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"Aristote au Mont Saint-Michel", un livre idéologique contre l’Islam

En 2008, au moment de sa parution, « Aristote au Mont Saint-Michel », de Sylvain Gouguenheim fit couler pas mal d’encre. Triomphe de la vérité contre le politiquement correct pour de nombreux journalistes, essayistes, internautes, pamphlet islamophobe et bourré de contre-vérités pour d’autres, ce livre suscita aussi des réactions « institutionnelles » tout aussi contrastées. Il remporta ainsi un prix de l’Académie des Sciences morales et politiques, mais deux livres furent écrits au contraire pour réfuter ses idées.

Le propos de cet article est de recenser ce qui parait relever d’erreurs graves et nombreuses dans ce livre, dont il est permis de se demander s’il a la moindre valeur sur le plan académique. Tous les arguments envisageables n’ont pas été évoqués ou également développés, pour rester dans un article de taille convenable.

Rappelons la thèse de ce livre. Pour la majeure partie des médiévistes français et européens, l’histoire intellectuelle de la période en Occident est fortement liée aux apports et influences orientaux, certains byzantins, la majeure partie venus du monde musulman. De nombreuses œuvres exposant des savoirs scientifiques, philosophiques voire théologiques, jusqu’alors indisponibles en Occident, sont désormais accessibles, elles font l’objet de traductions et sont abondamment recopiées et diffusées. Ces œuvres sont de toutes les époques, de l’Antiquité classique (Aristote), de l’Antiquité Tardive, du monde musulman (Avicenne, Averroès), elles traitent de philosophie, de médecine (Avicenne), de mathématiques (Al Khawarizmi), d’optique (Al Haytham) ou d’autres sujets. Leur influence sur la pensée occidentale, qui avait jusqu’à présent seulement accès à des bribes du savoir antique (on ne parle pas ici du domaine littéraire, où l’Occident avait conservé de nombreuses œuvres, comme Ovide), surtout sous forme d’auteurs tardifs ayant réalisé des compilations ou des synthèses plus personnelles, est profonde et se fait sentir dès le 12ème siècle, avec une vague de traductions, notamment via une équipe opérant à Tolède, pour culminer au 13ème siècle où des piliers du dogme catholique de l’époque et d’aujourd’hui (saint Thomas d’Aquin), débattent des mêmes questions que leurs homologues orientaux, leur œuvre étant fortement tributrice de leurs prédécesseurs ou contemporains musulmans.

La thèse du livre de Gouguenheim est toute autre. Pour lui, l’Europe ne doit pour ainsi dire rien au monde musulman et presque tout à elle-même, au christianisme et à la Grèce. Pour aboutir à cette conclusion (totalement à l’opposé de la très grande majorité de ses collègues), le livre énonce plusieurs thèses et avance certains arguments : l’Occident doit une grande partie de la transmission des œuvres aux Chrétiens, que ce soit via des traductions de Chrétiens vivant dans des terres conquises par les Musulmans, par les Byzantins, par des Chrétiens exilés, ou par la traduction d’ouvrages conservés en Occident. Selon les mots de Gouguenheim, si l’on peut avoir une « dette » envers Byzance, il n’y en a aucune à avoir envers l’Islam.

