L’épopée de Marie, petite mère courage, nous ramène une fois de plus — et sûrement pas la dernière — dans le bled-en-chef pour une énième péripétie administrative. L’épisode deux de la course d’obstacles régulièrement imposée aux précaires pour leurs miettes de droits sortira en exclu-lulu dans le numéro 43 du Fakir national, à s’arracher dans tous les bons kiosques dès samedi 28 novembre.
À peine rentrées de notre précédente expédition au Pôle Emploi du département, soit 140 km aller-retour, je m’étais précipitée sur un ordinateur avec une connexion Internet valide (ce qui tend aussi à se raréfier dans le coin, mais c’est encore une autre histoire !) afin de tenter d’obtenir un extrait d’acte de naissance de Marie auprès de son lointain bled d’origine. Gros coup de chance dans un océan de merditude ordinaire, la mairie de son bled a mis en place les démarches administratives en ligne. Je valide le formulaire le jeudi en fin d’après-midi en songeant qu’il nous reste seulement huit jours pour obtenir le précieux sésame qu’est devenue une CNI du point de vue du Pôle Emploi. Je finis par trouver les horaires d’ouverture de la mairie du micro-bled de Marie. Il va falloir jouer serré, les fenêtres de tir sont particulièrement étroites : deux heures le vendredi et deux heures le mardi. Marie ne recevra sûrement pas son extrait de naissance pour le lendemain, nous avons rendez-vous le vendredi suivant, il ne nous reste que le mardi pour décrocher la preuve qu’elle a bien lancé une procédure d’obtention d’une première carte d’identité. Nous n’avons plus qu’à croiser les orteils pour que la secrétaire de la mairie de naissance ne soit pas en congé maladie ou simplement un peu indolente avec ses mails... On fera le point sur les démarches le mardi suivant, pendant la séance de tatami des nabots.Il parait qu’il faut aussi présenter un CV. J’en ai jamais eu. Pas eu besoin. Alors, j’ai fait ça. Je ne sais pas si c’est comme ça qu’il faut faire.
Passe, je vais te le refaire au propre à la maison.
Ha, je vous reconnais ! Vous êtes le rendez-vous raté de la semaine dernière !
Les toilettes sont fermées.
Non, non, pas du tout, celles du fond sont ouvertes.
Non, non, on en vient.
Mais si !
... (gros soupir)
Vous avez rempli le formulaire d’inscription ?
Ben non, on vient d’arriver.
Bon, vous allez dans cette salle et vous remplissez soigneusement tout ça. On viendra vous chercher.
Petite salle occupée par un amas de tables au centre et pouvant contenir une vingtaine de personnes occupées à garnir du formulaire. Nous serons les seules à y passer de tout le temps de notre visite. Au fond, à contre-jour d’une fenêtre, trône un écran plat sur lequel une énorme fenêtre d’alerte Windows indique qu’il y a manifestement quelque chose de bugué au royaume du film informatif de Pole Emploi. Il faut 20 bonnes minutes pour remplir le formulaire. Et on laisse des trous, pour toutes les fois où nous ne sommes pas sûres de la réponse. Une mauvaise case mal cochée, une date plantée et c’est, au mieux le dossier à se remanger, au pire des droits qui sautent.Vous avez vu ma collègue du pôle indemnisation ?
Heuu... non.
Ha bon, je ne peux pas vous prendre, veuillez ressortir.
Je me demande ce qu’ils ont fait des chômeurs.
Pardon ?
Ben, y a quelques années, quand tu venais par ici, c’était des files d’attente à n’en plus finir, des salles d’attente combles, des tickets pour attendre son tour, un accueil débordé par des gens dans la mouise. Et là, en pleine crise de l’emploi, avec des chiffres du chômage qui explosent, on a de grands halls vides où il y a plus de conseillers que de chômeurs. À la limite, ça fout un peu les jetons, toute cette absence. Tu te dis que les gens viennent s’inscrire et qu’ensuite, ils les descendent derrière le bâtiment, pour apurer les listes et faire du chiffre.
Ben, on peut vous envoyer une copie certifiée de la carte quand on la reçoit.
Non, non, on doit la voir dans la main du titulaire.
Ben, on n’a qu’à utiliser le point vision ANPE de notre bled et Marie se met devant la caméra avec sa carte à la main.
Non, ce n’est pas possible.
Et pourquoi, ça change quoi de la voir ici ou de la voir là-bas ?
Le point visio n’a jamais très bien marché. On ne sait même pas s’il marche toujours.
J’ai une copine qui a montré sa carte à la caméra, il n’y a pas longtemps, enchaîne Marie.
C’est possible, mais là, vous devez revenir ici pour nous montrer votre carte d’identité. Si vous ne le faites pas d’ici le 12 janvier, vous êtes radiée d’office et on vous demande de nous rembourser l’intégralité des prestations reçues.
Vous vous rendez compte que vous nous demandez de faire 140 km de voiture, soit deux heures de route, juste pour vous montrer un carré de plastique ?
Oui, oui, mais c’est le règlement.
alloc’en lieu et place d’
indemnités.
Vous êtes sûres que vous êtes passées voir ma collègue du pôle indemnisation ?
Oui, oui.
Ben je ne vous trouve pas. Je tape votre numéro et c’est un autre nom qui sort.
C’est normal, votre collègue m’a enfin rendu mon nom de jeune fille. Ça fait six ans que je suis divorcée, vous savez. On a mis mon dossier à jour.
Heu, c’est que je ne trouve pas votre entreprise dans mon logiciel, et si je ne les trouve pas comme cotisant, je ne peux pas vous indemniser.
Attends, intervient miss Paul Placement, je vais chercher dans mon logiciel. Souvent, les entreprises sont dans notre logiciel et pas dans le vôtre !
Tu crois que je peux me connecter à votre système ?
Je ne sais pas. Du mien, je vais vers le tien, mais pour l’inverse, je ne sais pas.
Bon, tu peux m’imprimer les coordonnées de l’employeur.
Non, je ne peux pas, mon imprimante est en panne.
Je suis censée vous prescrire (arg, ce mot !!!) un atelier "techniques de recherche d’emploi", mais dans votre cas, ce serait une perte de temps et d’argent, surtout que vous habitez loin. Lisez attentivement la plaquette, ça suffira. De toute manière, vous reprenez la saison en janvier, c’est ça ?
Ou février, ça dépend de la météo.
Oui, pensez à vous actualiser chaque mois, comme on vous l’a expliqué dans la vidéo de la salle du début.
Tu ne trouves pas que ton pneu est un peu plat ?
Meuh non... enfin... pffff, fais chier, va !
Bon, c’est pas grave, on va faire les filles, y a bien un gars qui va s’empresser de venir se pourrir les mains à notre place.
Marie s’est fait sucrer le RSA: 280 km pour l’inscription, 140 de mieux d’ici un mois pour éviter la radiation, un CV en deux exemplaires que personne n’a regardé ou même réclamé, un tableau de bord réparé et une roue crevée !

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