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Autorité, transmission, héritage

La question de l’autorité fut abordée par des grands comme Max Weber ou Kojève, ce dernier tentant d’articuler quatre paradigmes de pensée aux quatre figures de l’autorité qu’il a décelées à travers l’histoire. Celle du juge (Platon), du chef (Aristote), du père (scolastique médiévale), et du maître (Hegel). Ce seraient des formes pures dont la combinaison produirait une autorité particulière. Il n’est pas sûr que cette classification apporte une clarté. L’autorité, comme l’a exposé Myriam Revault d’Allones, s’inscrit dans une durée. Ce qui suppose de la relier à la notion de souveraineté, mais aussi d’en saisir « l’économie », autrement dit, de reconnaître le rôle de la transmission et de l’héritage.

 

L’autorité repose autant sur des hommes incarnés que sur des institutions. C’est en quelque sorte de l’intemporel inscrit dans le temporel. Les civilisations inventent des formes d’autorité qu’elles transmettent jusqu’au déclin qui, en général, est associé à la perte de l’efficace de l’autorité et donc, la question de sa transmission se pose pour comprendre le cours des civilisations, mais aussi de l’héritage et des ruptures car, et c’est spécialement le cas de l’Occident, l’autorité n’a cessé de se métamorphoser, qu’il s’agisse des formes, types, institutions et incarnations à travers des personnalités appartenant à des catégories sociales déterminées.

 

 

Encyclopédia universalis : l’autorité désigne le pouvoir d’obtenir, sans recourir à la contrainte physique, un certain comportement de la part de ceux qui lui sont soumis.

 

 

Le Moyen Age représente une période fondatrice de l’Occident avec la mise en place d’un puissant dispositif de l’autorité qui, de théologal, se sécularisera notamment à travers la servitude volontaire ainsi qu’avec l’Etat moderne et ses différentes formes de souveraineté. Réussir à imposer un comportement sans usage de la force requiert l’autorité, mais celle-ci n’est pas nécessaire. Un individu peut être incité à agir par d’autres biais comme la ruse, la persuasion, la séduction, les différentes formes de manipulation des désirs générés par la publicité ou par les médias. En règle générale, toutes les transactions liées au marché entrent également dans ce cas. Nul besoin de force, il suffit d’un bon compte en banque ou de quelques billets selon les cas. Ici ou là, c’est le pouvoir (la puissance) de l’image ou de l’argent qui intervient, le pouvoir n’étant pas l’autorité, bien que cette seconde ait pu participer au premier.

 

L’autorité est bien un dispositif très spécial dont on situe l’origine chez les Romains, puis l’instauration au Moyen Age et sans doute la disparition quelque part dans le courant du XXe siècle. Le principe est la reconnaissance d’une partie par une autre qui lui est hiérarchiquement supérieure, de rang plus élevé. Premièrement, le dispositif de l’autorité repose sur une transcendance ou une transcendantalité, Dieu, l’Etat, la Nation, l’Institution et même l’Histoire et le grand Récit font autorité dans certaines conduites récentes des hommes. Deuxièmement, l’incarnation de l’autorité suppose une asymétrie entre le supérieur qui la détient et son subordonné. Cette asymétrie repose sur des talents ou des qualités faisant de cet individu un être de plus haut rang. L’exemple de l’autorité du sang est classique dans la féodalité médiévale jusqu’à une date indéfinie de notre modernité contemporaine. Il y a bien héritage, transmis par la chair. Sinon, les autres cas de figure sont classiques. Le chef est celui qui sait se faire obéir et pratique l’art du commandement en étant doué d’un sens tactique et stratégique supérieur, celui-ci faisant défaut aux exécutants. Le maître, dans la fameuse dialectique de Hegel, tire son autorité de ce qu’il ne craint pas la mort contrairement à l’esclave. Evoquons aussi le maître dans l’enseignement ou l’instruction, reconnu parce qu’il détient un savoir théorique ou pratique que ne possède pas l’élève. Le juge est celui qui sait arbitrer les conflits et maîtrise l’art de peser. Le père est parfois reconnu comme géniteur mais plus souvent comme protecteur. C’est à ce titre que le curé est appelé Père en tant qu’intercesseur auprès du Père et protecteur de l’intégrité de l’âme des fidèles.