On ne peut pas dire, contrairement à un critique journaliste peu inspiré (mais la presse a été peu inspirée par rapport à ce livre), qu’AMSM (abréviation pour « Aristote au Mont Saint Michel) commençait bien pour mal finir. Bien au contraire, il commence très mal dès le début (et finit encore plus mal), et toute personne ayant un minimum de pratique de la production universitaire comprend qu’elle est partie non pas dans une tentative de comprendre ce que fut réellement un temps révolu, mais dans un livre à charge, dont les partis-pris sont systématiques dès les premières pages. Dans l’introduction (p 15 à 24), à peu près toutes les idées du livre sont exposées, et il y a déjà une foule d’objections à faire, de postulats faux qui sont proférés pourtant comme évidents. L’auteur écrit par exemple que le discours dominant donne une « image réductrice d’un continent arriéré, enfermé dans les Dark Ages, cliché que des historiens médiévistes avaient cru réfuter » (p 14). En réalité, aucun médiéviste professionnel ne fait plus dans ce cliché depuis longtemps, certes toute la période en Occident qui allait du IIIème siècle de l’Empire Romain à l’essor du XIIème siècle a été mal considérée, mais elle est depuis longtemps réhabilitée dans les travaux universitaires. Ceux-ci montrent notamment le dynamisme de cette période sur le plan des structures de pouvoir et d’encadrement des hommes et sur les plans techniques et agricoles, facteurs qui allaient aboutir au cœur du Moyen Age de Saint Louis et Philippe le Bel à des sociétés organisées dans la mise en valeur du travail de tous, polycentriques et qui ne souffraient plus de retard culturel. En forçant un peu le trait, les historiens démontrent que certains des facteurs qui pourraient expliquer la supériorité de l’Europe se trouvaient déjà en germe dans cette période que Gouguenheim voit comme maltraitée. Néanmoins, sur le plan des sciences fondamentales ou du savoir logico-philosophique, l’Occident est très en retard et les historiens sérieux ne peuvent que, contrairement à Gouguenheim, constater le retard sur non seulement le monde musulman, mais aussi sur les Chinois et les Indiens. Continuons (p 15), où l’auteur nous explique doctement que le monde musulman ne pratiquait pas Aristote ni Platon véritablement, mais privilégiait des auteurs plus tardifs et de ce fait, dans l’esprit de Gouguenheim, automatiquement inférieurs, ce qui est doublement faux. D’une les philosophes arabes connaissaient très bien Aristote (Avicenne disait avoir du le lire quarante fois avant de le comprendre) et de deux les auteurs tardifs ne sont pas une version dégénérée des classiques athéniens. Ils ont d’ailleurs eu une influence majeure sur la culture de l’Occident (Boèce, le Pseudo-Denys, saint Augustin pour ne citer qu’eux), ce que Gouguenheim semble ignorer, ce qui parait stupéfiant (parce que c’est du niveau d’un manuel pour étudiants de premier cycle), mais son ouvrage est rempli de passages tout aussi énormes. Cet exemple illustre une pratique courante de l’auteur, caricaturer un discours qu’il construit comme antagoniste et ennemi de sa recherche de vérité, procédé dont il existe d’autres cas.

Evidemment, si Gouguenheim pointe du doigt tout manquement de l’Islam à ses exigences de tolérance, il est en revanche bien plus complaisant avec le Christianisme médiéval. Celui aurait, selon lui, fait preuve d’une capacité d’accueil et d’assimilation de la pensée antique et étrangère sans tâches. La réalité est toute autre. Les civilisations n’étant pas un bloc (sauf dans des ouvrages simplistes à visée politique comme ceux de Gouguenheim ou Huntington), elles ont toujours des contradictions qui les parcourent, sur chaque sujet. Les lignes de fractures peuvent être multiples, géographiques, sociales, culturelles, parfois la fracture est à l’intérieur d’un même individu. Le Christianisme n’y a pas plus fait exception que l’Islam ou que toute autre religion et il y a justement des épisodes qui impliquent la philosophie, qui selon ASMS aurait toujours été la bienvenue en Occident. Nous citerons seulement deux contre-exemples, le premier est Bernard de Clairvaux, ennemi juré d’Abélard parce qu’il lui reprochait justement d’utiliser la logique dans les affaires religieuses. Le deuxième est l’interdiction de l’enseignement de théologiens inspirés d’Aristote à Paris,  en 1277. Le lecteur pourra aussi penser aux déboires de Galilée et à la mort sur le bûcher de Giordano Bruno, en 1600, de la mort d’Hypathie à Alexandrie ou de la fermeture de l’Ecole d’Athènes par Justinien en 529 pour se convaincre de la partialité d’AMSM. Mentionnons enfin qu’est évoquée l’astrologie dans le monde islamique, symbole selon l’auteur de l’absence de rationalité profonde du monde musulman, sans que cela ne l’empêche de célébrer l’Europe des 15èmes et 16èmes siècles, où les astrologues de cours et les ouvrages d’astrologie étaient des plus nombreux (Nostradamus, le père de Christine de Pisan). Gardons le meilleur pour la fin, ces fameux traités d’astrologie musulmans dont se gargarise Gouguenheim eurent un succès considérable dans le monde latin « rationnel », ce dont atteste la quantité de traductions qui en furent faites en Occident.

