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Considérations hérétiques sur la société

Les Essais hérétiques de Jan Patocka (Verdier, 1999, réédités en poche, mars 2007) occupent une place centrale dans l’histoire de la pensée au XXe siècle. Ils rassemblent sept textes écrits entre 1973 et 1975, période significative et, pour moi, centrale car elle contient intensément les traces du XIXe siècle (Patocka affirme que le XXe est la vérité du XIXe ), ses mentalités, sa culture littéraire, tout en étant intensément traversée par la monté de la force, la puissance économique, la gestion technocratique, l’individualisme pragmatique, les nouvelles spiritualités du XXIe siècle, bref, chargée de passé et riche d’avenir comme dirait Leibniz. Cette époque, désignée comme parenthèse enchantée par François Giroud, est pour une part le résultat des aspirations libertaires nées dans les années 1960, marquées par mai 68 en France. La formulation de Giroud mérite une attention particulière car la modernité industrielle a été traversée par le désenchantement et, donc, ce jugement sur une société ré-enchantée doit nous interpeller. Mais la fête n’a pas duré longtemps, le chômage est arrivé. Un an après 1975, la vague punk allait clamer son désenchantement avec une formule, No future. Patocka livre sans doute quelques profondes clés pour comprendre où nous sommes arrivés actuellement. Le contour du monde actuel était en germe dès les années 1970.

 

 

Deux figures du nihilisme caractérisent l’évolution des sociétés pendant le XXe siècle si on accorde un crédit aux analyses de Patocka dans ses Essais hérétiques sur le sens et l’orientation de l’Histoire (p. 100) Le premier nihilisme est incarné par ceux qui sont paralysés par les vestiges de sens du passé ; le second émane de ceux qui, promouvant la force et la puissance, opèrent sans scrupules la transmutation de toutes les valeurs. Patocka revendique l’acception nietzschéenne pour ces deux définitions. Comment interpréter ce propos ? En supposant que celui qui campe dans ses positions anciennes annihile les possibilités de sens à venir sans les détruire, tout simplement en y étant imperméable, étranger, et donc, n’offrant pas de terreau pour que germe un sens nouveau que sa conscience passive laisse figé. Dans le second cas, l’annihilation résulte d’une sorte d’agitation permanente qui va dans un sens puis dans l’autre. La puissance avance, elle prend une valeur, la transforme, en prend une autre, la retourne, revient à l’ancienne et de ce fait, il y a annihilation parce que le sens ne peut pas se fixer. Or, un sens qui s’adapte à l’instant et/ou à la convenance personnelle ou collective, ne joue pas son rôle et perd sa raison d’être.

 

 

Patocka insiste également sur le rôle de la technique comme facteur de déclin de la civilisation en énonçant le problème sous forme d’une question apposée en intitulé de son étude. Il s’agit là d’une critique métaphysique, voire ontologique, de la société technicienne. On reconnaît la filiation philosophique avec une convocation de Nietzsche, figure tutélaire de la grande critique de l’Occident, puis les incontournables Spengler et Jünger, avec en filigrane Heidegger pour la dénonciation de la puissance liée à l’installation du dispositif technique. Patocka souligne le côté aliénant de la technique, son rôle annihilant pour les valeurs et notamment la société de l’ennui qu’elle engendre, avec sa sérieuse bureaucratie. En un mot qui ne trahira pas l’auteur, la civilisation rationnelle est ordonnée mais sans âme ; bref, une hérésie pour ce philosophe qui insiste, comme le fera Foucault, sur le souci de l’âme dans la tradition classique européenne, cette tradition qui alliée au modernisme a abouti aux belles œuvres politiques et esthétiques. L’envers de ce dispositif rationnel, c’est la place grandissante des phénomènes orgiaques, de diverses formes, concomitantes à la modernité occidentale et largement répandues depuis les années 1960.

 

 

L’individu urbanisé de l’après-guerre est souvent en errance, égaré, en souffrance de valeur et de sens, sans référence absolue, sans transcendance, menant une existence quotidienne prosaïque, d’où le besoin de vivre des expériences intenses. Et c’est là que se situent les manifestations orgiaques. Patocka convoque alors Durkheim et son interprétation de la scène orgiaque décrite d’après le récit des voyageurs Spencer et Gillen.

