Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Société > Eléments de langage, story telling, téléréalité… : les images qui (...)

Eléments de langage, story telling, téléréalité… : les images qui parlent

Récemment l’actualité voyait donc la finale de l’émission de Téléréalité « Secret Story » précéder de peu le second tour des Primaires du PS. La première devait se conclure par la victoire d’une dénommée "Marie" de Montpellier. La jeune femme s’imposait avec un faible écart face à "Zelko", l’un des quatre autres finalistes. La Primaire se soldait par la défaite de Martine, Aubry, de Lille. Le rêve d’affronter « Sarko » et non pas Zelko, s’interrompait par la victoire de François, Hollande. Marie recevait en couronnement la somme de 150 000 € disant selon Le Parisien vouloir investir cette somme dans une sandwitcherie rapide. Cette finale de Secret Story 5 réunissait 3,2 millions de téléspectateurs (26 % de part d’audience). L'exigence de l'audimat se voyait comblée sur tous les plans. L'image était belle.

Le lendemain, le second tour des Primaires du PS rassemblait environ 2,7 millions de citoyens, certains osant même avancer un chiffre équivalent au public réuni par Secret Story. Si la publicité finançait l’émission de Téléréalité, les militants venus voter devaient s’acquitter du minimum de 1 euro. Le spectacle était payant.. Le second tour aura ainsi rapporté un million d’euros supplémentaire, le premier tour ayant déjà permis de récolter 3,8 millions, selon le trésorier Régis Juanico. Loin d’investir cette somme dans une chaîne de sandwitcheries, cela sera essentiellement consacré au financement de la campagne électorale du vainqueur, François Hollande. Aux uns la défaite, aux autres le succés. Et l'argent.

Quelques années auparavant le « dieu » de l’informatique Steve Jobs affirmait que "se souvenir que vous pouvez mourir est la meilleure façon d'éviter de penser que vous avez quelque chose à perdre financièrement". Il venait d'échapper à un cancer du pancréas. Celui qui, après le Macintosh, a bouleversé la donne de la musique (iPod), de la téléphonie (iPhone) et de la télévision (iPad) s’éteignait donc quelques jours avant les deux événements médiatiques français. Gardons que Steve Jobs et son ami Steve Wozniak de chez Hewlett-Packard auront su un jour réunir la modeste somme de 1 820 dollars, chose qui leur permit d'acheter des microprocesseurs et d'amorcer la production de leur premier ordinateur. L'Apple I était né, composé d'un clavier en bois gravé à la main. Une belle histoire, pas seulement une image, de marque.

Le rapprochement de ces faits de nature et dimension pourtant bien différentes peut surprendre de prime abord. Notre époque marquée en tout d’un « progrès » supposé n’hésite quasiment plus à les traiter et situer de façon égale. L’argent, la notoriété factice ou réelle, le Pouvoir, la Politique, tout serait précisément « politique » au niveau du cérémonial, de « l’élection ». Evoquer une politique commerciale, une politique de communication, recouvre d’ailleurs une formulation admise, dans la confusion croissante de tous les domaines. Un élu qui ne serait pas épaulé par divers conseillers en communication se voit rapidement taxé du plus grand amateurisme. Qu’il ne participe pas à des talks shows de « variété » trouve la même sanction. La société du spectacle triomphe. Les meetings électoraux recourent ainsi à des écrans géants, à grand renfort de sonorisation digne d’un concert. Une bonne campagne dispose d’un fan club de célébrités partisanes, lesquelles se trouvent ainsi réduites au même décorum que les affiches et produits dérivés. En effet, la dérive.

Inutile d’insister sur tous les parallèles possibles entre la série « Secret Story » et les premières "Primaires" hyper médiatisées. Le pesage et sous pesage des "candidats", nommés par ce même terme, n’auront échappés à personne, qu’ils ‘agisse de l’apparence physique, du caractère et des capacités ou faiblesses dans l’expression. Le talent, la dimension personnelle, tout doit être télégénique. Les êtres ne sont que ce qu’ils montrent et donnent à voir. Tel candidat d’émission de Téléréalité comme de soirée électorale l’aurait ainsi emporté de part son humour, la génération qu’il représente, quitte à perdre du poids ou recourir à la chirurgie esthétique. L’épreuve de l’image sera déterminante. Quand la réalité économique et sociale devient ingérable, fuir dans l’imaginaire. L’actualité soigne son récit. Raconter une histoire.