Un des sommets de ridicule de ce livre est le chapitre sur la linguistique. « dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots » (p 136, faut-il en rire ou en pleurer ?). Et dans une langue non sémitique, d’où vient le sens ? De l’extérieur des mots ? Hélas, l’auteur ne donne pas la moindre précision. Gouguenheim explique aussi que l’arabe se prête mal à la formulation d’idées abstraites, ce qui est en contradiction avec tous les linguistes modernes, pour qui les contenus conceptuels peuvent passer d’une langue à une autre sans trop de difficultés. De plus, si l’arabe était si médiocre que cela comme langue de concept, comment expliquer la profusion de traités d’astronomie, de médecine, de mathématiques, dont beaucoup sont des œuvres originales qui explorent des voies nouvelles par rapport aux prédécesseurs grecs ?

Il a été aussi relevé de lourdes inexactitudes dans la fameuse partie consacrée au Mont Saint-Michel. Goughenheim affirme qu’y furent traduites les œuvres d’Aristote au début du 12ème siècle, par une équipe de traducteurs. Pourtant, il n’a aucune preuve sérieuse de ce qu’il avance. D’abord il fait des erreurs sur le traducteur à l’origine d’une partie des réalisations qu’il attribue faussement à Jacques de Venise (dont on a identifié l’auteur, Burgondio de Pise et les manuscrits originels en grec, qui n’ont en réalité pas quitté Florence). Mieux encore, il attribue des liens imaginaires entre le théologien Grossetête et le Mont Saint-Michel, sur la base d’un manuscrit qui en effet est possédé par l’abbaye du Mont, mais qui n’y entra qu’un siècle et demi après la mort du théologien, pour la simple raison qu’il était auparavant dans un couvent anglais sans rapport avec le Mont Saint-Michel. Il est aussi avéré que Gouguenheim confond à deux reprises le lieu de production d’un manuscrit et son lieu de conservation (exemple, la BNF de Paris conserve plusieurs de ces manuscrits produits en Espagne il y a un millénaire). C’est sur cette base qu’il fait des suppositions invraisemblables. Tout part du fait que la bibliothèque d’Avranches possède deux manuscrits contenant quelques œuvres d’Aristote traduites dans la version de Jacques de Venise. Gouguenheim en déduit sans preuves tangibles que c’est forcément l’abbaye du Mont Saint Michel qui a réalisé ces manuscrits. Ensuite, tout s’emballe, si le Mont possède un ouvrage du à Jacques de Venise, ce n’est pas parce que c’est une copie qui a pu être faite dans n’importe quel scriptorium, en Italie ou à Byzance puis transportée, mais forcément une copie faite au Mont Saint-Michel, et c’est aussi forcément là que Jacques de Venise a fait ses traductions d’Aristote, et il lui a bien fallu se faire aider par une équipe de traducteurs. En réalité, on ne sait pas si Jacques de Venise a mis une fois dans sa vie les pieds au Mont Saint-Michel, simplement parce qu’on ne sait que peu de choses de sa vie. Quant à l’équipe de traducteurs qui l’aurait secondé sur place, selon Gouguenheim, elle relève de la pure imagination, la belle image d’Epinal de la « raison grecque » à l’abbaye ne repose sur rien, et que l’on en ait fait un ouvrage n’y change rien non plus. On pourrait poursuivre longtemps dans le chapitre consacré à Jacques de Venise, par exemple un passage hallucinant parle de Pierre Lombard, qui aurait dit avoir utilisé la Métaphysique d’Aristote (p 119) en 1175. Problème, Pierre Lombard est mort en 1160. Pour résumer, une des thèses centrales de l’ouvrage, qui lui a donné son titre, son héros emblématique de l’Occident et son illustration de couverture ne repose que sur des extrapolations pures et simples.

