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Accueil du site > Actualités > Société > Compétence perverse ou incompétence « normale »

Compétence perverse ou incompétence « normale »

Vous vous souvenez des avions renifleurs ? On dit aussi que la Tour Eiffel a fait l’objet plusieurs fois de vente à des nigauds par des malins qui s’en prétendaient les propriétaires. Le dilemme pour celles et ceux qui subissent les décisions des décideurs professionnels, c’est de conclure soit à la bêtise intégrale des administrateurs de chose publique, soit de soupçonner un complot malin visant à aggraver le sort des administrés. Les deux hypothèses peuvent cohabiter et les théories du complot ont encore de beaux jours.

Dans la vie quotidienne, il arrive de se poser la même question. Dans la vie en entreprise, en particulier, on est encore plus souvent tenté de le faire (pourquoi faire fermer tel site, pourquoi pondre des « process » si navrants, pourquoi tout rapporter au N+1, au N+2…, pourquoi tant de N ?). On voit des clients, maltraités par la vente ou l’avant vente, qui n’ont souvent d’autres solutions que de maltraiter la piétaille de l’après vente. Pendant ce temps, des « directeurs métiers » continuent de pondérer des opérations et de pondre des « process » de « relation client ». Evidemment, les œufs des directeurs ne tournent pas rond puisqu’ils sont carrés afin de se ranger automatiquement dans des tableaux excel.

Le plus souvent, quand on n’est pas familier de la vulgate marxiste, on se réfère au principe de Peter[i] (« Tout employé tend à s’élever à son niveau d’incompétence ») ou au principe de Dilbert[ii] (« Les gens les moins compétents sont systématiquement affectés aux postes où ils risquent de causer le moins de dégâts : ceux de managers. »).
Mais ces deux principes sont d’abord des principes de survie, des méthodes de psychologie pour survivre au sein d’une entreprise. Elles sont une « politesse du désespoir ». Et si on devait en chercher des précédents, ce serait plutôt dans l’autodérision que pratiquaient les communistes du XXIème siècle et dont Philippe Meyer donnait un aperçu dans son petit livre : Le communisme est-il soluble dans l’alcool ? (1978)

 

Perversité et perversion

Le Larousse en ligne donne du pervers deux définitions :
« Qui est enclin à faire le mal et qui le tente par des moyens détournés :(Un être pervers qui espère votre échec) » et « Dont les instincts sexuels se manifestent par un comportement anormal »

De la perversité, il n’en donne qu’une : « Tendance à faire le mal consciemment par plaisir de nuire ».

Mais de la perversion, il en donne trois :
1) « Action de corrompre une personne saine ou vulnérable ; fait d'être perverti » 
2) « Déviation des tendances normales ; altération profonde d'une fonction : Perversion intellectuelle. Perversion du goût par l'abus d'épices »
3) « Pratique érotique d'un sujet dont les actes sont considérés comme immoraux ou antisociaux »

On remarquera que ce Larousse est un peu sulfureux, qu’il met en avant l’aspect sexuel dans la notion de pervers. Mais l’étymologie rappelle les conditions de l’apparition dans la langue française des trois vocables.
Pervers, dans le sens « qui est enclin à faire le mal », peut se trouver dans le Chevalier Lion de Chrétien de Troyes (1352). Il est emprunté au latin perversus « renversé » (de pervertere, v. pervertir).
Perversion serait attesté dès le début du iiiesiècle chez Tertullien au sens de « bouleversement, falsification d'un texte ».
Perversité serait plus tardif au sens de « renversement, corruption des moeurs ».

Perversion est le plus chargé de sens, au premier desquels « l’action de faire changer en mal, de corrompre » et « l’action de détourner quelque chose de sa vraie nature ».