 

A chaque type d’autorité correspond une institution destinée à entretenir l’aura de ceux qui l’incarnent autant qu’à assurer leur formation et donc, à régler correctement l’héritage.

 

 

La société a vu se métamorphoser l’autorité. Au moment de la Révolution, l’autorité aristocratique, ecclésiastique et monarchique est balayée, mais Napoléon rétablit vite l’autorité de l’Etat et en quelque sorte, prépare la Restauration qui, à son tour, est contestée par les héritiers de 1789, et ainsi de suite. Les grands commis de l’Etat de la Troisième République ont définitivement supplanté les aristocrates de sang. L’héritage devient culturel et donc dépendant des efforts de chaque héritier, mais par le biais des institutions. La notion d’héritier forgée par Bourdieu est édifiante. La grande bourgeoisie place ses enfants dans les grandes écoles dont un bon nombre ont été créées sous Napoléon, qui a suivi le modèle de l’Ecole des ponts et chaussées, née sous l’Ancien Régime. Ces écoles ont été accessibles aux enfants d’ouvriers. Ainsi naquit le mythe de l’ascension sociale. La notion de noblesse d’Etat illustre bien ce processus par lequel l’institution lègue aux enfants de la République une position les plaçant au cœur du dispositif de l’autorité.

 

Cette notion d’autorité vient de Rome, civilisation dont l’Occident a largement hérité, langage, institutions, droit. La France est la nation européenne dont l’héritage de Rome est le plus étendu autant qu’intensifié (voir l’Essai sur la France de Curtius, chapitre VII).

 

 

L’autorité aurait donc disparu. C’est un constat que partagent les philosophes et les analystes de la société. Les politiques font ce même constat mais accompagné d’un jugement moral ou utilitaire ; ils déplorent la disparition progressive de l’autorité. Il existe plusieurs degrés d’autorité mais les parties prenantes de la société se renvoient la balle, les uns jugeant que les parents n’ont pas assez d’autorité et les autres convenant que c’est du côté du politique que doit être restaurée une autorité dont la disparition progressive a commencé dans les années 1970, justement après Mai 68, sans que cet événement soit la cause du processus, juste son expression paroxystique à l’échelle d’une nation connue pour ses convulsions historiques.

 

Tous les grands penseurs insistent sur cette fracture des années 1970. Marcel Gauchet y voit la disparition de ce qu’il appelle le politique, avec ses grandes figures incarnées, Général et autres, sur fond d’expansion économiques. En fait, les Trente Glorieuses ne se sont pas arrêtées avec le choc pétrolier, elles ont poursuivi leur course, avec une crise bien plus sociale qu’économique. Le système a trop bien fonctionné, les gens s’en sont trop bien tirés, au détriment d’autres gens, tout ceci est suspect...

 

Le politique (ou alors le pouvoir) n’est plus organisé d’en haut mais d’en bas. Autre constat de Gauchet. Le politique est associé au pouvoir, bien distinct de l’autorité, bien qu’il s’en serve souvent. Autorité du politique versus autorité du citoyen. Un moment de bascule au risque que l’autorité ne se perde et que l’héritage ne soit abandonné. L’essence de l’autorité est d’être incarnée pour donner de son efficacité, pour mouvoir mais sans le pouvoir, mouvoir avec les règles et les idéaux. Des vieilles pierres n’ont jamais fait la révolution, ni les textes dans les institutions. Il faut des personnages pour incarner et transmettre les autorités dans tous les champs où il y a lieu de s’en préoccuper. N’oublions pas que l’autorité sert à obtenir un effet, soit une réalisation soit un effet négatif, quand l’autorité proscrit au risque de régenter l’existence privée des gens tout en bridant la liberté d’expression publique. Un monde autoritaire comme celui d’avant Mai 68 est triste, morne, la France s’ennuyait. Le moment de mai fut festif et joyeux, la société s’est libérée de ses chaînes conventionnelles puis elle est devenue humoristique, festive, consumériste. Au protocole de l’autorité auquel sacrifie encore le gouvernement, à travers notamment la fonction du président, s’est ajouté un jeu de pouvoir, une comédie, comme l’avait anticipé Françoise Giroud dans un fameux livre.