Fréquemment, dans AMSM, on rencontre des notes (renvoyées en fin d’ouvrage), qui comme dans tout ouvrage qui se veut sérieux amènent des précisions ou mentionnent des sources, qui posent de gros problèmes à qui les examine de près. A la page 95-96, « C’est elle encore [la médecine] qu’introduisent en Espagne musulmane les sabéens et les juifs. Dès la fin du Xème siècle, arrive à Tolède un sabéen originaire de Bagdad, Al-Harrani, qui crée ausitôt une école de médecine. Selon les dires mêmes des chroniqueurs musulmans, les grands médecins d’Al Andalus du Xème siècle sont des chrétiens mozarabes ou des juifs,….. Et c’est bien cette médecine gréco-syriaque que découvrent les croisés,… ». Commençons par mentionner qu’un sabéen n’est pas un chrétien. Ensuite, l’auteur prend des sources d’auteurs contemporains au pied de la lettre sans le moindre recul critique, ce qui est une des bases de la méthode historique, ce qui ne l’empêche pas de faire de l’analyse critique de la médecine orientale quand cela va dans son sens. Mais le principal n’est pas là. Quand Gouguenheim affirme que les contemporains (donc lui, puisqu’il déroge aux règles historiques de base) considèrent les médecins musulmans comme de second ordre, il cite comme source non pas des passages originaux, mais deux ouvrages historiques, dont un date de plus d’un siècle, sans donner la moindre pagination, sans que l’on sache le moins du monde à quoi fait allusion Gouguenheim à l’intérieur de ses sources, sans que l’on sache le moins du monde ce qui lui permet d’affirmer la religion d’untel ou d’untel, alors que les sources de l’époque sont souvent vagues là-dessus.

Le problème du passage cité et des quelques pages consacrées à la médecine dans le monde musulman va au-delà. Dans les pages précédentes, l’auteur décrit une médecine orientale où les Musulmans ne semblent pas exister. Le problème est que si l’on se penche sur les auteurs les plus réputés de traités de médecine, non pas triés on ne sait comment par Gouguenheim, mais venant d’une autre source, on trouve cités les noms d’Ibn Nafis (et de nombreux autres, comme par hasard musulmans), ou, encore plus drôle, d’Aboulcassis, qui vivait justement en Espagne au 10ème siècle, alors que Gouguenheim affirmait présenter un topo rapide mais objectif de la médecine en ce lieu et à cette époque, où les plus réputés praticiens étaient tous chrétiens (ah bon ?). Il faut dire que l’on est naturellement porté à être suspicieux, quand on voit qu’en dépit de tout bon sens, Gouguenheim assimile les locuteurs d’une langue (le syriaque) à une religion (le Christianisme) et confond Chrétiens et Sabéens.

On retrouve ce type de renvoi en note à des sources mystérieuses dans des situations plus cocasses, où l’on se demande bien comment Gouguenheim a pu trouver des justifications à ses thèses dans les sources. « Les Grecs, les Arabes et nous » (voir plus bas) cite le passage suivant d’AMSM ; « Ces Grecs de Gorze venaient de Calabre, fuyant les Arabes, et ils semblent avoir apporté avec eux des éléments de connaissances mathématiques ou astronomiques »,tiré du chapitre « L’Europe latine, terre de présence grecque » (donc pas les Arabes) et fait remarquer qu’il est alors renvoyé à une note mentionnant deux articles, sensés appuyer l’idée d’une transmission de la science grecque, mais curieusement intitulés « Introduction of Arabic science into Lorraine in the tenth century » et « Lotharingia as center of Arabic and scientific influence in the eleventh century »  !

