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Accueil du site > Actualités > Société > Cantet et Bégaudeau : une conjuration

Cantet et Bégaudeau : une conjuration

 A l’occasion de la sortie d’Entre les murs, un film de Laurent Cantet, Palme d’or au Festival de Cannes 2008.

Bégaudeau désormais est le nom d’un problème. Que n’a-t-on pas écrit, déjà, sur son roman, Entre les murs, l’événement noir qui marquera la fin de notre histoire scolaire. On parla d’une chronique « savoureuse », « douce-amère », de l’école d’aujourd’hui. Pendant que l’on vantait la manière « héroïque et modeste » de son enseignement, l’on entendit ce professeur se perdre dans l’apologie d’une « loquacité débridée », même d’un « joyeux bordel », censés donner à notre école la chance et l’occasion d’une renaissance.

Or, de quoi s’agit-il ? D’un professeur qui a changé son rôle de maître en bousilleur d’enfants pour la plupart odieux, comme l’écrivain les a voulus : très uniformément stupides, grossiers, caractériels. Du coup, l’idée a pu germer que, dans cette sorte d’autoportrait pour un peu masochiste, dans ce martyre fictif, notre école naufragée recevait une volée de bois vert. Mais non, Cantet et Bégaudeau, conjurés sur ce point, affirment que leurs deux œuvres sont des documentaires sérieux et « engagés », entés à la promesse d’un mouvement positif.

À quoi s’ajoute la profession de foi réitérée de l’acteur-romancier qui joue avec niaiserie son propre rôle. « Un cours, ça doit partir dans tous les sens, pour le meilleur et pour le pire ». « Le bon prof, ajoute-t-il, est celui qui se trompe, qui est peu sûr de lui, de mauvaise foi, irresponsable : qui même n’enseigne pas ! » Les traits de cet idéal-type sont fièrement revendiqués à longueur d’interview, tellement ce Pierrot triste n’a de cesse de chercher, dans le fiévreux miroir de chalands médusés, un reflet suffisant  : Socrate réincarné, anthropologue de choc, grand écrivain, enfin acteur « facile » à l’égal des plus grands.

Aussi bien le voit-on dans ses œuvres. S’il lui fallait analyser ce concentré de pure bêtise professorale, un formateur d’IUFM qu’anime un reste de bon sens constaterait qu’il n’est aucune leçon qui ait une ligne. Que l’on nous donne à voir une classe de zombies déraillants, crépitant comme un feu d’étincelles allumé par un artificier dément ou ivre. Que du maître des lieux il n’est aucune explication qui ne soit fausse ou inappropriée, inopportune ou erratique. Il ne s’agit nullement de l’à-peu-près fatal au labeur malaisé de la conversation pédagogique, mais de l’incertitude liée à un discours papillonnant, toujours irréfléchi.

Il n’est aucun moment de ces leçons que l’on puisse approuver : ni adresse généreuse, ni exposé clair et précis, qui sont au cœur de toute sérieuse éducation. Passons sur ces élucubrations sur le football, sur la DS 19 et sur l’âge de Johnny Hallyday ; sur la taille de l’Autriche, sur les homosexuels, sur la misogynie, sur le sens de la vie ! Passons sur ces remarques grammaticales ponctuées par les « euh, oui, non » du professeur, conclues souvent par un « de toute façon, ça ne sert à rien », comme on le voit dans cette absurde leçon sur l’imparfait du subjonctif, dont on a fait l’emblème du film. On parlerait jusqu’à demain sans que l’humeur retombe, à court d’exemples.

Surtout qu’on ne nous serve pas les mêmes chansons sur l’air du temps : les quartiers, le jeunisme, le chômage. Toutes choses bien réelles et qui méritent une décision. Il ne s’agit ici que du portrait d’un professeur que la nation entière est en passe d’applaudir, et sur lequel devrait s’abattre la froide sentence de Montesquieu : Non, ce n’est point le peuple naissant qui dégénère, il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus. Pour inventer les conditions d’un magistère démocratique, il faudrait que l’élève, au moins, ne soit pas exposé à des discours inadmissibles. Et que déjà le professeur fût un adulte mieux assuré de ses savoirs, délivré d’un fatal narcissisme. Différent de celui que l’on voit bégayer, faire sans cesse le malin, débiter des erreurs, s’empêtrer dans des duels pathétiques ; réserver sa réponse à un élève qui doute que « leur » soit bien un verbe ; refuser piteusement de reconnaître une faute qui ferait honte à un enfant (cette insulte de « pétasses », que désormais toute la France connaît par une scène d’anthologie).

Et ceci nous conduit à ce qui certainement est le plus important, peut-être la clé de tout. Ce professeur qui dit vouloir le bien de ses élèves, mais est inapte à les entendre ; qui fait de l’anarchie un dogme terrorisant (« C’est vous, le prof », protestent-ils) et qui, dans le même temps, garantit ses leçons par une idée abstraite et fausse de son enseignement : l’étiquetage absurde des vieilles figures de rhétorique ; l’étude forcée, à l’occasion, d’un paradigme verbal devenu défectif ; l’examen du schéma actanciel de la structure des contes, « bien plus démocratique que l’imperiun bourgeois de l’humanisme » – prendra place dans nos mythes comme l’Hérode achevé de la pédagogie : un professeur indifférent et froid, vide de tout idéal, et qui se venge de sa désespérance en refusant de tenir seul le rôle de dernier homme.

