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De fil en aiguille

Discours effectivement prononcé jeudi soir dans un certain collège ayant Segpa

La dernière bobine …

Il était une fois une petite main de l'enseignement, une dame discrète et efficace, jamais un faux pli ni même un froissement de sa part (quoique …). Toujours présente, toujours au poste, elle avait peut-être rêvé de prendre du galon, comme son éternelle commère Nathalie, devenue Principale. Mais elle, elle était restée au poste, fidèle, s'accommodant de jouer les doublures, elle qui avait pourtant la taille patron.

Si parfois elle eut les nerfs en pelote, c'est qu'elle se piquait d'exigence la dame, qu'elle avait le souci du travail bien fait, de la rigueur et de la précision. Tour à tour serveuse et lavandière, retoucheuse et tailleuse, piqueuse et caissière, elle a été le chef d'orchestre d'un restaurant d'application qui eut son heure de gloire avant que ne se fanent les espoirs et l'esprit d'équipe d'alors.

C'était un temps où, de fil en aiguille, l'atelier vous menait faire les vendanges, presser le raisin nouveau, cueillir les fruits destinés aux confitures-maison, confectionner des repas chaque semaine pour les habitués, participer à un weekend œnologique, composer un buffet, ici où là, en plus de tout ce que devait préparer son atelier-couture pour habiller et décorer la belle entreprise sans cesse en activité.

Marie-Claude tenait la baguette, donnait le la et ne ménageait ni sa peine ni son temps. C'était une époque où les décideurs n'avaient pas encore eu la méchante idée de laisser mourir à petit feu nos Segpa, ces écoles de la seconde chance pour les fracassés de la scolarité, les exclus du savoir, les différents, les plus lents, les moins malins, ceux qui, après tout, peuvent bien être laissés au fond des classes ordinaires..

Et pourtant, que de belles réussites ! Que de satisfactions ! Une structure qui remplissait sa mission, quelle horreur ! Il a fallu l'étouffer progressivement, la priver de ses moyens d'agir, de son ambition professionnelle qui redonnait force et motivation aux gamins abandonnés jusque-là sur le chemin de l'école.

Marie -Claude a vu la bobine se dévider, l'écheveau des possibles se fracasser par la faute de directives absurdes, de lois honteuses, de principes indéfendables. Les « Segpa » gênaient car elles sortaient de la culture de l'enseignement noble, des filières toutes tracées dans la grande maison, elles faisaient tellement tache que dans ce collège-ci, les bâtisseurs n'ont pas cru bon de l'intégrer au nouveau collège.

Elle a tenu bon jusqu'au bout ou presque, car la mise à mort est programmée et elle n'aura pas la douleur de voir disparaître la structure pour laquelle elle a tant donné. Plus de retouche ni de douche, plus de travaux d'aiguilles ni de fabrications précieuses. Elle va rendre son tablier, sa blouse, sa toque, son cartable. Laisser tout en plan sans croire qu'elle ne fera que passer le témoin. Les piqueuses plates tomberont dans l'oubli, la surfileuse restera le bec dans l'eau, les centrales-vapeur auront donné leur dernier panache de fumée.

Au-delà du départ d'une servante dévouée du spectacle pédagogique, c'est l'agonie lente et désespérée de l'enseignement adapté qui est symbolisé par ce baisser de rideau. Ni franges ni froufrous, pas plus que de pièces rapportées ; le revers n'a même pas besoin d'être cousu, il est consommé.

Marie-Claude n'a plus qu'à se retourner, son métier se mettra prochainement au passé. Le collège unique se passera de ces exceptions culturelles que furent les hussards de l'adaptation. Elle reverra alors, j'en suis certain, lui faisant un signe de connivence, Gérard que ceux qui l'ont aimé n'ont jamais oublié. Elle repensera à tous ces ateliers qui vibraient du bruit des machines et des outils avant que le législateur ne vienne interdire leur utilisation dans nos murs.

Elle reverra encore tous ces collègues qui se sont succédé, porteurs alors d'une conviction propre à soulever les montagnes, briser la malédiction de l'échec, porter à bout de bras l'espoir de jours meilleurs pour ces gamins si attachants. Elle pensera surtout à ceux qu'elle laisse vivre les derniers soubresauts de l'aventure : son amie Sylvie, avant que ne se ferme cette section prétendument ségrégationniste comme l'affirment les technocrates de Bruxelles.

Partir à la retraite n'est rien quand le flambeau est repris, quand le témoin est passé. Partir en sachant l'inexorable destin de ce qui fut notre maison commune, notre petite enclave au sein des collèges, notre espace de liberté et d'initiative, est douleur plus grande encore. C'est aussi colère et frustration, rage et incompréhension.

Je n'ai pas voulu gâcher la fête, ce n'est certes pas l'occasion de mentir et de vous broder une tapisserie illusoire. Il fallait que fût dit ce qui adviendra prochainement de ce beau métier auquel Marie-Claude avait tant donné. Vous retournerez à vos certitudes en suivant, tant bien que mal, les belles intentions de ceux qui nous gouvernent. Je prends le même chemin que Marie-Claude et je me devais de ne point trahir ce qui nous mine et nous chagrine en ce point final. Oubliez mes propos, toutes les brisures sont difficiles, en couture plus que partout ailleurs.

Finalement sien.


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