Bien sûr, tous les supports inventés et répandus comme la nouvelle bonne parole (commerciale) de Steve Jobs ne sont pas étrangers à cette suprématie de l’apparence. La célébrité des starlettes éphémères s’obtiendra bientôt pareillement au statut d’élus des nations. La communication dans l’objectif du marketing et du commerce est sensée vendre autant les êtres que les slogans. Une mandature s’obtient avec le mot le plus juste. Les réseaux sociaux induisent aussi la mise en ligne de photographies, dans l’exposition et la mise à nu. L’écrit voit sa place réduite, partout. Le langage lui-même est "réduit" à des abréviations. Il faut faire court et vite. La forme primera sur le fond. Certains en viennent à se perdre eux même entre ces divers niveaux de réalité, fictive. Les « candidats », des jeux comme des scrutins, deviennent les personnages d’un récit. On croit ce qu’on voit. Les plus pudiques seront les plus insignifiants.

Sur le plan politique, le « bon client » pour la télévision et internet verra croître son audience et influence. Les chauffeurs de salles et de meetings, du public et plateaux des « shows » ne conduisent qu’à « faire du bruit » ou « faire du buzz ». Nous y sommes, celui qui parlera le plus fort aura toujours raison. Populisme ? Un débat politique se « gagnera » sur un bon mot. L’essentiel sera de « bien passer ». L’éphémère. Dans le temps accéléré de la rentabilité l’heure n’est plus à développer un programme ou un raisonnement. Tout se remporte dans l’instant, sur une formule « choc ». Tous les « coups » sont permis, seul compte le résultat. Sur une réponse bien placée, un élu pourra disposer durant plusieurs années des pleins pouvoirs sur des millions d’âmes. Quand je serais grand je serais président, ou footballeur. Une vision pessimiste ? Nous n’en sommes plus très loin, en vérité.

Qu’il s’agisse du fameux « story telling » consistant à savoir « raconter des histoires », des éléments de langage recouvrant essentiellement des formules ciblées dans le contenu comme dans « l’effet » recherché, autant dire l’art de conditionner et manipuler, tout ce qui relevait jadis des techniques d’un gourou ou de l’hypnotiseur de foire et de secte, désormais tout est permis pour arriver à ses fins. L’honnêteté s’apparenterait à un manque de stratégie et de performance. Oui, l’heure est à performer, perforer les consciences, convaincre et vaincre les moindres résistances. Le plus fort aura raison. La toute puissance est dans l’habileté, sans limite. La morale serait devenue, contre performante.

La communication « stratège » et mercantile interdit progressivement tout rapport « en vérité », au peuple pour un élu, comme au prochain pour chacun. La relation sera virtuelle ou ne sera pas ? Steve Jobs aura su inscrire des centaines de milliers d’enfants mineurs de Chine ou des pays les plus pauvres dans la production à très faible coût de ce nouveau monde, virtuel. Les plans d’équipement informatique font leur révolution silencieuse, muette. On ne se parlera plus. On communiquera, et d’abord à des fins commerciales ou promotionnelles (y compris de soi même). Le monde entier est à vendre. On apprendra bientôt à devenir célèbre avant même que d’apprendre à écrire. Le progrès ?

Selon une enquête récente (Ipsos) pas loin de 7 français sur 10 sont désormais connectés à Internet. Un supplément de 20 millions en 10 ans, pour atteindre les 35,5 millions d’internautes. L’Institut Comscore en comptabilise même 47,5 millions pour y englober les enfants. Certains meurent au travail, d'autres dans l'addiction au virtuel. Tout le monde sera un jour connectés, mais de moins en moins au voisin de palier. D’après l’étude publiée en juillet 2010 par la Fondation de France, plus de 4,7 millions de Français souffrent d’un « isolement total ». Environ 10 % des 40-60 ans déclarent n’avoir absolument aucun ami. L’image était trop belle.

La société n’en finit plus de se disloquer et se dissoudre dans la maîtrise promue et obligée de tous les nouveaux moyens et techniques de « communication », instaurant l’illusion d’une réalité jusque la solitude croissante de toute une partie de la population. L’eldorado serait dans un monde virtuel, parallèle, notamment celui des rêves et fantasmes de la célébrité. La « moderne solitude » compromet peu à peu toute aspiration « réelle » au Vivre-Ensemble. Cette course permanente après le vent, ce règne de l’anecdotique et de l’image, du divertissement, du rapport de force dans l’instant, cette perte du sens et de l’intérêt commun ou réciproque, tout semble décidément conduire au grand silence désintégrateur de la barbarie. Ce serait un pur hasard.

Progrès ? Relation ? Humanité ? A terme, des éléments de langage, pour le story telling du moment…

 

Guillaume Boucard


Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (4 votes)




Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès