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Accueil du site > Actualités > Société > Egalité et éducation : les mythes républicains

Egalité et éducation : les mythes républicains

Je mentionnais dans de précédents billets l'incapacité structurelle française, et celle de la majorité des enseignants en premier lieu, à remettre en question le système éducatif républicain. Un texte d'une enseignante publié récemment sur Agoravox fournit un exemple-type des croyances et mythes dont se barde la plupart des politiques et acteurs du monde éducatif. L'en-tête donne le ton :

"Les politiques éducatives sont aujourd'hui bien ancrées dans le mondialisme, entièrement élaborées et conduites par les instances économiques et financières internationales, nous les retrouvons dans toutes les réformes gouvernementales sans que souvent, tant personnels politiques que pédagogiques n'y comprennent quoi que ce soit."

Suit une logorrhée de pseudo-arguments et de contre-vérités, pleins de bons sentiments mais complètement orientés vers un seul but : dénoncer la main-mise "mondialiste"-"libérale" sur l'école républicaine, unique facteur explicatif de la dégradation générale de l'instruction publique. Je me suis permis d'émettre un commentaire critique du texte, et me suis vu infliger pas moins de 4 jugements négatifs (vous savez, les + et les - qui jugent de la pertinence d'un commentaire) pour un texte qui n'a pas attiré un grand nombre de commentaires... Quand je parlais d'incapacité généralisée à remettre en question de façon globale l'enseignement en France...

Malgré tout, il existe des voix discordantes qui n'ont pas peur de se baser sur les évaluations PISA ou les rapports de l'OCDE pour mettre en exergue l'inefficacité structurelle et croissante de l'éducation publique en France. Dans mon texte Education nationale, diversité, égalité des chances, je me basais par exemple sur le stimulant ouvrage de Paul Robert, La Finlande : un modèle éducatif pour la France ?, 2009.

Hier matin sur France Culture, deux universitaires présentaient des conclusions similaires et formulaient une critique sans appel du système éducatif français. Et cela sans en référer à un vaste complot mondialiste-libéral qui menacerait l'excellence du système éducatif à la française. Pierre Cahuc est Professeur d’économie à l’Ecole Polytechnique, et Stéphane Carcillo est Maître de conférence à l’université Paris 1 Sorbonne et professeur associé au département d’économie de l’IEP de Paris. Leur ouvrage s'intitule : Comment la France divise sa jeunesse, La machine à trier (Eyrolles). Morceaux choisis de l'interview :

"Sachant qu'en France, c'est un thème que nous abordons aussi dans l'ouvrage, le système scolaire fonctionne de manière très particulière vis-à-vis d'autres pays puisqu'il sélectionne plus qu'ailleurs et il produit plus d'exclus qu'ailleurs."

"Pour casser cette machine à trier, il y a deux grandes réformes à mettre en oeuvre, la première c'est l'école, la deuxième c'est celle du marché du travail."

"Le système scolaire aujourd'hui en France produit 20% d'échecs, 20% de jeunes qui ne maîtrisent pas correctement à 15 ans la lecture, l'écriture et les mathématiques de base."

"Ce qui caractérise la France c'est que ces 20% d'échecs, sont le fait de jeunes qui sont issus de milieux défavorisés, donc en fait le système scolaire en France reproduit très fortement et plus fortement qu'ailleurs les inégalités. C'est un peu un paradoxe pour une école qui se veut égalitaire et juste, qui en fait est assez inégalitaire et injuste dans ses résultats."

"Une autre raison pour laquelle les entreprises sont exigeantes en matière de diplômes, c'est le fait que les entreprises fonctionnent en France de manière très hiérarchisée, comme l'école. C'est la raison d'ailleurs pour laquelle l'école fonctionne elle même de façon aussi élitiste et hiérarchisée. La caractéristique des entreprises françaises c'est le fait d'avoir des managements effectivement hiérarchisés avec peu de travail en équipe, une organisation très verticale."

"Pour les jeunes qui sont issus de milieux défavorisés, bien c'est quasiment impossible [de rentrer dans le monde du travail] dès lors qu'ils rentrent dans ce système scolaire qui met d'une certaine manière tout en place pour les éliminer progressivement avec un système notamment de notation extrêmement rigoureux et aussi avec un travail en équipe qui est très peu développé."

