoique ça sert aussi à en acheter.


    • leypanou 4 mai 2013 19:45

      Excellent article qui aurait du avoir plus d’intérêt. Je pense que cela vient du titre qui n’est pas assez accrocheur.

      Les pouvoirs publics sont impuissants parce qu’ils le veulent bien. Ce qui est grave c’est que cela leur permet de se dérober de l’un de leurs devoirs fondamentaux, qui est d’assurer à tous une vie digne et décente ainsi qu’une cohésion sociale. Quand on assèche sciemment les ressources de l’état, il ne faut pas s’étonner d’être obligé de compter sur la charité des entreprises privées avec ce mensonge qui fait croire que c’est neutre et désintéressé alors qu’un retour sur investissement est toujours attendu d’une manière ou d’une autre.

      Car la question se pose toujours jusqu’où il faut compter sur la charité pour satisfaire des besoins de la population.


      • pierrotleclown 5 mai 2013 00:33

        cet article est intéressant il nous montre a quel point l etat se desengage de la societe et finalement ce sont les entreprises et leur chiffres qui qui ont la main mise sur tout .
        le point sur les mannequins anoréxiques et la déresponsabilisation des firmes est frappant, quand au galas de charité ils sont d une indécence qui frole le grotesque...

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