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Accueil du site > Actualités > Société > « Adultères » d’Aldo Naouri : paradoxes des mariages d’amour et (...)

« Adultères » d’Aldo Naouri : paradoxes des mariages d’amour et de liberté...

Question : Pourquoi en cette ère du triomphe des mariages d’amour et de liberté (une vraie révolution sociétale !), un couple sur deux explose ? Rencontre-interview avec Aldo Naouri, un pédiatre atypique, et analyse de son livre. Adultères. Un livre qui renvoie le lecteur à ses propres interrogations et à ses troubles. Où l’on parle d’Eros et d’Agape... Loin des livres-marketing sur le cerveau qui sert de faux-nez au sexe. Loin, loin , surtout, des livres de recettes sur le bonheur.

medium_adultere.jpgCe pédiatre dit « passer sa vie à vaincre la trouille des parents ». C’est parce qu’il soigne les parents pour guérir les enfants qu’il peut publier un livre dont le titre ne doit tromper personne. Adultères (chez Odile Jacob) n’est pas un livre de sexologie, un ouvrage de recettes faciles, un de ces ouvrages-marketing où l’on parle de la tête pour vendre du cul. Ce livre se situe dans le droit fil de ses ouvrages précédents : Le couple et l’enfant (1995), Les filles et leurs mères (1998), Questions d’enfants (1999), Réponses de pédiatre (2000), Les pères et les mères (2004).

Un personnage, Aldo Naouri ! Il suscite plus que de la sympathie : de l’empathie. Sa vie est un vrai roman. Une famille de dix enfants élevés par la veuve d’un tailleur juif de Libye. L’exil, l’exode, vers l’Algérie où Vichy n’applique pas encore les consignes de leur maître de Berlin avec un zèle qui fait encore honte à la France. La découverte de la difficulté de nouer langue avec des gens dont on ignore la langue : « J’ai appris à lire les mimiques. C’est très utile avec les enfants ». Le tremblement de terre d’Orléanville : le réfugié devient rescapé. Direction : la métropole, où il apprend très vite à parler, à lire et à écrire ce français dans lequel excelle. En conteur chaleureux. En écrivain qui a appris que « le style, c’est ce qui tombe ».

Son livre n’est pas exhaustif, mais il est total. Un vrai livre, pas seulement un produit d’édition comme on en compte tant sur tous les rayons... Par son écriture, vive, accrocheuse, huilée. Par ses références multiples. Ses expériences, ses observations, ses lectures, cette musique qu’il aime, et ce cinéma qu’il sait apprécier. Un homme de culture, au sens le plus fort du terme : savoirs et réflexions qui permettent « d’aller au plus proche de l’intimité humaine », « non par la raison mais par la résonance »...

Avec ce sens de l’humour qu’il conserve en toute circonstance, même quand il pique de vraies et fausses colères... contre le jeunisme et « l’infantolâtrie » si caractéristiques de cette époque où l’enfant-roi devient enfant-tyran... pour son propre malheur : « L’enfant est investi et surinvesti dans une perspective de réparation narcissique personnelle » de parents plus égoïstes que lucides et responsables. A l’école des parents, Naouri ne donne aucune leçon, mais il tire de bonnes leçons qui valent réflexions. Surtout à une époque où la télévision et Internet jouent le rôle de parents-gardiens bien contestables...

medium_Naouri.jpgNouari ne donne aucune leçon non plus en matière de « fidélité conjugale », de « gestion matrimoniale »... Mais là encore, il suscite bien des réflexions : le lecteur est renvoyé à lui-même. Celui qui se définit comme « un vieillard au passé banal et monogame » part d’un constat paradoxal : le pacte de fidélité implicite ou explicite qu’implique une union pouvait être logiquement fissuré ou brisé à l’époque des mariages forcés, arrangés ou d’intérêt... Mais aujourd’hui, où l’amour et la liberté triomphent, comment expliquer qu’un couple sur deux (au moins) se brise ?

Cet amour-kleenex généralisé, ou presque, provient-il de l’usure sexuelle ? Naouri cite Roger Vaillant : « C’est plus facile de faire l’amour à cent femmes différentes que cent fois à la même femme. » Il s’abrite aussi derrière ce trait d’esprit de Lucien Israël : « Seuls les paranoïaques sont convaincus de la fidélité de leurs femmes. »

Difficile, la paix du slip ou de la petite culotte. Le zizi, « un organe dérangeant ». Comme les molécules et les hormones qui expliquent (en partie) la « chimie des états amoureux » ou ces envies de « la soupe du voisin », ces « désirs qui viennent du manque », ces analyses pas toutes pertinentes que Freud a popularisées en reconnaissant les limites de ses connaissances de la femme, ce « continent noir ».

medium_couple-01.jpgL’amour ? « Vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas », selon la formule de Lacan ? Eros comme fuite devant Thanatos. Sans doute faut-il redécouvrir Agapé. Mais les sites de rencontres, la pornographie ambiante et le succès des gadgets sexuels (surtout chez les femmes) ne nous en font guère prendre le chemin... L’esprit de compétition et de concupiscence non plus. Aimer reste posséder avant de donner. Et les règles du « vieillir ensemble » sont brisées par les réalités du « évoluer différemment ».