 

Ces mots dérivent tous du verbe latin pervertere, qui a donné au XIIè siècle le verbe pervertir « dénaturer un texte » (Sermons St Bernard, éd. W. Foerster, XLII, 2, 15, p.62). Mais le verbe latin pervertere « mettre sens dessus dessous » et « faire mal tourner », attesté en latin d’Eglise dans le sens « corrompre, fausser (les esprits) » et de « falsifier (un texte) », était lui-même dérivé de vertere « tourner ». Associé à d’autres préfixes, ce verbe a donné avertir, convertir, divertir et subvertir ; aversion, conversion, diversion et subversion ; adversité et diversité ; avertissement et divertissement

Mais pour en revenir à la perversion qui nous occupe et nous préoccupe ici, on a vu qu’avant de prospérer comme dépravation dans la psychologie, et la psychopathologie sexuelle notamment, elle a d’abord fleuri comme falsification, corruption et même détournement.

Il y a là quelque chose de furieusement situationniste, du nom de ces agitateurs du troisième quart du siècle dernier qui, soucieux de l’emploi des mots et leur détournement, s’en étaient pris aux mots et à leurs employeurs. Et si l’on veut trouver des exemples contemporains voire « post-modernes » de la perversion, en dehors de la psychopathologie, il faut s’attarder sur le discours de la domination et le discours managérial en particulier.

 

Du management

Le management, vieux mot français qui a fleuri dans la langue anglo-américaine, couvre essentiellement deux notions : une manière de gérer, une façon d’administrer, un mode opératoire, d’une part ; et, d’autre part, la ligne managériale, c’est-à-dire le « corps » des « directeurs », des « managers » qui conçoivent ou appliquent la manière de gérer, la façon d’administrer, le mode opératoire[iii]. Avec son retour singé dans la langue française, le terme de management devient en outre et principalement le nom d’une nouvelle idéologie, l’idéologie managériale[iv].
Dans la langue anglo-américaine, le management, c’est d’abord le management des affaires, puis, avec la mode des gourous, le management des ressources humaines. Dans la langue française, c’est surtout dans les ressources humaines que le management a fait fureur à partir des années octante du siècle dernier. Les gourous (Peter Drucker, Tom Peter…) ont été traduits en français. Leurs émules ont commis des manifestes avec un sens manifeste de l’à-propos et du second degré (L'entreprise du troisième type, il y a trente ans déjà). Et même des universitaires, parfois des médecins, ont osé quelques études critiques sur l’idéologie managériale ( Nicole Aubert, Gaulejac, Jean Pierre Le Goff, jusqu’à Christophe Dejours ou Marie France Hirigoyen).

http://www.dailymotion.com/video/xyec9e_trailer-the-navigators-de-ken-loach-vostfr_shortfilms

Comment le mot « ressources », au pluriel, en est-il venu à se faire qualifier d’humaines, c’est ce que les historiens du futur chercheront peut-être à élucider ?
Ce mot semble être apparu à la fin du Moyen Age dans le sens de « Moyen permettant de se tirer d'embarras ou d'améliorer une situation difficile », synonyme de recours.

http://www.cnrtl.fr/definition/ressources
Employé au pluriel, il est depuis longtemps associés à « pécuniaires », « matérielles », « naturelles ». Il avait déjà été utilisé pour définir un être humain dans le sens de « personne fertile en expédients, à laquelle on a toujours recours dans de mauvaises affaires, et dont les conseils, la fortune et le crédit suffisent pour vous tirer d'embarras ». Et, plus récemment, dans ses Mémoires, le maréchal Joffre avait évoqué les « ressources en hommes et en munitions pour fixer l'ennemi et le battre ».
C’est peut-être dans ce sens que l’on retenu les idéologues français du management, d’autant que l’on sait que, précédemment, c’est aussi au langage militaire qu’ils avaient emprunté le mot « cadres ». « Ressources humaines est-il une innovation sémantique française ? Ou n’est-ce qu’une traduction littérale de « Human Resources », une traduction de plus pour faire américain ?
Mais si tel était le cas, n’oublions pas que le génie de la langue française a permis des trouvailles poétiques comme RH demain, RH dedans, RH au centre, RH au ventre…

Au singulier, La Ressource humaine a été le titre d’un livre de Samuel Pisar.[v]