 

 

« On conçoit sans peine que, parvenu à cet état d’exaltation, l’homme ne se connaisse plus. Se sentant dominé, entraîné par une sorte de pouvoir extérieur qui le fait penser et agir autrement qu’en temps normal, il a naturellement l’impression de n’être plus lui-même. Il lui semble être devenu un être nouveau (...) Comment des expériences comme celles-là, surtout quand elles se répètent chaque jour pendant des semaines, ne lui laisseraient-elles pas la conviction qu’il existe deux monde hétérogènes et incomparables entre eux ? L’un est celui où il traîne languissamment sa vie quotidienne ; au contraire, il ne peut pénétrer dans l’autre sans entrer aussitôt en rapport avec des puissances extraordinaires qui le galvanisent jusqu’à la frénésie. Le premier est le monde profane, le second, celui des choses sacrées » (p. 131, tiré de Les Formes élémentaires de la vie religieuse)

 

 

 

 

Le propos est incisif, clair, traduisant parfaitement un trait essentiel de l’homme en tant qu’être religieux mais, surtout, investi de désirs pseudo-religieux comme ceux saisis par Durkheim : se sentir autre, puissant, intégré dans un ensemble offrant le sentiment de vivre une existence intense, bref, le contraire de la vie quotidienne et prosaïque. Est-ce que l’homme moderne ne sait pas apprécier le monde et goûter ses charmes au point de s’annihiler dans la puissance de la masse ? Vaste débat. Toujours est-il que le type d’expérience ici décrit a été compris par d’autres auteurs de ces temps sismiques : Canetti, Le Bon pour n’en citer que deux, non sans occulter Jünger dont les récits de guerre offrent aussi une recension exacte des expériences orgiastiques, qu’on se doit de désigner aussi comme dionysiaques pour rendre à Nietzsche la primauté de sens concernant cet aspect de l’existence humaine.

Le devenir des expériences dionysiennes est connu, parfois à titre individuel, sport extrême, prise de risque, James Dean icône de la fureur d’exister, sexualités atypiques, SM, groupes etc. Ivresses en tout genre, drogue mais aussi des activités plus conformes à l’acceptation sociale, méga concerts, manifestations sportives. Les stades ne cessent de se remplir depuis que le foot est devenu une pseudo-religion. Sans oublier les rave parties depuis les années 80, sorte de manifestations orgiaques sur fond de musique répétitive dont l’usage n’est pas sans rappeler l’effet des percussions lancinantes dans les transes africaines traditionnelles. Bien avant, dans les sixties et seventies, les happenings participaient au développement des manifestations dionysiennes. Et le tout a fait l’objet d’un champ complet d’étude sociologique à l’initiative de Michel Maffesoli qui est allé jusqu’à trouver une éthique dans ce genre de manifestations. Après tout, on peut y voir un remède à l’individualisme régnant et l’entretien d’un lien social que d’aucuns voient se déliter. Mais aussi un exutoire au rôle social tenu en laisse par les conventions, si bien que tous les nuitards l’affirment, le monde de la nuit est hétérogène à celui du jour, ainsi que l’a explicité Durkheim dans son texte. On vit la nuit en étant un autre tout en rencontrant une foule d’ "autres" venus goûter le plaisir d’être un personnage, vrai ou factice peu importe. Dernier avatar de ce désir de changer de vie, le phénomène Second Life... No comment !

Ceux qui ont vu le fameux film sur le festival de Woodstock se souviennent peut-être de la fin, où un jeune homme, sur un ton désabusé, constate que si les gens étaient venus chercher des réponses à travers cette manifestation, ils se sont trompés de porte. Il n’y avait pas de réponse. Autrement dit, le dionysiaque n’a pas de sens, du moins lorsqu’il est une expression collective, ce qui n’exclut pas qu’à titre individuel, les choses soient différentes et qu’un vécu de ce type puisse porter l’humain vers une seconde naissance dans l’esprit, avec une félicité, conformément à la thèse de Nietzsche.

 

 

 

 

De l’orgiasme moderne récent, on retiendra qu’il fut opposé à l’ordre social, économique, technocratique et politique dans les années 60 mais qu’il fut réintégré dans le circuit productif et du profit qui assimile tout et reste indifférent face aux valeurs. Au XIXe siècle, le travail à l’usine était soulagé par la pratique religieuse et la croyance au salut. Au XXIe siècle, le dionysiaque est un substitut de religion pouvant motiver les travailleurs. Bosse et jouis ! Telle est la devise. Mieux encore, l’orgiasme au travail fut expérimenté dans ces start-up de la première bulle, avec ses jeunes actifs prêts à dormir au bureau après des journées de 15 heures de labeur. En politique, l’orgiasme est parfois de circonstance, dans les grandes manifestations de l’UMP ou du PS, sous les yeux voyeurs des envoyés spéciaux munis de caméras censées capter l’atmosphère quasi religieuse s’y manifestant. Mais rien de bien nouveau en ce début de XXIe siècle. Le passé a connu de grandes manifestations similaires, parfois d’un goût douteux.

