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Des médias aux ordres

Les médias ont plus d’une résistance à inscrire dans leur pratique quotidienne pour être crédibles. Pas seulement celle qui leur semble centrale, voire exclusive, contre la parole officielle et l’emprise des Pouvoirs. Il en est une autre que le débat sur les peines planchers aurait rendu plus que jamais nécessaire. Une presse peut être aux ordres de l’Etat, subtilement ou ostensiblement, mais aussi de la pensée unique et du discours convenu.

Ce dernier risque menace lorsque le pluralisme intellectuel et judiciaire est clairement battu en brèche. Dans le Monde du 2 juin, le garde des Sceaux Rachida Dati a indiqué les grandes lignes de son projet sur les peines planchers, avec des exemples concrets à l’appui, et annoncé une réflexion sur la possible création d’un contrôleur général des prisons indépendant, fonction en effet très souhaitable et que le médiateur de la République pourrait assumer.

Depuis cet entretien, sur un registre vif ici ou plus modéré là, les médias - tout en exposant le principe, les modalités et les conséquences des peines planchers - n’hésitent pas à développer une argumentation systématiquement critique, d’autant plus facile à communiquer qu’elle se fonde sur une sélection soigneuse des instances ou des personnalités chargées d’émettre un point de vue prétendument technique.

Lorsque la presse ne s’attache qu’à recueillir l’avis des syndicats, les propos de personnes syndiquées et, pour montrer l’absurdité du processus, l’opposition d’un procureur qui exige de demeurer anonyme, on sent bien que le "judiciairement correct" est à l’abri de toute discussion un peu vive, de tout échange contradictoire. On aura ce qu’on veut diffuser : une conviction prémâchée, une hostilité faussement frappée du sceau de l’évidence, une contestation comme allant de soi.

Le record, dans ce domaine, me semble atteint non par le Figaro ou le Parisien, qui a constitué un excellent dossier technique sur les peines planchers, mais par le Monde qui, sous la signature de Nathalie Guibert (qui souvent ne cherche que ce qu’elle a déjà trouvé), a publié un article au titre très révélateur "Justice : Avocats et Juges unanimes". Dans le corps du texte, pour appuyer une analyse unilatérale, recours aux syndicats, à un syndiqué juge de l’application des peines et au président de l’Association de ces mêmes juges dont la position ne m’étonne pas. C’est comme demander à l’eau d’approuver le feu, à l’espérance de réinsertion l’exigence de répression. Surprenante démarche tout de même : il y a quelques jours, cette journaliste nous dessine un portrait aux limites de l’hagiographie du nouveau premier président de la Cour de cassation et aujourd’hui elle s’arrange pour nous soumettre un aperçu exclusivement à charge des peines planchers.

Je suis persuadé que les "juges" ne sont pas unanimes en dépit des apparences médiatiques. Lorsqu’avec honnêteté, Pierre Baretti sur TF1 confronte la position de Serge Portelli avec la mienne, la différence est cependant de taille. La sienne est confortée, confirmée, validée par l’hégémonie que je viens d’évoquer. Pour être égal sur cette chaîne de télévision, le combat n’en demeure pas moins profondément déséquilibré.

La cause des peines planchers est-elle si mauvaise que cela ?

Dans le billet "Un changement d’ère", j’ai déjà abordé en détail les raisons (avant l’entretien du Monde avec le garde des Sceaux) qui militent en faveur de l’instauration de peines planchers avec les limites et les précautions rappelées par Rachida Dati. Comme Bruno Thouzelier, je ne voudrais pas que les amendements préservant la liberté du juge demeurent lettre morte sous la contrainte quotidienne d’audiences parfois surchargées. Egalement, il faudra prévoir, pour les cours d’assises qui ne motivent pas leurs arrêts, la formulation de questions adaptées au nouveau texte.

Mais là n’est pas l’essentiel qui me fait maintenir la teneur de mon argumentation.

Les peines planchers constitueront un signal fort pour l’opinion publique. La campagne présidentielle, si elle n’a pas permis d’appréhender dans leur plénitude les problèmes de justice, a mis en évidence une volonté de fermeté et une exigence claire de rigueur de la part du candidat élu président de la République. Il n’y avait pas de flou avant, donc il n’y a pas de manipulation après. La meilleure preuve résulte du fait qu’on discute du caractère plus ou moins adouci des propositions par rapport aux engagements présidentiels.

Il ne faut pas méconnaître non plus que les peines planchers répondront au reproche souvent fait à la magistrature de rendre des décisions tellement fondées sur la subjectivité et la liberté des juges, selon les goûts et les couleurs en quelque sorte, la loi permettant une ample interprétation - qu’elles pouvaient apparaître dictées par la "tête du client". Elles auront tendance à rendre plus homogènes les pratiques sur le plan national.