De la forme au pluriel, les francophones d’Amérique du nord donnent trois définitions :
1) Apport réel ou potentiel de main-d'oeuvre à l'intérieur d'un pays, d'une région ou d'une communauté quelconque, susceptible de contribuer au développement de l'activité économique. C'est en quelque sorte la capacité d'effort, physique et intellectuel, de toute une population, avec l'ensemble des connaissances théoriques et pratiques ainsi que les aptitudes de tous les êtres humains effectivement ou potentiellement capables de concourir au développement économique et social d'une communauté
2) Ensemble des personnels d'une entreprise ou d'un organisme. Voir aussi : capital humain, effectif, service des ressources humaines
3) Unité administrative chargée de conseiller et d'assister la direction et les autres unités dans tout ce qui a trait à la gestion du personnel dans le but d'assurer à l'entreprise ou à l'organisme les ressources humaines requises et de susciter un climat favorable au rendement. 
http://gdt.oqlf.gouv.qc.ca/Resultat.aspx

La première définition émane de l’Office québécois de la langue française (1989) ; les deux autres, de Institut Canadien des Comptables Agréés (2006). Selon le point de vue que l’on adoptera, on trouvera un progrès ou une corruption dans cette évolution du sens des mots. Mais quel que soit le point de vue adopté, on remarquera que, comme « management »« ressources humaines » renvoie, d’une part à un « phénomène social » : la conduite des affaires ou du travail  ; et d’autre part, aux « services » qui sont chargés de les encadrer et d’en faire la propagande.

Ce « phénomène social » se présente comme objectif et naturel, naturellement, mais son caractère doctrinal ou idéologique échappe difficilement si on ne ferme pas les yeux. La conduite des affaires (le business), c’est la conduite du capital, des affaires du monde, de la mondialisation. Adam Smith, Karl Marx et Aloïs Schumpeter y ont consacré quelques lignes. Et la conduite du travail, le management des ressources humaines, apparaît comme une partie du management des affaires.

Les francophones d’Amérique du nord renvoient la notion de ressources humaines à celle de capital humain. En effet, conséquence logique des efforts des idéologues en vue de réhabiliter dans la tête des gens la notion de capital, discréditée par Marx et ses épigones, une innovation sémantique a eu lieu qui a étendu au travail lui-même la notion de capital : capital humain.

C’est ce que notait aussi le publiciste Jean Pierre Voyer dès 1975 : « L’économie est l’économie du travail d’autrui (…) Et il osait le slogan : " Faites de votre vie une affaire. "

Depuis, les choses ont encore évolué. Ce ne sont plus seulement leurs « employés » que les entreprises considèrent comme des ressources, ce sont aussi leurs « clients ».

https://www.youtube.com/watch?v=oX84S-zAhrw

 

Petit père des peuples et pervers pépères

En dépit des œuvres majeures de Peter Drucker et de Tom Peter, le plus illustre des théoriciens du management des ressources humaines est sans conteste Jo Staline qui, dès 1935, définissait l’homme comme « Notre capital le plus précieux ».
Bien sûr, avec les progrès de la parité, le grand homme ajouterait aujourd’hui que c’est aussi la femme. Sa formule a donc été reprise avec bonheur par des directions de la communication (lui-même aurait parlé de direction de la propagande) dans de grandes entreprises internationales comme :

Havas (« Leur politique de ressources humaines se fonde sur un fait  : le capital le plus précieux du Groupe, ce sont les femmes et les hommes qui le composent ».) http://www.havas.com/

Heyl ( « Le personnel représente le capital le plus précieux, le cœur et l'âme de notre société ») http://www.heyl.de/index.php/de/downloads/dokumente-in-weiteren-sprachen/doc_download/183-eine-tradition-im-wandel-der-zeit.html
Sarasin (« Nous sommes conscients que l'être humain constitue le capital le plus précieux dans notre domaine d'activité, avant la technique, l'organisation et la méthodologie. »)
http://www.jsafrasarasin.ch/internet/ch/

Une anthologie des occurrences de la formule est disponible sur le lien suivant :

http://www.linguee.fr/francais-anglais/traduction/le+capital+le+plus+pr%C3%A9cieux.html

Même si le « petit père des peuples » n’est pas reconnu officiellement comme l’un des leurs par les idéologues du management, il est un peu rapide néanmoins de répéter avec Scott Adams que « les gens les moins compétents sont systématiquement affectés aux postes où ils risquent de causer le moins de dégâts : ceux de managers. ».