Du fusionnel-passionnel à l’indifférence- impuissance, le couple se découple, écartelé entre bovarisme et donjuanisme. Détricoté par cet « état adolescent » qui parasite si souvent « l’état adulte ». Par cette angoisse du temps qui file. Par la quête du Graal. Par la fuite devant la mort dans un ici et maintenant hédoniste et individualiste qui donne souvent mauvaise conscience parce que « la monogamie est un phénomène culturel » qui reste chargé d’interdits...

« La libération actuelle des moeurs semble rendre difficile, voire impossible, l’entente durable d’un homme et d’une femme, d’une femme et d’un homme », souligne Naouri. « Le couple est-il alors condamné à n’être qu’une union précaire, toujours menacée ? Je n’ai jamais eu à connaître une infidélité ou une rupture qui n’ait produit d’intolérables douleurs quand ce n’était pas de profonds, voire de très profonds dégâts. L’adultère n’est jamais une expérience facile à intégrer ou à dépasser. »

medium_couple_Picasso.jpgMise en perspective : « Comme leurs cousins primates, les mâles Homo sapiens sapiens se sont d’abord accouplés avec les femelles de leur espèce sans aucun souci d’attachement, ni de former des couples durables, ni d’instituer une famille », confie Naouri dans une conversation publique que j’ai animée à la Salle Blanche de la Librairie Kléber à Strasbourg. « Et la famille, avec la reconnaissance du mâle comme père, ne s’est constituée que progressivement, il y a entre 30 000 et 12 000 ans, au moment où Homo sapiens s’est sédentarisé. Alors, on a mieux compris la nécessité de créer du lien social et de surmonter, à cet effet, les pulsions naturelles. Ce n’est pas pour rien que les textes anciens, du Code d’Hammourabi au Décalogue hébraïque, mettent autant l’accent sur l’interdit de l’adultère.


 L’adultère, un péché, entre le vol et le meurtre. Et jusqu’à peu, le grain à moudre des huissiers antipathiques qui vérifient les draps...

« Dans le Décalogue, il figure même entre l’interdiction de tuer et celle de voler. C’est dire l’importance accordée à la fidélité au sein de la famille et à la préservation du lien social. On était alors évidemment très éloigné de la liberté des moeurs de ces cinquante dernières années et de notre vision du divorce qui transforme le couple en banal bien de consommation [...] Tout a changé au fil du XXe siècle : avec la montée de l’individualisme, on a caressé le fantasme d’unions librement choisies (tout de même largement déterminées par le milieu social ainsi que par quantité de mythologies hollywoodiennes, comme l’a montré Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident) »

Mais pourquoi ne pourrait-on pas aimer plusieurs personnes à la fois, chacune différemment ? C’est la notion de fidélité qu’il faut peut-être redéfinir. Chaque amour est unique. Aimer, c’est d’abord ne pas comparer... Or, même avec ces raisonnements que bien des morales réprouvent, « ça foire »... Pourquoi ? Les parents, notamment les mères, jouent pour vous un rôle déterminant. Quelle responsabilité d’être mère ! Vous allez en culpabiliser davantage encore plus d’une, Aldo Naouri...

medium_mere_et_enfant.jpg« C’est un point que j’ai longuement traité dans mes ouvrages précédents, en particulier dans Les pères et les mères. Le petit d’homme, à partir de sa vie intra-utérine, noue avec sa mère des liens de complétude tels qu’il va tendre à vouloir retrouver, auprès de ses partenaires amoureux, un substitut à l’état édénique qui était le sien dans le tout petit âge. C’est de cette façon que s’explique le plus souvent l’adultère. On brave à la fois l’interdit et on retrouve un état d’euphorie qui a laissé dans notre cerveau la force de son empreinte. En d’autres termes, commettent l’adultère des gens qui ne sont jamais parvenus à faire le deuil de leur relation à la mère, et qui veulent à tout prix en maintenir l’illusion. »

Si commettre l’adultère c’est chercher à retrouver sa mère, l’inverse n’est-il pas aussi possible ? Dans certains cas d’adultère, on quitterait sa mère pour aller vers une femme vraiment autre... ou vers sa sœur ou son frère, non ?

« Tous les cas de figure sont possibles ! L’institution du divorce est là pour permettre la séparation, et celle-ci est parfois nécessaire à la maturation d’individus dont le mariage n’a été qu’une façon de prolonger leur enfance ou leur adolescence, une façon de refuser le passage à l’âge adulte. Cela dit, notre société voudrait accréditer l’idée qu’on pourrait "jeter" comme un kleenex la personne à laquelle on s’est uni. C’est faux, et toujours très douloureux. »

medium_couple-picasso_2.jpgVous donnez tout de même un bon conseil pratique : il y a des mites à la transparence. Vous êtes pour le mensonge par omission en cas d’escapade extra-conjugale...