Il est bon, quand on critique un ouvrage ou des idées, de passer en revue les raisons à l’origine du désaccord au lieu de critiquer leur auteur. Dans le cas d’AMSM, il est difficile d’éviter ce sujet, parce que son auteur, contrairement à ce que l’on peut penser, n’est pas des plus qualifié par rapport aux thèmes dont il traite. Les problèmes les plus évidents se posent par rapport à un monde médiéval arabo-musulman qu’il dénigre mais auquel il ne connait de toute évidence pas grand chose. Il est déjà assez évident que Gouguenheim ne peut lire l’arabe (ce que confirme sa biographie sur Wikipedia), ce qui est gênant quand on a des prétentions à étudier sa civilisation et de faire de subtils distinguos sur ses textes, et renouveler le discours généralement admis dessus. Il est de manière aussi évidente peu au fait de la philosophie arabe qu’il prétend juger. Il se trouve que je possède une anthologie de la philosophie arabe médiévale, en anglais, et que je ne retrouve, évidemment, rien des interprétations de Gouguenheim sur une prétendue soumission d’une réflexion philosophique qui resterait dans le giron d’Allah. Dans mon anthologie, les pages de pure réflexion philosophique sur les généralisations, les catégories, dans la prolongation des discussions des Grecs, sont très fréquentes, ce qui est l’avis, redisons le, de tous les vrais spécialistes.

Les problèmes de compétence de l’auteur se posent aussi en ce qui concerne l’Occident. Il parait certes assez osé de dire qu’un médiéviste ne peut pas parler de certains domaines du Moyen-Age, mais si le fonctionnement du milieu universitaire fait que ce point de vue est légitime. Sylvain Gouguenheim, si l’on en croit sa biographie, est un cas typique de ces chercheurs très spécialisés dans un domaine bien particulier (les ordres religieux militaires, notamment les Teutoniques), mais en général ce genre d’universitaire n’est pas des plus compétents une fois sorti du cadre de son domaine d’étude, et en temps normal, ne le prétend pas, prudence dont s’affranchit allègrement Gouguenheim. Ce problème devient particulièrement grand quand on prétend parler de théologie et de philosophie médiévale. En effet, les meilleurs spécialistes de ce thème ne sont pas les historiens de formation mais des philosophes (Alain de Libera par exemple, qui contredit totalement Gouguenheim) ou des membres d’ordres religieux (notamment des ordres dominicain et jésuite). Si on se penche sur le passé, là aussi on voit que ce ne sont pas les historiens de la première moitié du XXème siècle qui ont le plus étudié la théologie médiévale, mais des philosophes, on peut penser à Hannah Arendt, qui fit sa thèse de doctorat sur le concept d’amour chez saint Augustin, ou encore Heidegger, dont Maître Eckhart, un théologien/mystique du 14ème siècle, fut une des sources d’influence. A cela rien d’étonnant, une grande partie de la théologie médiévale est très difficile d’accès et n’est pas plus facile à comprendre spontanément que du Kant ou du Spinoza. Ainsi, de nombreuses œuvres du 13ème siècle supposent la maîtrise totale du vocabulaire philosophique aristotélicien, mais aussi de termes forgés par les philosophes arabo-musulmans. Evidemment, il faut aussi des années de pratique de textes philosophiques, de leur construction, de leurs notions, de leur démarche argumentative particulière. Il y a clairement un gouffre entre le type de qualifications de Gouguenheim et son ambition de réécrire l’ensemble de l’histoire de la philosophie occidentale pendant deux cent ans, dans une des périodes les plus riches de la discipline. La seule échappatoire possible est de faire un travail de deuxième main, faute d’avoir le temps de voir ce qu’ont vraiment dit les contemporains, on se contente d’aller voir des travaux de recherche, on est dans le « X dit que Y disait que », mais on ne peut plus parler de travail de recherche dans ce cas, on ne fait que de la compilation, interprétée éventuellement à sa sauce, ce que Gouguenheim a fait sans retenue.

