Nos médias vertueux s’inquiètent de voir leur barque s’engluer dans un pot au noir que la piètre risée baptisée "Sarkoségo" n’arrive plus à faire frémir. Le Liban ? Fini, les bombes qui explosent. Fini, les gravats qui fument. Fini, les drapeaux de haine dans les rues. Fini, les hurlements hystériques, les pleurs sur les joues des enfants. Gaza ? Les turbans sales se lavent de préférence en famille. Prière de ne pas déranger. L’Irak ? C’est du rabâché et puis on s’est un peu trompé sur le scénario. Cachan ? Le plan média qui a tenu le coup tout l’été vient de tourner lamentablement en eau de boudin pipolisé. Le film d’Al Gore ? Peut mieux faire. Trop de virtuel. Trop de chiffres impossibles à filmer. Rien ne vaut un Katrina de derrière les Apalaches, et cette année la météo n’a franchement pas été à la hauteur. La Tchétchénie ? Trop loin et pas d’hôtel de classe internationale suffisamment sécurisé pour aller voir ce qui s’y passe. Du coup, nos grands moyens de communication sont en train de nous peaufiner une première commémoration de la "révolte des banlieues", à la manière dont ils nous ont servi le cinquième anniversaire du 11 septembre. Il faut du grandiose ! Fais-moi du saignant, coco... Fais-moi de la bonne révolte qui couve à Grigny ou au Val fourré... Sus sur la banlieue !
La banlieue ne se vend bien qu’en période électorale, car ses problèmes spécifiques (appelés pudiquement "malaises") conviennent alors aux récupérateurs de tout ce qui fait mal. A la droite hargneuse qui compte bien s’en servir pour continuer à faire peur et rafler la mise sans trop d’efforts. A la gauche bobo qui se complaît chaque jour un peu plus à stigmatiser la "République défaillante", comme Manuel Valls l’a fait une fois encore, lundi matin sur France Inter, en vantant un modèle britannique qui est en train de s’effondrer piteusement. Le tout sur fond d’équation à deux inconnues qui risque de faire fermenter dangereusement leurs containers à recyclage : comment sacrifier au sensationnel "ethnique" en évitant d’être accusé de souffler trop fort sur les braises du communautarisme ?
Or, paraphrasant Michel Chevalet au mieux de sa forme, on aurait pu peut-être commencer par se poser la question : "La banlieue, qu’est-ce que c’est ?" La réponse saute tellement aux yeux qu’elle en est devenue difficile à admettre : la banlieue est l’incommensurable échec d’un urbanisme doctrinaire élaboré dans les années 1920, urbanisme misérabiliste auquel s’accrochent aujourd’hui encore des architectes et des urbanistes coupés de la réalité et qui se sont crus capables de "réinventer la ville", alors qu’ils n’ont fait que disséminer des tas de ghettos au fond de terrains vagues perdus dans un "hors les murs" privé d’horizon.
Il n’est qu’à se souvenir de la monstruosité architecturale que Le Corbusier proposait dans les années 1930 pour "rationaliser" Paris. Et si la capitale a plus ou moins échappé à de tels délires anthropophages (malheureusement repris sous l’ère pompidolienne qui a défiguré le Front de Seine et ses berges, ainsi que les trois quarts des XVe, XIVe et XIIIe arrondissements et qui projetait de recouvrir le fleuve...), la banlieue a été abandonnée aux mains de savonaroles du béton vibré, décrits avec une juste angoisse par l’historien d’art Pierre Francastel : "Je me méfie beaucoup de ceux qui veulent faire le bonheur du peuple, et autant de ceux qui prétendent distinguer entre les joies légitimes et les habitudes trop dépouillées de respectabilité. Le fléau n’est pas tant le bistrot que l’excès d’alcool et l’on peut boire le Pernod à la terrasse d’un café chic. M. Le Corbusier a horreur du pauvre et, pour le guérir, il envisage non seulement la séduction mais le dressage. Il y aura des inspecteurs d’étages dans la machine à habiter de Marseille. Dans le monde rêvé par M. Le Corbusier, la joie et la propreté seront obligatoires - sans parler du reste. Est-ce que M. Le Corbusier se rendait compte que l’on entrait à Buchenwald au son des violons ?" Ah ! Le Corbu... Le Corbu ! Inspiré quand il s’appelait encore Charles-Edouard (ça ne s’invente pas) Jeanneret et qu’il s’ingéniait à construire les villas lumineuses des bourgeois "éclairés" de la grande industrie ou l’église de Ronchamp, intégriste ayant mal digéré les travaux du Bahaus dès qu’il touchait au collectif, ne parlant plus alors de maisons ou d’immeubles, mais "d’unités d’habitation"... "Ta soeur en string sur la planche à dessin", comme on dit encore du côté de la Grande Borne.