Pour continuer dans cette voie, on se rend compte que la controverse tient surtout au fait que les contempteurs des futures peines planchers affirment que l’outil législatif est suffisant et qu’en matière pénale, les juridictions sont sévères et tirent déjà toutes les conséquences de l’état de récidive. Ce n’est pas exact. Qui peut nier la disparité qui existe souvent entre la rigueur théorique des sanctions et leur réalité  ? C’est encore plus vrai pour les mineurs où la répression parfois indispensable est battue en brèche par une philosophie propre à la justice des enfants qui a du mal à se concevoir comme solidaire du processus pénal.

Parlons de l’argument qu’on croit décisif contre les peines plancher  : elles vont aggraver la surpopulation carcérale ! C’est sans doute pertinent pour la constatation. Si la nouvelle mesure n’est pas écartée par le juge pour des motifs de personnalité ou d’exceptionnelle réinsertion, l’emprisonnement en sera la conséquence naturelle. Je suis navré de devoir rappeler une banalité qui n’est pas bien vue par ceux qui ont un rapport douloureux, pour ne pas dire plus, avec la réalité. L’univers pénal édicte heureusement des sanctions et il arrive que celles-ci conduisent à incarcérer. Il serait absurde d’alléguer que la coercition doive prendre automatiquement un tour pénitentiaire mais il existe un certain nombre de circonstances tenant souvent à la gravité du crime et au passé judiciaire qui ne laissent pas d’autre choix à une justice responsable. Je ne crois pas, dans ces conditions, que critiquer les peines planchers parce qu’elles conduiront à incarcérer représente une approche convaincante même si à l’évidence elle s’inscrit dans une démarche à la mode et facile, fleurant bon l’humanisme abstrait. Les uns sont généreux, les autres "trinquent" .

Est-ce à dire que la surpopulation carcérale ne constitue pas un problème infiniment préoccupant ? Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’affirme que nous devons tenir les deux bouts de la chaîne. Nous ne pouvons pas refuser la prison quand elle est nécessaire, nous ne pouvons pas admettre la prison dans son état d’indignité matérielle et humaine, en beaucoup trop d’établissements. Pour ma part, je crédite le ministère de la Justice, le garde des Sceaux et Michel Dobkine, son directeur de cabinet, de cohérence et de lucidité. On connaît les conséquences prévisibles des peines planchers et on connaît la réalité pénitentiaire. Il n’y a qu’une manière en l’occurrence d’appréhender la globalité de ce qui est soumis à la vigilance politique et judiciaire. C’est de TOUT mener en même temps. La situation est telle aujourd’hui, et la volonté de rigueur si clairement empêtrée dans le malaise carcéral, que l’Etat ne pourra que s’attacher à l’ardente obligation de rénover les prisons, pour que la sévérité légitime ne soit pas affectée dans son principe et dans ses modalités.

Ces médias aux ordres du "judiciairement correct", sans porter atteinte à leurs convictions ou, pire, à leurs préjugés, auraient pu au moins nuancer, complèter, élargir, douter, questionner, critiquer ou approuver mais réfléchir. J’ai toujours cru que la presse digne de ce nom devait fuir le slogan pour offrir de la complexité. Accepter d’accueillir ceux qui ne pensent pas comme elle. On en est loin.

Un mot, pour finir, sur une opinion exprimée par un juge de l’application des peines syndiqué. Selon lui, on va "inverser la logique judiciaire". Il a totalement raison sur le constat mais je me distingue de lui parce que ce qu’il déplore, je le souhaite. Si la nouvelle logique judiciaire, c’est accepter la réalité, la prendre à bras-le-corps, si c’est vouloir de l’humanisme mais efficient, vigoureux et pratique, si c’est construire une démocratie mais combative, sachant se protéger sans se renier, si c’est persuader la magistrature qu’elle a à se mêler de ce que veut la société et qu’elle doit écouter les citoyens dont le message est limpide et puissant, si la nouvelle logique judiciaire, c’est changer le regard que le justiciable porte sur la justice et celui de la justice sur elle-même, je n’ai pas une seconde d’hésitation.

Je suis pour.


Les réactions les plus appréciées

  • Forest Ent (---.---.---.145) 6 juin 2007 18:34
    Forest Ent

    Il y a un journal qui n’est aux ordres de personne : le « canard enchainé ». Selon son édition de cette semaine, les « peines plancher » sont au Conseil d’Etat, et ce sera un texte totalement creux : elles seront obligatoires sauf exception.