En effet, c’est un fait connu que, dans de grandes entreprises comme dans de grandes administrations, des managers incompétents sont promus à des « postes de contrôle ». Certains ont échoué là parce qu’ils ont précédemment échoué dans « l’opérationnel » ; d’autres ont souhaité « évoluer » vers  le fonctionnel » ; d’autres encore ont échoué là parce qu’ils ont réussi dans de grandes écoles. Les premiers étaient des « managers de proximité » qui ont, soit échoué « sur le terrain », « sur le front office » (la vente, par exemple) ; soit en ont eu marre du stress inhérent au travail « sur le terrain », « sur le front office ». Les autres n’ont jamais connu « le terrain », « le front office ». (ou alors dans une autre vie, dans un stage en entreprise, par exemple) : c’est pourquoi ils sont « directeurs métiers ».

On connaissait déjà les conflits potentiels entre la vente et la production, la vente et la comptabilité, etc… Maintenant on sait la différence entre les managements opérationnel et fonctionnel. « La pédagogie du management et de l’organisation nécessite de clarifier les notions employées et de saisir la nature des choses. Une partie des dysfonctionnements, des difficultés rencontrées en organisation viennent de la complexité des structures, et en particulier du croisement entre les activités opérationnelles et fonctionnelles. »

http://www.anthelia.org/article-operationnel-fonctionnel-logiques-d-organisation-55877393.html

Le pédagogue continue : « Les opérationnels sont directement acteurs sur les flux traités par l’entreprise. Le fonctionnel regroupe habituellement les activités et le personnel ayant un rôle de support à la production, à l'activité principale de l'entreprise, ou une implication dans des projets transversaux. (…) Les services fonctionnels ont un rôle de support, d’expertise par rapport aux services opérationnels. Ils peuvent également avoir un rôle de cadrage et de contrôle de l'activité.  »

 

L’opérationnel étant soumis au contrôle du fonctionnel, on voit aisément comment peut se déployer la perversion du système, et se développer la perversité (naturelle ou acquise) des acteurs. Les services fonctionnels ne sont pas sans rappeler les instances d’un Bureau Politique (Directeurs Métiers) et les commissaires politiques (managers fonctionnels). Les managers de proximité ou de première ligne sont ainsi les chefs de groupes, les chefs d’équipes, les contremaîtres, les lieutenants, qui subissent les consignes de la ligne managériale et les font subir aux exécutants. Bien sûr, la terreur de ce type de système n’atteint pas le degré de celle que faisait subir Jo Staline à ses managers. Si quelques suicides peuvent advenir, personne ne risque le goulag.

Si cette comparaison avec un système totalitaire peut choquer des esprits libéraux, on peut trouver une comparaison plus banale avec des traditions établies de la société marchande. En effet, de la même façon que l’on parle de corruption active et de corruption passive, il est possible de parler de perversion active et de perversion passive, la première s’exerçant des services fonctionnels sur les services opérationnels, des Directeurs Métiers sur les managers fonctionnels et opérationnels, et des managers de proximité sur les ressources humaines.

Le premier niveau de perversion, la plus visible, la moins douloureuse et souvent la plus drôle, celui que pointaient les blagues de mauvais goût en URSS et qu’illustre aujourd’hui le monde de Dilbert, c’est d’ailleurs la corruption du langage, sa falsification. Ainsi, de même qu’au siècle dernier, il est devenu politiquement correct d’appeler « techniciennes de surface » les femmes de ménage, on donne aujourd’hui aux vendeurs des noms saugrenus comme « conseillers », voire « ingénieurs commerciaux ». En outre, la mode managériale en France, c’est d’introduire des mots anglo-saxons pour remplacer des mots français. Ainsi, au XIXè siècle, on avait imaginé « water-closet » pour remplacer les lieux d’aisance ou petit coin ; au XXIè siècle, on a osé « implementation » pour remplacer déploiement.[vi]