Pour respirer hors de la "zone", replongeons-nous en 1850. Le Paris de Naoléon Ier est devenu le Paris d’Eugène Sue. Le Paris de l’incohérence louis-philipparde, du crime, de la misère, de l’insalubrité. Le Paris des bas-fonds. Le Paris de l’abandon social. Le mur des fermiers généraux étouffe la ville dans un bâillon fiscal qui inspire les chansonniers : "Le mur murant Paris rend Paris murmurant"... Vingt ans plus tard, Paris est la "ville lumière" telle que le monde entier la connaît aujourd’hui, saine, aérée, désengorgée, et incroyablement belle... Ce changement a été impulsé par un homme. Un seul. George Eugène Haussmann. Descendant d’une famille d’immigrés rhénans, petit-fils d’un conventionnel, fils d’un attaché militaire napoléonien qui, en 1806, occupa Weimar, la prestigieuse cité de Schiller et de Goethe, et qui sauva de la destruction le palais grand-ducal, le théâtre, la bibliothèque et bon nombre de collections prestigieuses. Belles références familiales au service du bien public.
La méthode ? Evaluer les besoins vitaux de la population, en tenant compte de ses composantes sociologiques, et s’efforcer d’y apporter des solutions rapides à travers lesquelles l’efficacité sert l’ornementation et réciproquement. Boire (grands réservoirs de Montsouris et de Ménilmontant conçus comme des cathédrales). Manger (pavillon Baltard - abattoirs de la Villette). Assainir (aménagement des égouts que tous les souverains en visite à Paris visiteront - mobilier urbain sur la voie publique - dératisation généralisée - déménagement du cimetière des Innocents). Soigner (Hôtel Dieu). Circuler (Grands Boulevards - Sébastopol, Voltaire, Rue de Rivoli, Rue Lafayette, etc...). Aérer (Bois de Boulogne, Bois de Vincennes, Parc Monceau, Montsouris, Buttes Chaumont). Distraire (Opéra Garnier, Théâtre du Châtelet et Théâtre de Gaîté, façade de la Comédie-Française, Champ de courses de Vincennes). Prier (Eglise de la Trinité, Eglise russe). Informer (colonnes Morris). Fonctions vitales auxquelles il convient d’ajouter celle d’éblouir le reste du monde dans le cadre de la fastueuse Exposition universelle de 1867, et celle d’être enterré dans un cadre agréable sous le fouillis des marronniers du cimetière du Père Lachaise.
Les outils ? Ne nous privons pas du plaisir d’être iconoclaste : ligoter le Conseil de Paris et utiliser le plus puissant levier qui soit en matière d’urbanisme, l’expropriation... Inexistante sous la monarchie (et aujourd’hui encore dans bon nombre de pays où la notion de bien collectif n’est pas affirmée), l’expropriation avait été institutionnalisée en 1791. Délaissée par Napoléon Ier, elle sera reprise par son neveu. Ce qui fera dire à Jean des Cars, dans sa biographie consacrée au baron : "C’est avec cette arme absolue que cinquante ans plus tard, Haussmann deviendra le maître de la capitale."
La capacité financière ? Une Caisse des travaux alimentée selon les besoins, et non pas dotée périodiquement pour des besoins consuméristes.
Bien sûr, on a tout reproché au "baron éventreur". D’avoir écartelé la ville pour que la Garde républicaine puisse intervenir rapidement à cheval depuis n’importe quelle caserne. D’avoir généré la spéculation. D’avoir déplacé des centaines de milliers d’habitants sans se préoccuper de les reloger. D’avoir détruit quelques-uns des plus beaux hôtels particuliers de la capitale. D’avoir défiguré l’Ile de la Cité. D’avoir emprisonné la Sainte Chapelle au fin fond de l’Hôtel de Police. Tant de récriminations, et beaucoup autres, qui ont permis à Théodore de Banville de l’interpeller dans un poème au lyrisme douteux : "[...] Baron qu’as-tu fait de ma ville ? - Moi ? dit M. Haussmann, je n’ai jamais molli. / Les Memphis et les Antioches sont loin / Quant à Paris, je vous l’ai démoli / Tant que j’ai pu trouver des pioches." On lui a aussi reproché d’avoir favorisé un clivage social en créant de beaux quartiers et des quartiers populaires, quand, jusqu’alors, riches et pauvres vivaient la plupart du temps dans les mêmes quartiers et parfois dans les mêmes immeubles, la différence étant marquée par la différence d’étage. Mais qu’en est-il aujourd’hui de la mixité sociale du côté de la Place des Vosges ?