 

La France, vieux pays, s’est pris à se penser plus joyeux, enchanté à l’occasion d’une parenthèse évoquée également par Françoise Giroud. Il n’est pas certain que l’autorité ait disparu. Elle est restée dans des lieux sacrés du pouvoir, tout en devenant moins lourde ailleurs, en des lieux où on pensait qu’elle perdurerait, comme l’institution éducative. Ce qui n’a pas empêché les pouvoirs de se multiplier, car il existe une alliance, parfois contre « nature », parfois en « harmonie », entre des deux pôles de la structuration sociale. Mais l’autorité, pour autant qu’elle soit incarnée à travers des personnes compétentes, porteuses d’un sens historique, d’un talent, d’une culture, d’un savoir-faire, n’a pas disparu, bien au contraire. Elle s’est déplacée, tout simplement. S’est-elle par ailleurs abîmée dans un monde médiatique où les actes n’ont plus de répondant moral mais témoignent de la réaction immédiate ? Voilà sans doute le signe d’un monde en crise, en perte et en quête de références.

 

 

Hélas, en reprenant la classification de Kojève, l’autorité des chefs ne cesse de prendre de l’ampleur, alors que les Anciens (de 1960) ont interrompu la transmission. Pourquoi ? Quelle signification, à l’ère de la technique ? Il se peut bien qu’à travers l’analyse de l’autorité à notre époque, les historiens voient le signe d’une régression éthique sur fond de progression technique, bref un remake de 1930. Les événements récents tendent à appuyer cette thèse. Mais la question est ailleurs. Quand l’histoire de l’autorité se perd, l’autorité de l’Histoire s’effondre !

 

 

A méditer !

 

 


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4 réactions à cet article    


  • Antoine Diederick (---.---.224.75) 19 juillet 2006 00:38

    Continuez Bernard, ce thème est très important et absent de notre époque...bon article avec une thématique de fond qui prend toute sa place en Démocratie telle que ns la vivons maintenant.

    Je n’ai pas tout lu car je n’ai pas le temps ce soir et qu’il est tard....

    Cependant, l’autorité existe en pôle secondaire et parcellaire...les formes d’autorité sont diffuses et font appel à l’idée de charismatisme.

    Le politique est-il mort , oui et sans doute comme l’Art et Dieu.

    Si j’ai le temps je reviendrai sur votre article qui n’en doutons pas appelle des développements.

    Mon sentiment est que les modes sociétaux ne font plus sens et que l’histoire est en panne.


    • Misaelle (---.---.153.145) 20 juillet 2006 19:02

      L’autorité aurait disparue ? Et pourquoi serait ce si dramatique ? C’est à méditer en effet...

      Ne peut on pas penser qu’on est arrivé à un stade où l’autorité doit être distribuée encore plus largement, soit à chacun d’entre nous, ce qui provoque sa disparition en quelque sorte. Peut être sommes nous assez mature pour prendre notre part de responsabilité, tout simplement. Nous irions vers l’auto-organisation, somme toutes.

      Ce n’est qu’une idée bien sûre, mais elle me plait assez.


      • Yuca de Taillefer (---.---.203.7) 25 juillet 2006 15:35

        Comment devient-on une « autorité », et pourquoi se soumet-on ou acceptes-t-on une autorité ? Autant de thème de réflexion ou de thème philosophique. L’autorité est le pouvoir qui obtient d’un individu, ou d’un groupe d’individus, un certain comportement.

        L’autorité c’est une certaine transcendance : des mots, des expressions, des comportements peuvent faire autorité. Pour les croyants, l’institution religieuse peut faire autorité, pour des citoyens moutons, l’Etat, l’ordre établi, l’arbitraire ou le président peut faire autorité...