Sans doute Laurent Cantet serait-il étonné d’entendre dire qu’il a prêté la main de manière ingénue au nihilisme le plus noir, et que son film expose et fait le mal avec un tour de plus. C’est lui, pourtant, qui a couru vers Bégaudeau et qui, lisant à peine son livre, séduit par l’air du temps et abusé par son discours (un tricot cérébral qui fait aimer le plus abstrait des philosophes), intronisa ce pédagogue pervers en Socrate héroïque qui prend le risque du désordre, donnant ainsi quitus à un desperado qui inocule au peuple-enfant sa maladie mortelle : le néant de l’esprit où seul le sans-avenir semble avoir de l’avenir.

Le candide est celui qui ne voit pas le mal dans tous ses déguisements.

Lui qui croyait s’être attelé à un film au moins honnête, au prix de concéder quelques poncifs à l’air du temps (une administration sans idéal et un peu veule ; des professeurs médiocres, mais dévoués, dont l’ultime sacerdoce est de « ne pas baisser les bras » ; une typologie sociale articulée aux représentations scolaires : une Asie conformiste, méritante, une Afrique déchirée entre anomie et tradition, une France « jambon-beurre » qui peut finir par mépriser les privilèges de la culture), se voit sommé de reconnaître qu’il participe à l’entreprise qui éviscère la société de toute force positive. Or, qu’aurait-il fallu pour contenir ce maléfice ? Que sans doute il comprenne que cette parole sacralisée comme un article du nouveau dogme – ah, l’oralité ! – emprisonne les consciences en arrière des pulsions, manque à être raisonnable et civile. Mais comment résister à cette idée étroite et dangereuse de la pédagogie, quand on est cinéaste et qu’on s’engouffre sans malice du côté de la vie : un film documentaire réalisé comme en se jouant, où l’on tire le meilleur d’enfants rendus aimables par la grâce d’un tournage qui leur demande justement de jouer l’école, et où toute souffrance et toute rancœur sont rédimées, dans les moments trompeurs d’une immédiate jubilation ?

Pourtant, on doit lui rendre grâce d’avoir montré des êtres vrais, non les marionnettes du romancier : sauvageons étiquetés comme dans un zoo, professeur énervé ou hagard, collègues fantomatiques ou abrutis, qui semblent le degré zéro de la culture, ou principal ventriloqué par la langue morte du no man’s land ministériel, – toutes figures garanties par d’arrogantes protestations (« Le réel est toujours d’avant-garde »), en vérités puisées dans le folklore étroit du poujadisme. On lui sait gré aussi d’avoir rendu son corps à la parole vivante, contre celle du roman, qui est aiguë, sèche, froide comme une bande enregistrée par une machine à spectre étroit, sans rythme et quasi morte à force d’indifférence, en dépit de ces voix qui cherchent à mordre, au beau milieu d’un mitraillage verbal donné pour juste. Surtout de lui avoir ôté la pointe de son sarcasme, car il n’est rien que Bégaudeau ne considère sans bienveillance, qu’aucune phrase ne saccage, ne méprise : le principal, l’école, ses collègues professeurs, les parents d’élèves, l’Autriche, les nains, la langue, la France, le siècle, la culture. Qu’on ne dise pas qu’il s’agit-là d’un jeu, cet humour qui fait honte aux potaches : « Vous charriez trop, Monsieur ». Ni même que Bégaudeau a un regard, car il EST un regard qui détruit : le bourrelet de Sandra, le ventre d’une collègue enceinte, sa propre nullité de professeur, même la photocopieuse !

Nous voici revenus dans les parages du gouffre. Jamais on n’est allé si loin dans la naturalisation. Aura-t-on jamais lu une phrase plus assassine que : « Moche, Sofiane, a commencé à lire » ? Adorno tremblerait de voir quel tour a pris, dans un écrit immonde qui passe pour une pochade, cette esthétique d’après Auschwitz. Peut-être Laurent Cantet, loin de vouloir favoriser le plus noir des principes, se sera-t-il senti capable, l’ayant entr’aperçu, de le neutraliser. Mais ce n’est pas assez que le bourrelet de Sandra n’ait pas été filmé, que tant de coups d’épingle meurtriers aient disparu. Et que Sofiane, peut-être, apparût sur l’écran comme une enfant de Dieu. La ruse est justement que c’est par l’esthétique que sa générosité, qui est réelle, se trouve prise en défaut. Voilà le cinéaste pris au piège, ayant édulcoré le récit d’origine : ayant ainsi donné licence au maléfice en lui ôtant son âpreté, sa haine et sa brutalité, ayant peut-être autorisé la plus funeste des contrebandes, à proportion que l’attention du spectateur devient moins vigilante et se démobilise. Le paradoxe en somme est que le Bien couvre le Mal, loin de le conjurer, nous rende moins lucides sur sa nature et ses travestissements.

Si donc on les regarde tous deux, Cantet et Bégaudeau, comme les tristes champions d’une guerre de principes située dans les étages profonds de nos esprits – de ce côté, un Bien mal assuré par une plate esthétique, tout à la fois documentaire et kitsch : se réclamant d’une part du plat vérisme audiovisuel, et de l’autre recyclant des poncifs ; de cet autre côté, un Mal tout à la fois désordonné et méthodique, borné et très subtil, hargneux et rigolo – sait-on qui à la fin l’emportera, le candide cinéaste ou l’écrivain taxidermiste ? S’aventurer vers cette question oblige à formuler trois vœux. D’abord, que chaque Français aille voir le film pour y chercher les traces, tout de même, d’une sorte d’amour ; et qu’il affronte seulement après le risque d’ouvrir un livre où est écrit en encre sympathique, derrière la moindre phrase : ici, nul n’est sauvé. Que, comme tout homme de l’art, ensuite, Laurent Cantet fasse une pause dans la course du succès, et se pose une bonne fois la question de savoir si, dans l’ampleur d’une catastrophe, une œuvre lui résiste ou bien lui obéit. Quant à l’homme Bégaudeau, qui a le noir talent de ceux qui raillent un tel vocabulaire et qui, pour réussir, ne sont jamais à court d’aucune tricherie – qui profite, comme ici, d’une morale de l’art opposée à la sienne –, on voudrait qu’il comprenne que l’âpreté hargneuse de la moindre de ses phrases porte atteinte à la vie. Et qu’à cette condition – qui sait ? – il puisse devenir un écrivain.

Du coup, un dernier mot sur les trois plans qui ferment le film. L’ultime image est celle de la classe vide. Non ce vide de volière après que fut donné le signal des vacances, mais celui, effroyable, que nous avons palpé pendant deux heures, et auquel nous prêtons une attention rétrospective. Ecoutons après coup la teneur du vacarme d’une classe-Bégaudeau. Silence et nuit d’avant toute chose, comme avant toute Genèse. Or, nous voilà nous-mêmes, à l’autre bout du temps, sommés de traverser l’effarante énergie de corps électrisés par seulement la matière, et d’entendre prononcer, sous cette parole déconnectée de toute espèce de sens commun, en arrière de ces phrases que rien ne justifie, cette clausule qu’on redoute : ah c’est fini, ça va finir ! L’avant-dernière séquence, elle, nous montre un match de foot, où les ennemis sont confondus dans la dépense gratuite qui vient comme un pardon après un sacrifice, et dans lequel l’auteur cherchait maladroitement une conclusion. Au moins ne voit-on plus, ici, l’enfant-goal qu’un nuage un peu kitsch et un soleil qu’une dernière ironie avait fait « pétillant » interdisaient de voir de quel côté il fallait se parer. Savait-elle, soufflait-on à cette ultime marionnette, que c’est aussi de ce côté, entre les murs de son école où s’arment quelquefois de singuliers anges gardiens portant le nom de Bégaudeau ? La vraie fin, cependant, nous montre la sortie de Souleymane et de sa mère, après qu’elle a toisé pour nous, de son regard de reine, le piteux professeur qui a fait du saccage des enfants une philosophie. Elle s’avance « hors les murs », suivi du grand garçon penaud qui demeure à distance de ce que l’émotion, en nous, dans l’effet saisissant d’une contre-contre-plongée, regarde disparaître comme plus qu’une mère blessée : la noblesse en personne.

Merci au cinéaste Laurent Cantet de nous avoir offert, dans le hasard d’une fin qui lui échappe, ce plan sublime. Et merci par ailleurs au petit dieu méchant de la pédagogie de nous avoir donné à son insu, par la grâce même de l’incurie du pire représentant qui soit, une si belle leçon.

Patrick Guyon, poète, haut fonctionnaire de l’État

Derniers livres publiés : Pour une politique de l’esprit (Ed. Jérôme Millon) & L’Espérance des Classiques (Ed. Séguier)


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4 réactions à cet article    


  • morice morice 7 octobre 2008 15:20

     c’est une habitude chez vous ?

    p
    édagogiquement, y’aurait à redire.. pour endormir un auditoire, il y a des gens bien plus doués...


    • Bézu de Tourcoing 7 octobre 2008 15:29

      ne répondez pas au troll raciste "morice" 

      Merci


      • morice morice 7 octobre 2008 15:42

         Génial, j’ai à nouveau un chewing-gum collé à mes baskets !! désolé, Mr Guyon, mais vous savez ; à fréquenter les écoles, on ramène parfois de drôles de zigotos.


        • TSS 7 octobre 2008 23:29

          Begaudeau envisage de racheter le FC Nantes !!

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patrick guyon


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