 Faisons une comparaison imaginaire en histoire contemporaine. Prenons un spécialiste reconnu de la vie économique (il aurait travaillé 20 ou 30 ans sur le développement du système bancaire et la formation du réseau de chemin de fer moderne) en France sous Napoléon III, qui prétendrait d’un coup faire un livre sur la philosophie du 19ème siècle en Europe, c'est-à-dire tenir un discours d’autorité sur Hegel, Fichte, Schopenhauer, Nietzsche, Kierkegaard et d’autres, à la fois sur l’ensemble de leurs œuvres et sur leurs sources d’influence, leurs relations, les filiations des uns envers les autres, la circulation des mêmes points de discussion et les divergences d’un corpus à l’autre, par-dessus le marché sans lire un mot d’allemand et en dépendant des traductions sauf pour le français et l’anglais. Imaginons en plus que notre auteur prétende révéler des vérités soigneusement cachées par les spécialistes de son nouveau terrain de jeu. Tout le monde dirait qu’il n’a pas du tout les compétences, et probablement sans aménité, pour ne pas dire qu’il n’aurait que des ricanements. On lui rétorquerait que sa qualification d’universitaire ne lui permet pas de mener à bien des tâches totalement éloignées de ses thèmes de recherche et d’en faire un ouvrage sérieux, que dans le meilleur des cas il réussira à faire une honnête synthèse de deuxième main en recopiant ce qu’ont écrit d’autres, et qu’au pire il comprendra de travers des textes trop complexes pour sa formation. C’est pourtant l’ambition de Gouguenheim.

Prendre un seul exemple directement dans le texte d’AMSM sera plus parlant qu’un long discours. Prenons la note 89, p 250, où est écrit « Les mu’tazilistes furent victimes d’une telle damnation memoriae, que leurs œuvres disparurent en grande partie. Le Mughnî ne fut retrouvé qu’en 1951 et encore, de ses vingt volumes, seuls quatorze ont survécu. L’ensemble fut publié au Caire (…). La qualité de l’édition est jugée médiocre par A. Badawi (Histoire de la philosophie en Islam…)… ». Résumons, l’auteur ne lit pas l’arabe, il n’a pas eu physiquement le texte original sous les yeux ou un microfilm, il fait état d’une connaissance de deuxième main sur la valeur de l’édition, via le jugement d’un spécialiste, il n’a de toute évidence pas lu les textes édités. Tout ceci n’a évidemment pas empêché l’auteur de se livrer dans AMSM à un jugement catégorique sur le Mutazilisme, incapable selon lui d’échapper aux ornières inhérentes à l’Islam. Est-il besoin de faire un commentaire ? Est-ce que l’auteur a le moins du monde les moyens de ses ambitions de réécrire l’Histoire ?

Pourtant, c’est à peu près ce que prétend faire AMSM, et non seulement le livre a été publié, mais il a eu un accueil magnifique dans la presse, une récompense officielle, comme étant un bouleversement de la recherche et des théories en cours. Pire encore, les objections de spécialistes reconnus qui travaillent depuis des décennies sur ces thématiques ont été considérées avec dédain, comme la mauvaise humeur d’esprit jaloux vis-à-vis d’un brillant collègue, qui aurait (par un coup de baguette magique ?) réussi, sans formation adéquate, à réévaluer la linguistique comparée, l’histoire de près d’un millénaire du monde arabo-musulman (qui s’étendait du Maroc et de l’Espagne jusqu’à l’est de l’Iran dans la période étudiée), la théologie de l’Islam, les échanges culturels entre l’Islam et la Chrétienté, et enfin l’histoire intellectuelle du monde occidental de 600 à 1200. Qui peut croire des fables pareilles, à part les enfants ?

En conclusion, il n’y a, pour l’auteur de ces lignes, rien à tirer de ce livre sur le plan scientifique, il est tout simplement contestable, pour rester poli et une grande partie de ses affirmations sont démenties par d’autres sources. Son seul intérêt réel est sur le plan de l’idéologie, parce que ce livre a été écrit avec une visée politique, qui se sert du passé pour des controverses actuelles, mais il est connu depuis longtemps que le péché mortel en Histoire est l’anachronisme, et regarder le passé avec les lunettes du présent n’amène que des catastrophes. AMSM renvoie à d’autres interrogations qui vont au-delà de son contenu propre, qui ne tient pas la route. Pourquoi le besoin de « néantiser » le monde musulman ? Au-delà de l’aspect moral, la question est intéressante, parce que l’islamophobie actuelle pourrait très bien s’en passer dans l’absolu. Il n’est nul besoin de dénigrer le passé d’une culture présente pour lui reprocher des faits contemporains. AMSM renverrait plus aux interrogations actuelles des sociétés occidentales sur l’identité et les origines, qui regardent plus volontiers le passé que l’avenir.

Sources :

-Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l’islamophobie savante, 2009.

-L’Islam médiéval en terres chrétiennes : science et idéologie, 2008.

-Pour une histoire sérieuse de l’histoire de la Philosophie européenne au Moyen-Age, les ouvrages d’Alain de Libera sont tout indiqués, notamment « Penser au Moyen-Age », qui évoque souvent les penseurs du monde islamique, ce qui est normal puisque leur influence à l’époque de Thomas d’Aquin est gigantesque.

A lire sur Internet :

-L e point de vue d’Alain de Libera.

par Waldgänger samedi 27 août 2011 - 73 réactions
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  • Par Neptune (xxx.xxx.xxx.204) 27 août 2011 17:14
    Waldgänger

    Ce que les contradicteurs de Gouguenheim ont expliqué, c’est que l’identité chrétienne dont il parle en Orient n’existe pas, pour commencer parce que les chrétiens orientaux n’ont guère de sentiment d’appartenance commune avec l’Occident carolingien, parce que les liens avec Byzance sont distants, voire tendus (l’intolérance des empereurs byzantins et les persécutions sur les branches du christianisme jugées non conformes, qui fut une des causes du bon accueil fait aux conquérants musulmans). Tout simplement, ces savants chrétiens sont très bien intégrés à une société arabomusulmane en cours de construction, ils ne sont pas le moins du monde repliés dans un repli sur leur foi et une opposition à l’Islam qui n’existe que dans l’imagination de Gouguenheim, mais ils participent au mouvement général de leur société, en répondant à des besoins et demandes de cette dite société (les traductions par exemple), ce qui ne va pas évidemment sans toutes les relations sociales (de maître à élève, de commanditaire à exécutant), circulation d’idées, que l’on peut imaginer. 

  • Par Neptune (xxx.xxx.xxx.204) 27 août 2011 16:23
    Waldgänger

    Lord Franz a parfaitement exprimé ce qui est aussi mon point de vue, mieux que moi d’ailleurs. En réalité, pas grand monde dans le champ de la recherche ne s’intéresse tant que ça aux origines religieuses de tel ou tel penseur du monde arabomusulman. En effet, les sciences humaines ont suffisamment évolué depuis le 19ème siècle pour que les chercheurs sachent très bien que les appartenances sont multiples et jouent à plusieurs niveaux.

    Pas grand monde ai-je dit, mais pas Gouguenheim, qui est le seul auteur que j’ai pu lire sur le sujet qui procédait par catégorisations arbitraires, "le Juif machin, le Chrétien chose, le Musulman....", et d’ailleurs pas toujours de manière exacte (une de ses biographies de savant chrétien est incorrecte parce que Gouguenheim s’est emmêlé les pinceaux entre deux personnages bien distincts). 

    Après, pour contrer son message, effectivement certaines parties des ouvrages de réfutation de ses idées contiennent des passages qui font des recensions de savants musulmans, mais c’est toujours en expliquant la différence, comme Lord Franz, entre espace culturel global et religion. Si Goutguenheim fait des listes triées à sa guise pour montrer que tous les savants ou presque sont chrétiens, il est nécessaire à un moment d’en faire une autre qui montre que tel ou tel savant non mentionné était musulman, mais ce ne sont pas ceux qui réfutent qui ont amené la question sur ce terrain là. 
  • Par Neptune (xxx.xxx.xxx.204) 27 août 2011 17:27
    Waldgänger

    Merci pour le compliment,

    Evidemment, vous avez compris que les généralisations en bloc de groupes d’individus aux lignes de fracture complexes en réalité ne donne pas des résultats heureux et cet article serait vain s’il ne pouvait avoir d’application dans notre monde, pas celui du Moyen-Age des deux côtés de la Méditerranée. 

    Par conséquent, il est bon de bien distinguer les types de contradicteurs. Senatus par exemple, rien à en tirer, il ne se rend même pas compte qu’il cite des propos racistes. Docdory, c’est autre chose. Les commentaires de ceux qui ne partagent pas le fond de mon article ne sont pas similaires, leur technique d’argumentation sont également différentes, leurs mobiles politiques également. 

    PS : votre premier post n’était pas indispensable, du moins pas sous ce ton. Justement, j’ai essayé de montrer que les aller retours historiques de Gouguenheim entre hier et aujourd’hui sont incohérents, donc les comparaisons avec le nazisme me semblent assez malvenues. 
  • Par Neptune (xxx.xxx.xxx.204) 27 août 2011 19:03
    Waldgänger

    Il faut différencier les travaux universitaires et certaines orientations d’autres niveaux d’information, comme les manuels du secondaire, les mauvais ouvrages de vulgarisation de deuxième ou de troisième main, ce qu’on peut lire sur le net, oui, on y croise parfois des points de vue béats sur l’Islam, où il est écrit noir sur blanc que l’Europe de Frédéric II était une horde de brutes épaisses. Les chercheurs ont leur propre opinion. La religion chrétienne de nombreux savants est un fait connu depuis des lustres dans le milieu des orientalistes, qui n’a jamais cherché à minorer leur part. D’après le peu que j’en connais, on a cherché justement à montrer avec nuances quels rapports ils pouvaient avoir avec un pouvoir politique d’une confession différente, comment ces rapports pouvaient varier (par exemple, la manière dont les musulmans peuvent les considérer pendant l’époque des croisades), quelle était leur intégration sociale, comment ils pouvaient influencer par des échanges permanents les autres confessions, et être influencés à leur tour. Et les productions sur le Moyen-Age ne raisonnent pas toujours en termes d’influence, parce que l’Histoire n’est pas une succession de cycles immobiles, il ressort des études sur la littérature médiévale qu’elle n’est ni la littérature antique, ni la littérature arabomusulmane, parce qu’elle a un caractère propre. Idem avec la période dite "gréco-latine" de la théologie, fille de ce que le Haut Moyen Age avait conservé de l’Antiquité (Augustin, Boèce, quelques autres), considérée comme une des périodes les plus brillantes et fécondes de la philosophie, et dont il est dit textuellement par les chercheurs qu’elle est le produit du travail sur les rares héritages antiques préservés, sans influence arabe tangible et avec peu d’influence grecque, et cette théologie ne ressemble pas à ses influences originelles. 

    Après tout, l’Islam médiéval n’est pas le plus malmené dans l’affaire. Les périodes les plus mal comprises et où le décalage est le plus grand avec la recherche sont celles qui ont été enseignées à une époque (plus ou moins vite) avec un a-priori négatif et qui, baisse d’un certain type d’humanités aidant, ne sont pour ainsi dire plus enseignées. L’époque hellénistique a ainsi mauvaise presse, la fin de l’Antiquité parait comme une sorte d’Apocalypse, et le Haut-Moyen Age est peuplé de barbares aux moeurs sauvages. Pourtant, les deux premières périodes ont eu de grands accomplissements (l’ingéniérie hellénistique qui a tant appris aux Romains, les mathématiques et l’astronomie (Aristaque de Samos), ou dans l’Antiquité Tardive l’apparition du livre, les Pères de l’Eglise, une tradition philosophique très riche) et la troisième ne méritait pas tout ce qu’on a pu en dire. 

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