Alors, que penser de tout cela ? En vérité, ni l’existence rationnelle dans une technocratie moderne, ni les diversions orgiaques ne fournissent le sens à l’existence de l’homme et encore moins l’individualisme hédoniste. Les valeurs proposées par les politiques occidentaux, qu’il s’agisse du messianisme militariste américain ou de l’économisme européen post-historique, ne peuvent être considérées que comme frelatées par un esprit éclairé, parvenu à la félicité de l’esprit et la liberté de la raison. Le progrès technologique offre des moyens et des solutions à des obstacles d’ordre physique ou physiologique : produire, se déplacer, réparer un corps, alléger des souffrances, soigner, communiquer. Il offre aussi des moyens pour se divertir, prendre plaisir à jouer, manipuler, etc. Mais les besoins psychiques, le soin de l’âme (au sens socratique), les aspirations religieuses, le sens du vécu, tout cela n’est pas offert par la technique, n’est pas disponible, sur ordre, sur commande. Juste des moyens. La lunette de Galilée n’est rien sans la faculté de penser le cosmos. La technologie ne vaut rien dans une société d’égarés. La vraie vie repose sur une existence conduite avec la maîtrise des moyens, y compris la maîtrise du déficit de moyens et surtout un horizon de sens, un idéal, des idéaux, des buts non matériels.

A suivre mais, en attendant, ne vous privez pas de lire cet essai de Patocka disponible maintenant en édition de poche. Avec ce genre d’ouvrage, on comprend quelques traits essentiels se dévoilant à travers la France en campagne électorale.

 


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4 réactions à cet article    


  • Bois-Guisbert (---.---.99.120) 12 mars 2007 14:35

    La vraie vie repose sur une existence conduite avec la maîtrise des moyens, y compris la maîtrise du déficit de moyens et surtout un horizon de sens, un idéal, des idéaux, des buts non matériels.

    Et comme une telle vraie vie ne se construit pas avec des raisonnements intellectuels, donc artificiels, ni avec la définition préalable et forcément arbitraire « de sens, d’idéal, d’idéaux et de buts non matériels », on est bien obligé de se demander si le vide où nous sommes ne conduit pas tout droit au cimetière des civilisations mortes.


    • Jean-Philippe Immarigeon Jean-Philippe Immarigeon 12 mars 2007 14:48

      Jan Patocka, voyait effectivement dans 1914 le déclenchement d’un conflit qui perdure entre les partisans du règne de la force, qui ne considèrent le monde que sous l’angle de la « transmutation de toutes les valeurs sous le signe de la force », et ceux que le libéralisme totalisant qualifie désormais de conservateurs, voire d’archaïques, attachés aux Lumières occidentales.

      De ce point de vue le XXème siècle n’est pas fini, ou plutôt il faut absolument refuser qu’il le soit, parce que dans l’état actuel du monde, ce serait proclamer la victoire de la force. De Gaulle le disait le 3 avril 1945, dans un discours à l’Hôtel de ville de Paris que rapporte François Mauriac : nous entrons dans un monde dur où chacun sera jugé selon sa force ; l’épreuve de force continuera au sein même de la paix. « Nous sommes les heureux habitants d’un univers qui s’entre-dévore », complètait l’écrivain.

      Les philosophes de ces dernières décennies (je dis philosophes, pas les intellectuels sarkosiens qui malheureusement leur survivent) ont tous été sur cette problématique. Mais Rousseau lui-même, avec son fameux Discours de 1752 sur les Arts et les Sciences pour l’Académie de Dijon, n’avait-il pas payé d’ostracisme d’avoir le premier donné l’alarme ?


      • pinpin (---.---.49.145) 13 mars 2007 10:46

        Si la technique et la technologie offrent le confort matériel, la physique quantique pourrait au XXIème siècle offrir la spiritualité de l’homme moderne occidental, en accord avec nos sociétés ultra-anthropomorphes, et transcender le nihilisme actuel. L’incertitude d’Heisenberg deviendra la réalité des masses (cf. Les yeux d’Heisenberg).

        Sachons conserver l’orgiasme en tous cas, pour se libérer de la bien-pensée actuelle des derniers hommes.

        Mais j’essairai de trouver ce bouquin, ne sachant trop que lire de moderne (découverte récente de Kundera) dans la vague nietzschéenne.


        • abraham (---.---.98.46) 17 mars 2007 17:33

          Contrairement à ce qu’en pensent holderlin, nietche, heidegger, ellul et autres, la technologie est inscrite dans la nature de l’homme.

          L’homme est un animal pensant, donc à sa base, il y’a l’instinct. L’instinct, une fois couplé et guidé par l’intelligence, ne peut s’en éloigner. Il la nourrit pour lui donner chaque fois la dimension créative. L’intelligence en elle-même est stérile et ne peut créer. Les techniques et à leur suite la technologie est dans l’ordre des choses. Ce que peut faire l’homme pour contenir autant que possible les retombées négatives des techniques et des technologies sur la société et son cadre de vie, est de développer la dimension spirituelle du couple instinct-raison.Et là nous sommes à la croisée de chemins non encore existants mais à construire ensemble.

          La promotion des valeurs du nihilisme, de la culture du souci et de l’eschatologie de la peur ne constitueront jamais un remède à cette situation ; bien au contraire, de par leur haine ou du moins leur dégoût de la vie pervertissent encore plus la symbiose instinct -intelligence-esprit de l’homme du présent cycle civilisationnel.

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