        En régions, le préfet nous dit que les technocrates jacobins sont des autorités parce c’est comme ça. Ainsi ça permet de différer la démocratie participative et égalitaire en France, et permet que les décisions importantes soient prises par le « haut », ça permet aussi aux autorités de prendre les gens pour des cons (dans de nombreux dossiers il n’y a malheureusement pas d’autres mots employables qui décrient si directement et précisemment la situation que nous vivons).

        L’autorité, c’est aussi le droit qu’on a d’être cru dans ce qu’on dit. Il est fondé sur le degré de science et de bonne foi qu’on reconnaît dans le locuteur.

        Je te reocnnais alors comme « autorité » si ce que tu dis est vrai (donc démontrable) et si tu semble de bonne fois, même si je ne suis en accord avec certains propos ou d’un avis différent, je peux dire cela « fait autorité ». Ceci se même aussi de morale, puisque l’être humain est plus enclin de croire en son interlocuteur lorsqu’il fait confiance à celui-ci.

        L’autorité ne signifie pas légitimité, il faut instituer la souveraineté à partir du sujet libre. L’autorité a une part de mystique : comment comprendre alors que Staline ou Hitler furent plein d’« autorité » car ils furent capables de rassembler des foules impressionnates à leurs discours (foules non rassemblées par des troupes armées, mais foules présentes de leur plein gré...).

        La crise de la représentation dans une démocratie est une crise de la représentation tout court : car le corps social ou sociétal (quelque soit ses opinions politiques) cherche à se représenter, à se reconnaître dans un groupe ou un individu. La crise de l’autorité n’est alors qu’une crise de confiance et de croyance (voir d’éducation, de culture ou de maturité..).

        Dans la très intéressante analyse proposée, il y a la phrase suivante : « L’autorité aurait donc disparu... ». Bien obligé de reconnaître que l’auteur commet ici une erreur : il devrait dire que « certaines personnes ne trouvent pas leurs autorités dont des philosophes et des analystes de la »société« (mais c’est quoi votre »société« ici, c’est la blogosphère ?) » : l’auteur veut certainement exprimer ici son manque de confiance et de croyance sentiment il est vrai parfois revendiqué ici ou là.

        Mais des autorités, il en existe, il suffit de regarder, de les voir... rassurez-vous l’Histoire n’est pas terminée ! A méditer.


        • pingouin perplexe (---.---.184.182) 26 juillet 2006 13:50

          Vos articles prêtent toujours à un débat intéressant. En voici un par rapport auquel mon « taux d’accord » peut bien suggérer que ce texte aurait mérité d’être présenté dans un amphi. Pour modeste contribution à votre histoire de l’autorité, je dirais que l’on peut trouver, dans l’excellent ouvrage (universitaire) de Alain de Libera « La querelle des universaux », une mise en perspective historique des auctoritas médiévales.

          Aussi, je souhaiterais attirer l’attention sur l’une des conséquences directes de la destitution de l’histoire de l’autorité, autrement dit, de fil en aiguille, de la culture, et ce, au bénéfice croissant de pouvoirs qui ne se soutiennent d’aucune légitimité. Vous avez peut être bien eu vent de ce véritable phénomène de société qui se rattache à un essor des violences en réseau, dont la forme actuelle la plus médiatisée est sans doute le happy slapping. Phénomène de société dans le sens où il est ici question d’une forme de violence qui, dans une certaine mesure, tend à devenir paradigme. Le mésusage des TIC contribue d’ailleurs à alimenter le processus. Dès lors, qu’est-ce qui est en cause ?

          La psychanalyse peut apporter quelques éclairages. Dans son ouvrage « L’homme sans gravité », Charles Melman annonce quelque chose comme un retour en force d’un « grand Autre » archaïque, dévorateur. Il s’agit ici de l’antithèse de la personne. En effet, les acteurs de la violence en réseau ne se comportent plus comme des personnes mais comme de purs et simples relais de ce « grand Autre ». On peut reconnaître ici la « violence en abyme », ou encore, violence de l’extrême, voire des extrêmes. Sombre constat, dans lequel on peut voir que les animaux (déshumanisés) ne pensent pas mais chassent.

          Cordialement.

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