« Evidemment. A quoi bon se faire du mal, ajouter des douleurs à la douleur. ? Même les couples heureux ont une histoire. Et chaque situation est spécifique... Qui plus est, le sexuel est une manifestation de la pulsion de vie. Il faut différencier le sexuel, le génital et l’amour. Il faut aussi simplifier les définitions. Pour moi, l’adultère c’est l’utilisation des outils sexuels. Ce n’est pas le regard plein de convoitises que dénonçait Saint-Mathieu. Ce n’est pas le jeu de la séduction. La convivialité. Le plaisir de voir, d’écouter, de parler. Notre quotidien est compliqué parce qu’il est fait de rencontres. »

Il y a toujours le risque du sourire qu’on croise, du regard qui enflamme. De la voix qui envoûte et de la démarche qui ensorcelle. Que c’est beau, c’est beau la vie...


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8 réactions à cet article    


  • ec (---.---.92.195) 30 octobre 2006 17:12

    Retour en arrière du balancier...mais, pour les dégats dans la vie des enfants qui ont assistés à ces spectacles désolants de parents indignes durant plus de quarantes ans la compassion de quelques Êtres humains sera-t-elle suffisante ? En tous cas : MERCI Monsieur Aldo Naoouri + avec mes gros baisers (si ,il l’ accepte).


    • Yannick Comenge (---.---.102.41) 30 octobre 2006 17:32

      Un bel ouvrage comme l’ensemble de l’oeuvre de Naouri... Une grande sensibilité sur la vie quotidienne de chaque famille. Apres avoir decrit les relations meres-filles,fils, il peut lancer un signal d’alerte à des couples qui preferent trahir plutot que de jouer dès le depart la transparence. Ainsi, Naouri disait qu’un couple adultere qui aurait fait un pacte de transparence ne produirait pas de problemes à ses enfants... tout vient d’une trahison chez des couples respectables qui veulent surtout vivre des liaisons cachées... Dommage car l’ l’inconscient « voit tout »


      • Daniel RIOT Daniel RIOT 30 octobre 2006 18:16

        L’inconscient, c’est le social, disait Lacan (repris par Naouri)


        • pingouin perplexe (---.---.115.72) 31 octobre 2006 14:44

          Fort vrai. Il disait aussi « l’inconscient, c’est le discours de l’Autre ». Ces deux expressions renvoient sensiblement à la même chose. Et la psychanalyse, ben... c’est d’abord une théorie du sujet qui adviendrait... là où se tenait l’Autre. Le « wo es war, soll ich werden » freudien, c’est cela, grosso modo. Qu’il y ait au niveau du Es quelque chose qui ait à voir avec le consumérisme, c’est fort probable. Aussi, cela demeure une bien belle chose lorsqu’un homme et une femme conçoivent la notion du couple après s’être posés comme sujets, malgré les incommodités.


        • Rocla (---.---.111.174) 30 octobre 2006 21:01

          Réussir (ou s’ en approcher ) un couple , une vie de couple , rien de moins facile , mais rien de plus beau .

          Rocla


          • armand (---.---.26.6) 31 octobre 2006 10:41

            Je vois un autre phénomène qui fragilise les couples de nos jours : outre un perfectionnisme digne d’une annonce d’emploi à pourvoir, la dévalorisation de l’« attachement » en tant que tel, et c’est un phénomène qui touche les relations amoureuses comme les grandes amitiés. Chaque couple de nos jours se construit autour d’un « cahier de charges » plus ou moins détaillé, et le non-respect de ce cahier provoque la rupture, nonobstant l’attachement diffus, indéterminé, fait de la satisfaction de se savoir aimé, d’aimer, renforcé par ce mot qu’on voue aux gémonies, l’habitude. Il semblerait que les jeunes femmes soient les plus intransigeantes sur ce chapitre. J’aurais tendance à y voir un phénomène générationnel : jeunes de 30-20 ans ont été plus entourés par leurs parents que leurs aînés, donc leur besoin en affection reste comblé, et dans leur recherche de partenaire ils n’ont pas en eux la carence affective de ceux des générations précédentes. Mais alors, que deviendront-ils quand leurs parents disparaîtront, et qu’ils n’auront pas réussi à former des couples ou des réseaux d’amitié solides ?


            • la médüz (---.---.23.95) 31 octobre 2006 14:43

              Employer le mot adultère, ou l’expression « commettre l’adultère », c’est se sentir géné de ressentir de l’amour, de la passion pour un autre être que son conjont, c’est n’avoir pas la capacité d’aimer une autre personne, ne pas pouvoir se le permettre.

              Les autres, ceux qui n’emploient pas le terme, ils foncent dans la tendresse, la caresse, les longs regards, et aussi la souffrance.

              MAis les premiers souffrent aussi, d’autre chose...


              • Francois (---.---.20.126) 31 octobre 2006 15:42

                @la meduz

                Ce que tu dis n’es pas en contradiction avec l’article. Je cite :

                « Pour moi, l’adultère c’est l’utilisation des outils sexuels. Ce n’est pas le regard plein de convoitises que dénonçait Saint-Mathieu. Ce n’est pas le jeu de la séduction. La convivialité. Le plaisir de voir, d’écouter, de parler. Notre quotidien est compliqué parce qu’il est fait de rencontres »

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