    Encore une loi cosmétique de circonstance sur la sécurité, comme l’UMP en aura déjà fait 10 en 5 ans. Si cela pouvait contribuer à ouvrir les yeux de ses électeurs, ça serait amusant.

    Si l’auteur considère que le groupe « le monde » n’est pas assez « aux ordres » de l’UMP, il semble que cela va s’arranger très bientôt à la faveur de changements de staffs et réorganisations capitalistiques.

    Pour la presse aux ordres, voir par là :

    http://forestent.free.fr/

  • ZEN (---.---.---.105) 6 juin 2007 18:01
    ZEN

    « Le record, dans ce domaine, me semble atteint non par le Figaro ou le Parisien, qui a constitué un excellent dossier technique sur les peines planchers... »

    Le contraire nous aurait étonné...

  • machinchose (---.---.---.135) 6 juin 2007 17:38
    machinchose

    ça devient vraiment comique. vraiment.

    elle tarde la promotion ?

    ou la nomination à je ne sais quelle présidence de groupe de reflexion (ah ah) ou je ne sais quoi...

    mais alors là le recours à ce titre qui est pourtant si vrai pour faire jouer à cette « pauvre » Dati le role de victime ça devient consternant et même indigne.

  • Philippe Bilger (---.---.---.104) 6 juin 2007 22:05
    Philippe Bilger

    AV a oublié de publier l’essentiel de mon texte.


Réagissez à l'article

59 réactions à cet article

    • L’équipe AgoraVox (---.---.---.123) 6 juin 2007 22:25
      L'équipe AgoraVox

      Par erreur une grande partie de l’article a été coupée au moment de la publication. D’où une certaine incompréhension du texte de la part des lecteurs....

      C’est notre faute. Vraiment désolés. Le texte vient d’être remis en intégral.

    • impertinent (---.---.---.210) 10 juin 2007 07:22
      impertinent3

      Comme le montre la séquence que les télévisons françaises (aux ordres) ne montreront certainement pas.

      Par contre, la télévision belge échappe à toute censure ou autocensure et c’est ainsi que l’on peut voir aux informations :http://www.youtube.com/watch?v...

      On savait que N. Sarkozy avait pas mal de défauts, mais se présenter bourré devant la presse, ça c’est le bouquet. Au début, il s’excuse d’être en retard, cela veut dire qu’il devait être dans un état encore plus lamentable.

      Quel image de la France donne-t-il ? Celle d’un peuple d’ivrogne ? J’ai honte pour la France.

    • Philippe Bilger (---.---.---.246) 10 juin 2007 10:07
      Philippe Bilger

      Tout ce que vous voulez mais bourré, cela m’étonnerait.Il ne boit pas une goutte d’alcool.

  • machinchose (---.---.---.135) 6 juin 2007 17:38
    machinchose

    ça devient vraiment comique. vraiment.

    elle tarde la promotion ?

    ou la nomination à je ne sais quelle présidence de groupe de reflexion (ah ah) ou je ne sais quoi...

    mais alors là le recours à ce titre qui est pourtant si vrai pour faire jouer à cette « pauvre » Dati le role de victime ça devient consternant et même indigne.

    • ZEN (---.---.---.105) 6 juin 2007 18:01
      ZEN

      « Le record, dans ce domaine, me semble atteint non par le Figaro ou le Parisien, qui a constitué un excellent dossier technique sur les peines planchers... »

      Le contraire nous aurait étonné...

    • Emile Red (---.---.---.151) 7 juin 2007 13:59
      Emile Red

      La sainte Rachida qui émettait le désir de devenir la Ministre du Karcher est-elle défendable ?

    • CAMBRONNE (---.---.---.54) 7 juin 2007 14:13
      CAMBRONNE

      MACHINCHOSE VOUS ETES INSULTANT et vos propos diffamatoires .

      Monsieur Bilger est un homme essentiellement respectable et s’il n’a pas l’heur de bénéficier de votre approbation , tant pis pour vous .

      Il serait temps que le syndicalisme dans la haute fonction publique soir encadré . Des juges et des policiers n’ont pas à faire de la politique . Leur rôle devrait se limiter à défendre les intérêts de ses membres .

      Vive la république quand même .

    • alala (---.---.---.32) 7 juin 2007 14:21

      @ biduletruc

      « mais alors là le recours à ce titre qui est pourtant si vrai pour faire jouer à cette »pauvre« Dati le role de victime ça devient consternant et même indigne. »

      Celui qui a un comportement indigne et consternant c toi ma couille smiley

    • JPL (---.---.---.241) 7 juin 2007 14:48

      @ CAMBRONNE

      Vous vous moquez du monde, comme votre ami politique M Bilger.