Le deuxième niveau de perversion, plus douloureux, est institué et institutionnalisé par les processus que pour faire genre on nomme « process ». Ils sont les conséquences de l’organisation des managements fonctionnels et opérationnels : perversion active et perversion passive descendant et remontant la ligne managériale, injonctions paradoxales (être autonome et suivre les « process »), alternance de flatteries et de menaces à peine voilées…

La perversité du management fonctionnel est de se présenter « hors hiérarchie » avec l’objectif avoué : Augmenter son pouvoir de persuasion pour manager et impliquer sans lien hiérarchique. http://www.vendee.cci.fr/var/storage/original/application/56e65087a35fa653e2193f981de08bb9.pdf

Il est d’ailleurs navrant de constater que ce document écrit en novlangue et en 2012 semble ignorer les conclusions d’un rapport écrit en français et en 2009. Ce rapport de la société Technologia, mandatée pour enquêter sur une crise qui avait un peu secoué une grande entreprise, mettait directement en cause un type de fonctionnement où les directeurs opérationnels étaient « tiraillés entre leur responsable hiérarchique et les Directions Métiers (non hiérarchiques) ».

Cette organisation n’est d’ailleurs pas sans rappeler le « triangle infernal », « triangle dramatique » ou « triangle de Karpman », moins célèbre que le triangle des Bermudes, mais où l’on déplore aussi des pertes et des disparitions. Ce triangle, inspiré de l’analyse transactionnelle[vii], met en scène la dynamique persécuteur, sauveur, victime. D’emblée, le persécuteur se place « hors hiérarchie ». … Le sauveur, c’était jadis le chef de groupe, le chef d’équipe, le contremaître, qui savaient le travail de leurs subordonnés ; ou le lieutenant qui sortait le premier de la tranchée, pistolet au poing. Mais on sait que ces « managers de proximité », eux-mêmes victimes consentantes du Bureau Politique et de ses commissaires politiques (et parfois simplement victimes de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes et de leurs fonctions) peuvent se comporter en persécuteurs de « collaborateurs » trop dociles ou trop résistants.

Le troisième niveau de perversion est atteint avec les phénomènes de karochi et burn-out, « la mode des suicides » comme le déplorait un ingénieur devenu PDG. Certes, dans les sociétés libérales avancées, le management des ressources humaines n’a pas atteint les extrémités qu’il avait connu en URSS ou en Chine. Le petit père des peuples et le grand timonier sont morts. Mais leurs émules s’évertuent à mettre la main à la pâte et à manager, à manipuler leurs « collaborateurs ». On voit sur des plateaux ou dans des réunions s’agiter divers petits pervers qui veulent arriver, des pervers pépères qui en ont vu d’autres, ou même de perverses mémères qui veulent la parité. Tous s’étonnent un peu de rencontrer chez leurs « collaborateurs » un tant soit peu de résistance.

 

Conclusion provisoire

Je sais : la bêtise est de vouloir conclure, mais il bien en finir avec ce texte.

On sait que Peter Drucker a conceptualisé la notion de société post-capitaliste, expliquant en substance que les notions de capital et de travail sont un peu dépassées et que désormais la création de richesses dépend des travailleurs du savoir et des travailleurs des services. Ainsi devait advenir, mettant fin aux souffrances d’une société industrielle, une société du savoir et des services.

Cette illusion d’une société « libérée » était peut-être alors (un peu) partagée par Emmanuel Todd. Dans Le fou et le prolétaire (1979), il écrivait : « L’industrie use physiquement les hommes. L’automatisme des tâches qu’elle implique les use moralement. On peut donc affirmer sans complexe que le passage à l’activité tertiaire, au-dessus d’un certain niveau de développement — que la France et a fortiori l’Allemagne ont atteint — est un bien et même, pourquoi pas, un objectif prioritaire ». Et il précisait même : « Il y a dans l’attachement au travail industriel une dimension masochiste dont on a déjà vu qu’elle était caractéristique des responsables communistes ouvriers, qui trahissent littéralement leur classe d’origine en glorifiant le travail manuel ».

