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Education nationale : état des lieux (IV)

De la table ronde sur l’éducation organisée par Vincent Peillon à Dijon le week-end dernier, les médias semblent n’avoir retenu que l’intrusion de Ségolène Royal. Pourtant, il y a été débattu de questions autrement plus importantes : l’avenir de l’école, par exemple. Pourquoi cette dernière ne parvient plus à assurer l’égalité des chances ? Au travers d’un retour sur la querelle entre les pédagogues et les républicains, quelques éléments de réponse. Dernier volet de cet état des lieux en quatre parties.
IV- Le constat des inégalités, et leurs conséquences pour le lien social.
 
Le linguiste Alain Bentolila souligne combien la trop fameuse fracture sociale se double en outre d’une véritable fracture entre une parole enrichie (celle qui a bénéficié d’une instruction exigeante) et une parole appauvrie (celle qui en est restée à son stade initial, puisqu’il s’agissait de la conforter au lieu de la faire évoluer) :
 
« […] aujourd’hui, un certain nombre de citoyens sont moins capables que les autres d’exprimer leurs pensées avec justesse : 10 % des enfants qui entrent au cours préparatoire disposent de moins de 500 mots, au lieu de 1200 en moyenne pour les autres. Cela a deux conséquences. La première est que leur pouvoir sur le monde s’en trouve limité. La seconde, c’est que cela les enferme dans un ghetto et favorise un communautarisme croissant. Il existe en France une véritable inégalité linguistique, qui se traduit par une grave inégalité sociale.
[…] Les mots sont des armes intellectuelles. Celui qui a des difficultés à conceptualiser et à argumenter sera perméable aux dogmes et aux discours sectaires qui foisonnent, souvent sous une forme linguistique impeccable ; il ne fera pas la différence entre la vérité légitime et la vérité usurpée, exercera difficilement sa libre parole et son libre arbitre. »[1]
 
Sans doute n’a-t-on pas pris la mesure d’une telle fracture.
D’abord, elle contribue à entretenir le cercle vicieux de la reproduction des inégalités sociales. Un déficit de vocabulaire, par exemple, nuit à l’insertion professionnelle, interdit l’obtention des emplois les plus qualifiés, et peut condamner un salarié à la précarité. Ensuite, elle risque d’amplifier la dissolution du lien social en creusant l’écart entre ceux qui possèdent les mots et ceux qui ne les possèdent pas. En effet, alors que les premiers peuvent profiter pleinement des manifestations culturelles, les seconds s’en trouvent exclus. Pour aller au théâtre par exemple, il faut disposer du vocabulaire qui permet de comprendre et d’apprécier le spectacle. En d’autres termes, il ne suffit pas qu’il y ait de la lumière, encore faut-il des yeux pour la voir. Certains phénomènes de violences urbaines (incivilités, dégradations de biens publics, etc.) pourraient de plus s’expliquer par un passage des mots aux maux. Enfin, elle comporte un risque pour la démocratie elle-même. Lorsqu’on ne possède pas les repères indispensables à l’exercice de la citoyenneté, on peine à prendre part à la vie de la Cité. Comment lire la presse, suivre une campagne électorale et participer à un scrutin si on en ignore les enjeux ? L’écueil ultime étant de voir des électeurs se laisser séduire par un discours démagogique, populiste ou xénophobe.
 
Lorsque la fracture tant sociale que culturelle perdure et s’accroît, c’est au bout du compte le bien commun lui-même qui ne se trouve plus assurée. Tout projet politique, que ce soit sur le plan local, régional ou national, devrait par conséquent s’interroger sur le statut à donner à la parole de l’enfant dans le projet éducatif d’une société qui se veut démocratique, et quant à la réhabilitation de l’école en tant que lieu non pas à proprement parler « démocratique », dans lequel les élèves auraient la « liberté d’expression », mais d’apprentissage de la démocratie, où la parole de l’enseigné ne saurait être admise comme l’égale de celle de l’enseignant.
 
Daniel Arnaud
Auteur de : Dernières nouvelles du front, choses vues dans un système éducatif à la dérive (L’Harmattan, 2008).
 
 

[1] Entretien à L’Express du 17 octobre 2002.

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2 réactions à cet article    


  • Senatus populusque (Courouve) Senatus populusque 20 novembre 2009 10:50

    La situation décrite est encore plus regrettable sur le plan de la culture française que sur celui, politique, des inégalités ; il y a toujours eu des inégalités, mais la situation de dégradation culturelle est nouvelle.

    Ce matin-même, un grand reporter du Nouvel Obs écrit sur son blog (au sujet de l’islamophobie du premier président de l’U.E. : « Que vont penser de cette phrase attérante les millions d’Européens de confession musulmane ? »

    Ce qui est véritablement atterrant, c’est qu’un grand reporter ne connaisse pas l’ortographe du mot « terre » et de ses dérivés.

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