      Que M Bilger soit de droite c’est son choix, qu’il en vienne à écrire que les médias sont majoritairement opposés au gouvernement et que seuls le Parisien (!) et le Figaro (! !!) produiraient des analyses objectives et non partisanes.... On croit rêver.

      La droite décomplexée sans doute...

      Bientôt viendra un jour où si un journaliste s’occupant des faits divers émet un un doute sur la position d’un ministre de M Sarkozy ou révèlera un fait contradictoire avec la position officielle, il se fera accuser d’être un idéologue gauchiste (dont le patron aura le devoir de se débarrasser, voir Paris Match, le JDD etc.).

    • Philippe Bilger (---.---.---.127) 7 juin 2007 20:58
      Philippe Bilger

      Je parle de la justice et des projets qui d’emblée ont suscité une opposition politico-médiatique.

    • Philippe Bilger (---.---.---.127) 7 juin 2007 21:01
      Philippe Bilger

      Ne vous battez pas pour moi.Il y a des dialogues impossibles, rares heureusement.

    • Philippe Bilger (---.---.---.127) 7 juin 2007 21:04
      Philippe Bilger

      Pour moi elle n’est qu’un ministre dont la sanctification en effet me tape sur les nerfs.

  • Forest Ent (---.---.---.145) 6 juin 2007 18:34
    Forest Ent

    Il y a un journal qui n’est aux ordres de personne : le « canard enchainé ». Selon son édition de cette semaine, les « peines plancher » sont au Conseil d’Etat, et ce sera un texte totalement creux : elles seront obligatoires sauf exception.

    Encore une loi cosmétique de circonstance sur la sécurité, comme l’UMP en aura déjà fait 10 en 5 ans. Si cela pouvait contribuer à ouvrir les yeux de ses électeurs, ça serait amusant.

    Si l’auteur considère que le groupe « le monde » n’est pas assez « aux ordres » de l’UMP, il semble que cela va s’arranger très bientôt à la faveur de changements de staffs et réorganisations capitalistiques.

    Pour la presse aux ordres, voir par là :

    http://forestent.free.fr/

  • claude (---.---.---.75) 6 juin 2007 20:29
    claude

    monsieur bilger,

    escusez-moi, mais je n’ai rien compris à votre démonstration.

    quelle est votre position sur les peines plancher, et surtout comment celles-ci vont être appiquées ?

    quels sont les moyens que l’on va mettre en oeuvre pour éviter que ces récidivistes récidivent ?

    quelle va être la démarche pour assurer leur réinsertion dans la société ?

    comment va-t-on prévenir les récidives des criminels sexuels (violeurs, pédophiles) ???

    autant de questions restées sans réponse...

    • Philippe Bilger (---.---.---.104) 6 juin 2007 22:05
      Philippe Bilger

      AV a oublié de publier l’essentiel de mon texte.

    • claude (---.---.---.75) 7 juin 2007 02:25
      claude

      monsieur bilger,

      après avoir relu votre article, je n’ai toujours pas de réponse à mes questions.

      certes les peines plancher sont un « signal fort » en direction de la france qui a peur et les voyous qui terrorisent les petites dames au coin du bois, mais, réellement comment vont-elles être appliquées ? et surtout comment faire pour que ces récidivistes ne le soient plus ? la prison ou les autres sanctions ne porteront pas les résultats de réinsertion, si un véritable travail de pédagogie et d’encadrement n’est pas fait.

      pour l’instant la majeure partie des solutions proposées ne sont qu’un cautère sur une jambe de bois...

  • La Taverne des Poètes (---.---.---.9) 6 juin 2007 20:42

    Grandeur et décadence du sarkozisme, version Philippe Bilger.

    Vive la MODémocratie en marche !

    • La Taverne des Poètes (---.---.---.9) 6 juin 2007 23:01

      Mon commentaire était antérieur à la publication du message de l’équipe d’Agoravox précisant que l’article était incomplet. Sur cet article, j’ai cru que vous aviez à peine planché... Mais, hélas, monsieur Bilger, je ne peux revenir sur la peine plancher que je vous ai appliquée et qui est définitive. Il n’y a aucun moyen de revenir sur mon jugement car c’est le principe même de la peine plancher !

    • Philippe Bilger (---.---.---.104) 6 juin 2007 22:10
      Philippe Bilger

      Avec mes excuses.Je constate qu’en fait AV a oublié de publier l’essentiel du billet.Je comprends mieux votre indignation.

  • moebius (---.---.---.20) 6 juin 2007 22:18

    le figaro ,le monde, tf1, le canard enchainé, la pensée unique et maintenant av

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