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En direct d’une zone de petite turbulence

Ma Segpa comme si vous y étiez !

JPEG - 22.2 ko

Vidéo illustrative :

Attachez vos ceintures.

La reprise après les vacances de la Toussaint se déroule dans des conditions bien préoccupantes pour notre pauvre établissement. Il me semble nécessaire de vous narrer la réalité d'une école, fut-elle extraordinaire pour que chacun prenne enfin conscience du triste état de notre jeunesse quand elle est laissée à l'abandon. Bien sûr, ce qui suit n'est nullement représentatif des structures conventionnelles sans pour autant en être si éloigné que ça.

Nous avons d'abord, le lundi matin, la bonne surprise de constater l'absence d'un professeur d'atelier. Des raisons personnelles douloureuses le tiendront éloigné de son atelier pendant de longues semaines. Nul remplacement n'est à attendre dans ce cas-là et les répercutions sont immédiates sur les élèves concernés. Le taux d'absence monte en flèche, ils ne se sentent plus concernés par le travail et ceux qui viennent malgré tout sont particulièrement agités.

Ce matin-là, un incident dans une autre classe rappelle à votre attention notre ami en noir et blanc. Son téléphone, bien que cela soit strictement interdit, sonne en classe. Le professeur est abasourdi, le signal d'appel est un appel tonitruant à la prière d'un muezzin. Nous sombrons dans la provocation la plus sordide et l'énergumène de faire scandale quand son portable lui est confisqué.

L'après-midi, un garçon de troisième insulte gravement sa professeure d'atelier. Il est jaloux du départ de ses camarades libérés par obligation, il le fait payer chèrement à la pauvre dame. Des menaces explicites, des mots orduriers qui resteront lettre morte malgré un rapport circonstancié. Mais à quoi servent alors les rapports quand ils s'accumulent (Il y en aura quinze pour la seule journée de jeudi alors que nous n'avons que 80 élèves …)

Le même jour, une élève refuse de passer un test oral. Elle ne s'exprimera pas devant ses camarades. Elle tient bon dans sa posture obstinée. Elle préfère ne pas être évaluée. Il faut appeler la famille pour lui faire entendre raison. Deux autres arrivent en classe sans aucune affaire, c'est si facile de travailler dans ces conditions !

Le lendemain, un garçon fait un caprice quand j'envoie son camarade dyslexique effectuer son contrôle sur un ordinateur. « Et moi ? » crie ce petit capricieux. Il boude, fait grand bruit, refuse de se mettre au travail. Il perturbe tant les autres que je l'envoie rejoindre le privilégié. Au terme de deux heures de travail à peu près convenables pour nos deux garçons, il sera impossible d'imprimer leur production. Tout le réseau est en panne et c'est justement l'administrateur qui est absent. Ça va durer ainsi jusqu'après son retour ….

Dans les autres classes, la tension est maximale. J'entends des cris et des insultes (ce qui est le lot quotidien de la maison). Je vois mes collèges épuisés alors que nous sortons de vacances. Pour corser le tout, on nous demande de remplir une multitude de documents administratifs qui ne serviront à rien mais l'une d'entre nous va être inspectée. Le Plan Individuel de Formation est un caprice de parasites administratifs pour affaiblir encore plus un corps enseignant exsangue …

Nous recevons le mercredi des représentantes d'une association caritative qui vient en aide aux écoles du Rwanda. Nous les installons dans notre salle équipée dernièrement d'un tableau numérique. Aucune formation ne nous a été donnée, je me débrouille tant bien que mal pour lancer l'appareil ! Nos élèves devaient apporter des stylos en guise de participation symbolique. Un seul élève a participé. Nous voyons à quel point ils vivent dans une détresse morale. Pourtant, durant ces deux heures, ils seront d'une remarquable attention.

Le jeudi, il fait 6° C dehors. Un élève entre en classe et refuse de quitter son blouson. Je lui demande plusieurs fois de le retirer, expliquant calmement qu'il en aura besoin en sortant. Il s'emporte. Devant ses protestations, je lui suggère d'aller se plaindre à la direction si le cœur lui en dit. Il sort en claquant la porte. Je ne le revois plus et ne reçois aucune nouvelle de l'administration. L'enfant-roi dans toute sa splendeur. Ce charmant garçon nous est arrivé après avoir frappé l'un de ses professeurs. Je devrais être satisfait qu'il ne m'ait pas touché, sans doute ….

Les festivités continuent. Je n'ose interroger mes collègues. Le vendredi matin, une autre professeure déclare forfait. Elle a sans doute de bonnes raisons. Sur 7 enseignants, dont sont absents ?, le climat ne peut que se dégrader encore un peu plus. Si on ajoute l'absence de la surveillante habituelle qui sait tenir les élèves et nous nous retrouvons sur un bateau ivre qui menace de sombrer.

Un garçon arrive dix minutes en retard. Il entre sans frapper et sans dire un mot. Je lui demande si on procède ainsi dans un lieu que l'on respecte. Il sort, frappe et entre en me tendant son carnet. Pas un « Bonjour », pas une excuse. Il me glisse son carnet de liaison sous le nez en guise de justification. J'attends de longues secondes sans bouger, je lui fais comprendre en langage des signes que j'espère entendre quelques mots. Il consent finalement un « Bonjour » à peine audible et rien de plus. Je n'insiste pas, il ne faut pas espérer mieux de lui, hélas !

Néanmoins, ce matin, ma classe travaille tranquillement. J'écris ces quelques lignes tandis qu'ils planchent sur un questionnaire. Ils travaillent par deux, ils peuvent aller se documenter seuls dans la salle informatique sur les postes qui sont encore en état de marche. Même mes deux irréductibles que j'ai associés travaillent efficacement. Pourtant, dans la venelle, ce matin, l'un des deux a refusé de se pousser à mon arrivée en moto. En rentrant en classe, je lui en fais la remarque, il me répond que je n'ai qu'à rouler sur le trottoir. Une simple provocation sans doute mais tous les jours, ça use vraiment l'énergie et la patience.

Un élève arrive avec 45 minutes de retard. C'est son habitude. Il s'installe, dérange, demande plus de soutien que les autres. Il devra travailler seul, les équipes sont constituées et je ne peux briser ce qui fonctionne. Pendant quelques minutes, il menace l'équilibre souvent si fragile. Finalement il se met au travail. Il est intelligent, il ne doit sa présence en Segpa qu'à sa seule arrivée tardive en France. Je le laisse seul, il a tout compris !

Rassurez-vous, il ne s'est rien passé de grave cette semaine. Deux élèves ont été exclus, des parents convoqués, des rapports se sont accumulés vainement. Les absences des uns et des autres, le climat si bruyant dans les classes voisines, les menaces et les insultes, les refus de dire « bonjour » font parti d'un quotidien des plus banal. Enseigne-t-on encore ou contentons-nous de maintenir un peu d'apparence scolaire ? Je ne sais.

Reportèrement vôtre.


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9 réactions à cet article    


  • loulou 27 novembre 2012 11:15

    Bonjour Nabum. C’est bien ce que vous faites. C’est plein de charme, de poésie, d’un espèce d’espoir . D’amour de la nature, en suivant les petites nappes de brumes qui s’effilochent sur la loire...C’est bien ce que vous écrivez quand vous parler de la réalité de votre classe.

    On sort des combats de certitudes. De ceux qui pensent que tout est fichu et que c’est la faute du laxisme et de ceux qui pensent que tout est du a l’abandon sociale et sociétales ; Non, essayé de quitter les dogmes et tirer de la réalité les solutions,me semble bien.
    A part ça, je me demande de plus en plus , si , l’état de fait que vous décrivez, ne va pas finir par nous amener tôt ou tard un formidable retour de bâton avec ordre moral, discipline de fer et tout le toutim....

    • C'est Nabum C’est Nabum 27 novembre 2012 11:27
      Loulou

      Merci

      Je crains pourtant avoir commis grosse maladresse en cliquand par erreur sur signaler un abus. Si c’est la cas, veuillez m’en excuser.

      Le risque est grand de voir devant ce laxisme organisé, le retour de l’ordre et de l’autorité sans explication. C’est sans doute la volonté de quelques-uns et on peut s’interroger sur les raisons de telles dérives.

    • C'est Nabum C’est Nabum 27 novembre 2012 11:59

      parkway


      Rassurez-vous AUCUN !

      Ils vont organiser des tables rondes, des commissions, des jurnées de réflexion auxquelles seront conviés nos responsables, les gens planqués dans les bureaux ! 
      Ils ne veulent pas savoir car ils sont responsables

      Pour eux, il est bien plus simple de penser sans avoir une diée précise de la réalité.

      • C'est Nabum C’est Nabum 27 novembre 2012 21:05

        courageux_anonyme


        Chacub son point de vue !

      • Brontau 27 novembre 2012 19:04

         Bonsoir Nabum.

         Si j’ai (un peu !) compris, vos SEGPA correspondent plus ou moins au classes CPPN ou CPA que j’ai connues au début des années 70 ? A cette époque, dans ce petit collège de mon bout du monde, elle recelaient (vocable choisi) des enfants en difficulté, certes, en français ou en mathématiques, mais pleins de vivacité, de spontanéité et d’imagination. Je n’ai jamais oublié l’un d’entre eux qui se prenait, réellement, pour un cheval. (Heureusement, uniquement pendant les récréations où il faisait le tour de la cour en hennissant, alternant selon des séquences immuables, pas, trot ou galop). Il écrivait aussi de merveilleux poèmes et réalisait des bandes dessinées inspirées et oniriques dont je ne me suis jamais séparé. Et le plus merveilleux, c’est qu’en dehors de quelques sourires plus tendres que malveillants, il ne fut jamais l’objet d’aucune malveillance. O tempora, o mores…

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