Le publiciste Jean Pierre Voyer, peut-être plus lucide que le jeune anthropologue, écrivait lui que « déjà (en 1975), aux États-Unis d’Amérique, 70% de la population dite active font semblant de travailler ailleurs que dans l’agriculture, les industries d’extraction, les industries de transformation, les transports et les télécommunications »[viii].

Emmanuel Todd déplore aujourd’hui la désindustrialisation de la France, mais lui comme Voyer seraient frappé par la façon dont le verbe « industrialiser » est désormais utilisé dans les entreprises de services : on y « industrialise » les changements, les déploiements, les « process », les attitudes, les comportements, les scripts, les ressources humaines… La nouvelle industrie de la société du savoir et des services use physiquement et moralement les hommes et les femmes.

Car, dans cette société qu’appelait de ses vœux Peter Drucker, les travailleurs du savoir sont une minorité privilégiée et les travailleurs des services une majorité corvéable. Beaucoup de ces travailleurs des services ont les compétences intellectuelles pour devenir travailleurs du savoir. Il leur faut donc une un autre type de compétence pour prospérer ou pour survivre dans les grandes entreprises dont les nerfs sont toujours aussi tendus, comme le remarquait René Victor Pilhes dans L’imprécateur. Faute de devenir les travailleurs du savoir qu’ils rêvaient d’être, les travailleurs des services pourront devenir travailleurs du savoir-faire (experts), travailleurs du faire-savoir (« communiquants »), travailleurs des sévices (contremaîtres zélés ou directeurs métier).



[i] Laurence J PETER et Raymond HULL, Le principe de Peter (1970)

[ii] Le principe de Dilber (1997) et Travaillons dans la joie (1998)

[iii] Wikiped l’exprime d’une façon plus politiquement correcte : « Le management est le pilotage de l'action collective au sein d'une organisation. Il s'appuie notamment sur l'étude des organisations, objet des sciences de gestion.
Le management désigne aussi l'ensemble du personnel responsable d'une entreprise ou d'une organisation, qu'on nomme en français « cadres », « dirigeants » ou « direction ». »

[iv] C’est ce que notent d’ailleurs les francophones d’Amérique du nord qui préconisent l’emploi de « cadres » et de « dirigeants » dans le 1er sens historique : « Bien que le terme anglais management ait été accepté par l'Académie française avec une prononciation francisée, l'Office québécois de la langue française ne recommande pas l'emploi de cet emprunt intégral à l'anglais qui n'ajoute rien de plus que les termes français en usage. »
http://gdt.oqlf.gouv.qc.ca/ficheOqlf.aspx?Id_Fiche=1299960

 

[v] Librairie Générale Française (LGF) (1984). Je suivrai cette singulière piste une autre fois. L’auteur, rescapé des camps nazis, ami de Francois Mitterrand et de Jean Jacques Servan-Schreiber, dit avoir emprunté sa formule à l’économiste chrétien François Perroux. Ce dernier a en effet publié dans les années cinquante un texte intitulé L'économie de la ressource humaine, texte qui avait été ébauché dans une Note sur les coûts de l'homme.

[vi] L’innovation sémantique n’est pas nouvelle. Sans remonter à l’Antiquité, on peut rappeler la façon dont les bolcheviks ont récupéré la notion de « soviet » (conseil). Trotsky y consacre quelques lignes dans Ma vie (p 429). Il se montre excellent dialoguiste :

« Comment l’appeler ? pense tout haut Lénine. Surtout, pas de ministres ! Le titre est abject, il a traîné partout.

« On pourrait dire « commissaires », proposai-je ; mais il y a beaucoup trop de commissaires à présent… Peut-être « hauts commissaires »… Non, « haut commissaire » sonne mal… Et si l’on mettait : « commissaires du peuple » ?…

 — « Commissaire du peuple ? » Ma foi, il me semble que ça pourrait aller… reprend Lénine. Et le gouvernement, dans son ensemble ?

— Un soviet, bien entendu, un soviet… Le soviet des commissaires du peuple, hein ?

— Le soviet des commissaires du peuple ? s’écrie Lénine. C’est parfait. Ça sent terriblement la révolution ! »

 

[vii] L’analyse transactionnelle a été popularisée à la fin du siècle dernier dans les entreprises de services pour donner aux ressources humaines des ressources intellectuelles et affectives afin de faire face à la « relation client ». La triade emblématique est alors enfant, parent, adulte. Elle n’est pas inopérante sur les questions de management.

[viii] Je cite ici l’intégralité de la thèse n°66 de son Introduction à la science de la publicité (1975) : La hausse du salaire excite chez le cadre la soif d’enrichissement du capitaliste mais ne peut la satisfaire par principe. Le spectacle est aussi bien la réduction à rien du salaire, puisque tout ce que consomme le pseudo-travailleur est pour lui superflu et seulement utile à la conservation du spectacle ; que son extension infinie à tout, puisque tout n’est plus produit qu’en vue de la consommation spectaculaire par le pseudo-travailleur, consommation spectaculaire qui est en fait consommation productive de spectacle, pseudo-travail et pseudo-vie, équateur absolu de l’aliénation. Pour le capital, le seul travail est le travail d’autrui. L’économie est l’économie du travail d’autrui. Aussi, le travail du capitaliste n’est-il pas du travail. C’est du travail fictif, du temps passé à supprimer l’indépendance du travail d’autrui. La fonction sociale de l’échange est concentrée dans le capitaliste. Dans le spectacle, toute la vie tend à devenir du travail de capitaliste, du pseudo-travail. " Faites de votre vie une affaire. " Le cadre, de même que le policier, est un pseudo-travailleur. Le spectacle a essentiellement pour but de produire des pseudo-travailleurs. Déjà, aux États-Unis d’Amérique, 70% de la population dite active font semblant de travailler ailleurs que dans l’agriculture, les industries d’extraction, les industries de transformation, les transports et les télécommunications. Le capital apparaît de plus en plus comme une puissance sociale dont le cadre est le fonctionnaire. Ainsi le cadre est la vérité du capitaliste. Le cadre est l’esclave de la publicité. Le cadre est l’éclatante révélation du secret de la misère du mystérieux pôle positif de l’aliénation, le secret de l’esclave sans maître.

 

 


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4 réactions à cet article    


  • Xtf17 Xtf17 17 mai 2014 10:16

    Merci, très très bel article, qui me fait sentir moins seul dans mes analyses : vous avez illuminé ma journée !
    Bravo pour avoir trouvé :
    « Évidemment rien ne tourne rond, puisque tout doit être carré afin de se ranger automatiquement dans des tableaux Excel. »
    et « pourquoi tant de N ? »
    A mourir de rire.
    Avec votre permission je reprendrai ces phrases dans l’un de mes prochains tracts dans ma boîte, ça fera sensation !
    Bonne journée, au plaisir de vous lire à nouveau.


    • alinea alinea 17 mai 2014 12:41

      Bien aimé cet article car j’adore que l’on redonne au vocabulaire toute sa force ; néanmoins je suis restée sur ma faim quant au point de vue de l’auteur : cette « neutralité » me laisse un peu dans le vide, c’est ma faiblesse d’apprécier l’humain derrière ses dires !!
      Quant à « perversion », je n’y vois que « détourner quoi que ce soit de sa vraie nature », ce qui induit qu’une corruption de la nature est un mal !
      Dommage que ceci ne soit qu’un article, il nous serait possible d’en parler pendant des heures !


      • claude bonhomme claude bonhomme 20 mai 2014 12:52

        Votre article n’est pas assez polémique, semble-t-il, mon jeune ami. Il n’attire la ribambelle de fascistes qui viennent vous houspiller d’ordinaire.


        • C.Q.F.D. C.Q.F.D. 22 mai 2014 19:17

          Vous avez du nez. J’ai entendu à la radio que la SNCF venait d’acheter des avions renifleurs.

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