"Ces deux dimensions sont d'une part, les méthodes d'enseignement. En France, plus qu'ailleurs, les jeunes ne travaillent jamais en groupe. Les jeunes passent leur temps à l'école assis à écouter leur professeur qui enseigne et à prendre des notes. On n'a pas le droit de parler ensemble. Plus de deux jeunes sur trois disent qu'ils ne travaillent jamais en groupe, alors que dans la plupart des autres pays, notamment dans les pays qui ont de bons résultats, le travail en groupe est la règle. On apprend à discuter ensemble, à essayer de progresser ensemble. Ca c'est le premier point qui créé évidemment des inégalités. Il y a un deuxième point qui est le poids de la sélection via les notes et les classements."

"Quand on regarde la pratique des enseignants en France, ils sont pris au piège."

"Il y a une pression sociale, c'est ça le piège dans lequel nous sommes tombés. Nous vivons aujourd'hui dans un monde dans lequel il y a une pression sociale pour que ce mode de sélection [par les notes], ces méthodes d'enseignements s'appliquent, et c'est de ça dont il faut sortir. Et il est très difficile d'en sortir parce qu'on vit dans un système cohérent, chaque enseignant a intérêt à reproduire ce système sous le poids et la pression sociale."

"Pour les jeunes ça a des effets assez dévastateurs. On sait, et c'est ce qu'on montre dans le livre, que tout se joue pour les enfants à un très jeune âge, et notamment ce qu'on appelle les capacités non-cognitive, c'est-à-dire la capacité à persévérer, la capacité à se concentrer, la capacité à maîtriser ses émotions, à travailler avec autrui, ces capacités-là s'apprennent très jeune, et ont une importance déterminante dans l'avenir personnel et professionnel des jeunes quand ils auront 20 ans. Ca s'apprend très très jeune, et aujourd'hui l'école n'est pas en mesure d'aider les jeunes à développer ces capacités, à leur donner confiance en eux, à cause de ces méthodes qui sont imposées par le système, qui sont très verticales, dans lequel on commence à classer les enfants très jeune et dans lequel certains ne croient plus dans leurs chances de réussite."

"La carte scolaire est un des éléments du système. Mais je pense que le problème est beaucoup plus enkysté dans les pratiques quotidiennes d'enseignement. "

L'analyse rejoint celle de Paul Robert et dévoile avec lucidité les défaillances structurelles du système scolaire français, intrinsèquement incapable de réduire l'échec scolaire, et dont l'élitisme et la hiérarchisation ne sont pas les moindres défauts. La posture qui consiste à cibler les politiques libérales comme unique cause des ratés de l'école républicaine, tout en s'épargnant un examen critique de ses dysfonctionnement, aussi commode et confortable intellectuellement soit-elle, n'en est pas moins complètement à côté de la plaque, comme le montre ce genre d'arguments farfelus, tiré du texte cité en introduction : 

"les méthodes républicaines d’apprentissage, poursuivent, elles, leur tranquille disparition pour laisser place aux méthodes mondialistes."


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5 réactions à cet article    


  • Robert GIL ROBERT GIL 22 octobre 2011 09:49

    La France est l’un des pays où l’origine sociale influe le plus sur le niveau scolaire. Les enfants d’ouvriers, d’employés et des « sans-activité » représentent 84% des élèves en difficulté et les universités n’accueillent que 10% d’enfants d’ouvriers. Les inégalités résultent de très nombreux facteurs, qui pénalisent ceux qui disposent des plus faibles atouts familiaux. Mais avec la baisse du pouvoir d’achat et la montée du chômage, il est difficile pour des familles, jusqu’à là épargnées, de financer des études de plus en plus longues. De nombreux étudiants sont obligés de travailler. Et lorsque les conditions matérielles deviennent trop difficiles ils abandonnent leurs études.....

    http://2ccr.unblog.fr/2010/11/10/education-ou-en-est-on/



    • enréfléchissant 22 octobre 2011 12:30

      Cest l’Etat, mêlé au capitalisme, qui produit la propagande scolaire, nul besoin d’aller chercher plus loin. Le système sert à produire des moutons, des serviteurs et des personnes qui ne remmettent pas en cause l’ordre établi(démocratie représentative, capitalisme...)


      •  C BARRATIER C BARRATIER 22 octobre 2011 19:00

        Quand je suis entré à l’université, je faisais partie du petit 1% d’enfants d’ouvriers...Si on est à 10 % c’est soit que les universités ont baissé leurs exigences, soit que le étudiants de ces milieux défavorisés sont meilleurs. Personne ne peut mesurer cela.