Pourtant, ce préfet orgueilleux, à l’urbanisme parfois aussi impérial qu’impérialiste, avait inventé un plaisir nouveau dont tous les Parisiens ainsi que les étrangers profitent encore de nos jours tant et plus : la promenade à pied dans la ville... Et George Sand l’avait bien compris, quand elle conseillait à ses lecteurs traumatisés par l’ambiance des anciens coupe-gorges : "Mais descendez dans la rue, suivez les quais et les boulevards, traversez les jardins publics..." D’ailleurs, la postérité a rendu son jugement sur l’extraordinaire paysage urbain que cet homme d’Etat nous a laissé et qui a servi de modèle à bien des villes de province et même à des capitales étrangères. Alors pourquoi ne pas en tirer modèle aujourd’hui pour remodeler nos banlieues aussi radicalement qu’il a remodelé Paris...
Avant de se perdre dans un délire mystico-altermondialiste, l’architecte Roland Castro avait compris cette nécessité d’adopter des solutions radicales quand, à la fin des années 1980, il conseillait à François Mitterrand de repousser en banlieue les grandes gares de la capitale. Ce qui aurait eu pour conséquence de "forcer" un plus grand nombre de Parisiens à "s’expatrier", ne serait-ce que pour quelques heures, en franchissant chaque jour le périphérique. Le président s’était laissé séduire, mais le rocardisme triomphant d’alors n’était pas preneur de projets non "participatifs"... On a préféré repeindre les cages d’escaliers et faire vivre - ou survivre - des associations qui se targuaient de pouvoir faire du social là où il fallait d’abord créer un environnement à dimension humaine. Avec, pour résultat, trente ans d’un saupoudrage qui n’a fait que favoriser le communautarisme.
"Être né quelque part"... Quelle identité peuvent forger des sociologues ou des psychologues qui se heurtent à un quotidien où l’espace individuel n’est qu’un refuge précaire et l’espace collectif un no man’s land peu rassurant ? L’identité du terrain vague... L’identité des immeubles dupliqués... L’identité des rez-de-chaussée aveugles... L’identité des cages d’escaliers alignées comme des portes de prison... L’identité des parkings déserts... L’identité des caves qui servent de trous à rats... L’identité des centres commerciaux qui sont devenus nos cathédrales...
Revenir aux fondamentaux... Décidément le XXIe siècle a du pain sur la planche pour effacer les erreurs d’une modernité mal digérée. Réapprendre à lire... Réapprendre à écrire... Réapprendre à compter... Réapprendre à s’informer... Réapprendre à parler pour se comprendre et non pour s’affirmer... Réapprendre à s’asseoir dans un bus ou dans un métro en regardant si une personne âgée ne reste pas debout dans l’allée, le regard vague et sans rien dire, accrochée à un vieux sac à main... Réapprendre qu’une ville, ce n’est ni des "logements", ni des "bâtiments", ni des "immeubles" et encore moins des "barres", des "tours" ou des "cités"... Une ville, c’est, ni plus ni moins, un noeud de rues...
Alors, que nos urbanistes réapprennent à nous dessiner des rues. Des rues où les gens vivent serrés les uns contre les autres, comme à Sienne ou à Fès. Des rues où l’espace est trop précieux pour être gaspillé. Des rues inventives. Des rues brouillonnes. Des rues sages. Des rues qui travaillent. Des rues qui font du bruit. Des rues qui étalent leurs richesses. Des rues qui voilent pudiquement leurs petites misères. Des rues qui brillent quand vient le soir. Des rues qui se parent les jours de fête comme dans un tableau de Dufy. Des rues qui nous mélangent. Des rues qui brassent ceux qui travaillent et ceux qui flânent. Des rues qui nous éduquent. Des rues où le regard d’un adulte peut suivre et guider l’évolution d’un enfant. Des rues où se transmet une histoire, un savoir, une envie vraie de vivre ensemble...
Patrick Adam

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25/10 12:17 - zenDis donc mon Patrick, Tu n’as pas un nouvel article à nous faire là, au lieu de nous (...)
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