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Autopsie de l’autopsie psy

Le succès d’un rapport, et son destin médiatique, repose bien souvent sur la finesse d’un simple slogan, sur l’espièglerie d’un jeu de mots ou sur la percussion d’une formule.

C’est ce qu’ont parfaitement compris les deux brillants auteurs du rapport sur La détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail, remis le 12 mars au ministre du Travail, Xavier Bertrand. Ils ont lancé la notion étourdissante d’autopsie psychologique. Leur proposition, s’inscrivant dans tout un ensemble d’outils de lutte contre le stress au travail, consiste à recenser les suicides des salariés et procéder à une analyse psychosociale rigoureuse de ces actes irréversibles. Les experts expliquent dans leur rapport (pp. 33-34) que cet outil, qui trouve son origine dans la panoplie médicolégale, pourrait analyser de nombreux paramètres de la vie des individus qui se suicident en contexte professionnel, afin de mieux comprendre leurs actes : « les détails de la mort, le paysage familial, le contexte social, le parcours de vie, le monde relationnel, les conditions de travail, la santé physique et mentale et les antécédents (...) ». Mais au fond, même un habitué des séries policières américaines hi-tech, aurait certainement du mal à se représenter le déroulé d’une « autopsie psychologique » : faut-il mettre des gants ? Faut-il disséquer l’âme avant ou après l’esprit ? Faut-il sincèrement s’attendre à saisir les motivations suicidaires d’un individu en interrogeant les gens qui ont cru, un jour, le connaître ? Le ministre du Travail, Xavier Bertrand, qui adhère sur le principe à l’ensemble de ce rapport, semble chanceler un peu sur la question de l’exploration psychosociale post-mortem, pratiquée notamment en Grande-Bretagne et en Finlande ; il déclare dans Challenges : « Le rapport propose que cette autopsie soit faite par les caisses régionales d’assurance maladie. Mais ont-elles l’expertise et la disponibilité nécessaire ? La concertation avec les partenaires sociaux le dira. » Interrogeons-nous donc sur ce que cette notion baroque, attachée à la réalité du suicide (qui passionne les intellectuels depuis Durkheim, pour ne pas dire Platon...), peut nous apprendre de notre modernité... Et demandons-nous s’il y a un risque que nous passions, demain, de l’analyse des suicides au travail aux suicides en général ?

Le suicide semble être considéré non comme un acte volontaire et conscient de délivrance, mais comme une forme de maladie, dont tout le système de « santé publique » devrait contribuer à la prévention, et à l’éradication. L’autopsie psychologique aurait donc pour fonction de comprendre ce qui a dysfonctionné au sein de la belle mécanique humaine, pour qu’elle n’accroche pas au réel. Dans un monde « zéro défaut », et hyper-organisé, le suicidaire est un anormal, un inadapté, un faible, un inconscient qui n’a pas mesuré tous les bénéfices, bonheurs et progrès de la vie moderne. S’il se suicide c’est qu’il était mal ajusté à une société puissamment normalisée et construite collectivement pour son bonheur personnel. On ne médite pourtant pas assez ce mot des frères Goncourt : « Le suicidaire est un homme qui rencontre son bourreau, et le tue. » On devrait considérer que le suicide peut être un acte parfaitement libre et conscient, de libération ; et au-delà - même - un acte ultime de vitalité, de ferveur à soi.

Le suicide semble être trop sinistre, et tragique, pour s’insérer dans le flux de nos sociétés occidentales hyper-festives et connectées. Se suicider c’est un peu briser la ronde infernale de la gaieté généralisée, de la fête imposée continuellement, du bonheur exhibitionniste, et de l’épanouissement personnel érigé en projet de vie. L’acte suicidaire ne « colle pas » dans un monde dont ou voudrait qu’il ressemble de plus en plus à un jeu de télé-réalité : ce n’est certainement pas assez fun de vouloir rendre les armes avant la fin du combat. C’est pas cool de mourir par soi-même sur Facebook. Dans le contexte d’une société glorifiant, avec hystérie, la réussite comme un fétiche, le suicide semble être un acte profondément triste, et signifiant un intolérable échec absolu. Un échec personnel qui devient le signe horrifiant d’un échec collectif. Dans une société hyper-festive, le tragique doit être analysé, décortiqué, autopsié et prévenu. On ne médite pourtant pas assez ce mot de Nietzsche : « Nous autres hommes, nous sommes la seule créature qui, lorsqu’elle ne réussit pas, peut se supprimer elle-même, comme une phrase mal venue. » On devrait considérer que le suicide peut être parfois perçu comme un acte qui a un potentiel de positivité.

La science semble avoir la prétention d’appliquer une grille de lecture « chiffrée », statistique, et calibrée, à des actes aussi intimes et complexes que le suicide. Même si les auteurs du rapport en question ont bien souligné le danger qu’il y aurait à chercher les « causes » de chaque suicide, on sent poindre - dans la suggestion de l’autopsie psy - une volonté de mettre à plat les réseaux mentaux des humains tentés par la disparition. Qu’est-ce qui a causé, de proche en proche, de hasards en bagatelles, le désespoir et la volonté diabolique du « geste » final ? Un état de stress lié au travail, une lettre de rupture amoureuse, ses fautes d’orthographe, une contrariété politique, un contrôle fiscal, l’annonce d’une maladie chronique, des souffrances physiques liées à cette dernière ? Un multiplex de ces différentes raisons ? Mieux vaut chercher plutôt à décrypter des hiéroglyphes, que de dégager des causes explicatives à un suicide... On devrait considérer le fait que le suicide (qu’il ait lieu au travail ou dans son jardin ne change pas grand chose...) est bien souvent une affaire très intime entre « soi » et « soi-même ». Un espace où toute médiation préventive ou inspection médico-psycho-légale a peu sa place... L’autopsie psy, née de l’obsession du stress au travail, aurait-elle la prétention démentielle de décrypter ce langage parfaitement étranger qu’est l’homme ?

Faut-il craindre cette société moderne qui pense avoir les cartes en main pour analyser les motivations profondes des individus qui, à bout d’arguments en faveur de la vie, ont décidé de « rendre leur ticket » - pour reprendre une expression de Dostoïevski ? Faut-il craindre ces sympathiques faiseurs de rapports qui estiment possible de rendre commun, et compréhensible, ce qui relève du mystère profond et de l’indicible pur ? Comme le dit M. Bertrand... « la concertation avec les partenaires sociaux le dira  ». Comme il existe des cartes de donneurs d’organes, destinées à attester d’un engagement ancré, devrons-nous bientôt réclamer l’émission de cartes d’objecteurs d’autopsies psychologiques... visant à empêcher toute perte de temps inutile, en cas de malheur... ?

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3 réactions à cet article    


  • 5A3N5D 31 mars 2008 11:09

    @ L’auteur,

    "L’autopsie psychologique aurait donc pour fonction de comprendre ce qui a dysfonctionné au sein de la belle mécanique humaine, pour qu’elle n’accroche pas au réel."

    Qu’entendez-vous par cette expression "pour qu’elle n’accroche pas au réel." Je pense justement que le suicidaire est trop préoccupé par le réel, jusqu’à l’obsession, incapable de s’en affranchir, pour finalement le fuir au lieu de le combattre.

    Cependant, combattre le réel peut aussi devenir tellement épuisant qu’il conduise à le nier une fois pour toutes. "Fight-or-flight", telle est la question.

    Concernant l’autopsie d’un suicide, cette démarche semble assez surréaliste, car elle supposerait qu’on puisse retrouver après l’acte les causes qui y ont présidé, et que personne n’a pu détecter avant  ; ce serait donc admettre un échec total de la psychologie et de la psychiatrie. Et l’autopsie deviendrait une perte totale de temps, point sur lequel je rejoins votre conclusion.


    • Dalziel 31 mars 2008 11:15

      C’est un poisson d’avril ?


      • chmoll chmoll 31 mars 2008 12:41

        é bé j’vais nettoyer mon cerveau avec cc cleaner,comme ça z’auront rien

         

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