        L’école donne le tournis, sans cesse on réforme, jamais on n’évalue, même lorsqu’on dit être en expérimentation, jamais les conclusions de l’expérimentation ne sont tirées. Des esprits chagrins nous disent de réformer encore, on ne fait que ça...en paroles.

        Les enfants ont changé, beaucoup changé. Les enseignants aussi, depuis les IUFM ils n’ont plus grand chose en pédagogie, et on a même fermé les IUFM.....pour une formation sur le tas.
        Les classes à 30, 40 ne sont pas rares, elles continuent à être de 60 m2, impossible de la structurer en équipes de travail, le maître est coincé entre le tableau et le premier rang.

        On a lancé de grandes consultations nationales, avec des réusultats super intéressants. Voir ici, « Avenir de l’école, qu’ a-t-on fait de la consultation nationale ? »

        http://chessy2008.free.fr/news/news.php?id=156

        Ceux qui savent faire le font, je parle des enseignants, ceux qui ne savent pas le faire en parlent (chercheurs, psychologues, inspecteurs, directeurs de cabinets, ministres...). Il se fait un travail extraordinaire dans des milliers de classes, des classes qu’aucun de ceux que je viens de nommer seraient capables de mener. On fait trop comme si les enfants de l’école élémentaire ou du collège étaient des étudiants de l’enseignement dit supérieur. Les plus mauvais enseignants copient l’attitude de certains enseignants des amphis des facs, et re servent un cours magistral, le même pour tous.


        Les méthodes FREINET diffusées par l’Institut coopératif de l’Ecole Moderne ou les méthodes actives qui étaient ensignées dans les ENNA ou les écoles normales d’instituteurs, ont fait leurs preuves. Des milliers d’enseignants s’en inspirent. J’ai écrit autrefois un texte sur le lycée, qui s’appuyait sur des avancées de ce que nous avions mis en place. On trouvera des choses sur la classe coopérative...mais je témoigne que dans les classes ordinaires, des professeurs et des élèves font ensemble des merveilles....

        Voilà donc le lycée que je pouvais entrevoir à la lumière de ce que nous faisions il y a 20 ans :

        http://chessy2008.free.fr/news/news.php?id=198

        Alors, messieurs les bavards réformateurs, prenez d’abord un service d’enseignant, constatez d’abord qu’autour de vous des équipes pédagogiques font du bon boulot, laissez les faire, formez la vôtre et allez y. Après vous nous raconterez. Et ce sera autre chose que le ya qu’à...sempiternel


        • non667 22 octobre 2011 22:39

          à c barratier
          très juste constat
          une énorme erreur toutefois
          ceux qui ne savent pas le faire en parlent (chercheurs, psychologues, inspecteurs, directeurs de cabinets, ministres...)
          tout ces braves gens ne se trompent pas ,ne sont pas des imbéciles
          MAIS NOUS PRENNENT POUR DES C..s
          à partir de là inutile de faire des recherches pédagogiques qui surtout si elles sont bonnes ne seront pas appliquées !
          cela a commencé quand l’instruction publique est devenue éducation nationale (le rêve d’endoctrinement d’hitler /staline )


          • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 24 octobre 2011 18:41

            @ l’auteur,

            Excellent article avec une position très légitime dès lors que le facteur réduction des moyens n’est pas nié car sans qu’on puisse en faire le seul facteur explicatif de la situation présente, il contribue néanmoins sérieusement à l’aggraver, ne serait-ce que par la fragilité, pour ne pas dire la radicale insuffisance de la formation initiale et continue reçue par les enseignants.

            Donc oui, il y a un vrai problème culturel, de mentalité, d’habitudes élitistes napoléonniennes, de rigidité induite par l’idée portée au pinnacle par la France et qui veut que la hiérarchie saurait seule ce qui est bon pour l’agent de base alors que nous sommes dans une pétaudière où plus personne ne semble réellement comprendre de quoi il retourne.

            Ce genre de situation mériterait une révolution comme celle que les Finlandais ont su mener à bien, mais le contexte socio-économique et les tendances réactionnaires grandissantes font qu’on peut douter de sa faisabilité.

            A moins qu’il y ait une révolution au sens propre et non au figuré ?
            La créativité pourrait renaître mais encore nous faudrait-il une vision organisatrice et pas seulement des données savantes bien trop rarement consensuelles.
            Bref, dans tous les cas, le chantier est immense car, je pense que tout le monde est d’accord, au moins sous cape, nous ne pouvons plus nous satisfaire de la situation présente.

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