Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Société > Enquête sur la mort encéphalique et le prélèvement d’organes en (...)

Enquête sur la mort encéphalique et le prélèvement d’organes en France

Le sujet de cet article risque de paraître choquant, voire cynique (il traite de la mort), en tout cas il vous semblera aller résolument à rebrousse-poil du politiquement correct : on ne doit pas se poser la question de la mort en ce qui concerne le donneur d’organes « décédé » : la seule chose qui compte, c’est que les organes récupérés puissent aider d’autres patients en attente de greffe. On ne doit pas non plus se poser la question de l’éthique du malade. Ce serait de mauvais goût. Et pourtant...

1. Rappel du contexte de cette enquête :

La constatation du décès dans le cas de la mort cérébrale (Grande-Bretagne, Etats-Unis) ou encéphalique (France), du point de vue de l’éthique, et le consentement ou le refus du don d’organes liés à la question : douleur et prélèvement d’organes.

La question : "douleur et prélèvement d’organes : si je me retrouve en état de mort cérébrale ou encéphalique, et si je suis donneur d’organes et qu’on me prélève mes organes, vais-je ressentir de la douleur ?" a été un fil conducteur fiable pour mener une enquête autour du constat du décès (mort cérébrale ou mort encéphalique) au plan de l’éthique. En effet, nous estimons que la famille du patient potentiellement donneur d’organes, avant de donner son consentement au prélèvement des organes de ce patient, voudra avant tout s’assurer du confort du mourant, considérant que sa mission première est d’accompagner ce mourant dans son processus de mort, dans les meilleures conditions possibles. Le fait que le patient en état de mort encéphalique ait été ranimé après l’arrêt de ses fonctions cardiaques et pulmonaires, et donc présente l’aspect extérieur d’un patient correctement vascularisé et ventilé, qui semble simplement dormir, pousse la famille du potentiel donneur à poser la question : "Docteur, êtes-vous certain qu’il ne ressentira rien si vous lui prélevez ses organes ?"

La moyenne nationale de refus de la part des familles qui s’opposent au prélèvement d’organes est de 35 %. A l’hôpital Henri Mondor de Créteil (AP-HP), elle serait de 20 % à 25 %. Nous en concluons que ce pourcentage correspond au nombre de familles de patients en état de mort encéphalique (potentiels donneurs) qui n’ont pas pu être rassurées sur la question du "confort" de la personne en état de mort encéphalique, au cas où ses organes seraient prélevés.

Par ailleurs, pour les familles confrontées au don d’organes, un conflit entre l’accompagnement du proche et le choix du don existe souvent. Cette enquête s’étant échelonnée sur une période de six mois (février - juillet 2005), nous avons pu constater qu’il existe une très forte pression sociale, psychologique, philosophique et scientifique, enjoignant celui ou celle qui se pose la question de la douleur et du prélèvement d’organes chez les sujets en état de mort encéphalique à s’orienter impérativement vers le bénéfice du don d’organes pour le receveur (concepts de générosité, d’altruisme), sous peine d’être considéré comme "replié sur lui-même", "égoïste", ayant pour motivation principale de "poser des questions embarrassantes aux toubibs".

Il convient également de mentionner les importantes disparités existant entre les différents pays quant aux tests cliniques effectués en vue de diagnostiquer la mort encéphalique (France) ou cérébrale (Grande-Bretagne, Etats-Unis) chez un patient. Ces disparités existent tant à l’échelle internationale qu’à l’échelle nationale, et ne sont pas faites pour rassurer les familles à qui on demande le consentement pour prélever les organes de l’un de leurs proches, déclaré en état de mort encéphalique (France) ou cérébrale (Grande-Bretagne, Etats-Unis).

De fortes dissensions existent au sein de la communauté scientifique internationale concernant la mort cérébrale et la mort encéphalique. De nombreux articles scientifiques américains, anglais et canadiens affirment que de tels patients ne sont pas morts (voir le weblog "Ethique et transplantation d’organes" pour trouver les références de ces articles). En France, la mort encéphalique est inscrite dans la loi. Depuis les deux dernières lois de bioéthique (la dernière révision datant d’août 2004), la définition juridique de la mort est basée sur l’incompétence d’une partie du cerveau (en France). Comment l’usager de la santé peut-il concevoir qu’un même patient soit déclaré mort dans un pays et non mort dans un autre ? Rappelons que la première circulaire faisant équivaloir la mort cérébrale et la mort aux yeux de la loi date de... deux jours avant que soit effectuée la première greffe en Europe (effectuée par le Pr Christian Cabrol). Dans un tel contexte (il fallait fournir d’urgence une couverture légale aux activités de transplantations), des juristes se sont inquiétés qu’en France on puisse mourir par simple décret politique... Dès le début, la mort encéphalique est apparue comme une forme de mort controversée, présentée comme paradoxale (le premier article de journal parlant d’un prélèvement d’organes mentionne "un mort à coeur battant"), mais qui permet les transplantations d’organes. C’est là sa raison d’être.

Ce paradoxe est toujours d’actualité : je souhaite rapporter ici l’anecdote racontée par le Dr Andronikof, chef du service des urgences de l’hôpital Antoine-Béclère, Clamart (Assistance publique des hôpitaux de Paris) : "L’année dernière [en 2004] je suis allé écouter un petit cours informel fait par un sympathique spécialiste du diagnostic de mort encéphalique, radiologue à l’hôpital de Saint-Louis. Il faisait un cours sur les critères radiologiques de mort cérébrale (ou encéphalique) à l’intention des radiologues de l’hôpital Antoine-Béclère. Le diagnostic se pose sur l’absence de vascularisation cérébrale à l’imagerie radiologique. Il n’a pas hésité à dire qu’il réclamait aux réanimateurs qui amènent le malade qu’ils ne montent pas trop la pression artérielle de ce donneur potentiel car sinon des vaisseaux perfusés pouvaient encore être visibles (donc pas de diagnostic) alors que si la pression était plus basse, la vascularisation disparaissait et donc le diagnostic de mort encéphalique pouvait être porté... Il était tout à fait ingénu quand il parlait et aucun radiologue qui l’écoutait n’a relevé la moindre incongruité. Je n’ai évidemment rien dit car ce n’était pas le lieu de lancer un débat qui dépassait largement la radiologie."

La mort encéphalique est donc controversée du point de vue scientifique, mais tout le monde s’accorde à dire qu’elle permet de fournir des greffons pour l’activité des greffes, en d’autres termes : elle permet d’aller au prélèvement d’organes.

En ce qui concerne la communication du corps médical spécialisé dans les transplantations envers le grand public (les usagers de la santé) :

En France, le corps médical est nettement défavorable à un débat incluant les usagers de la santé sur la question du constat de décès au plan de l’éthique, en ce qui concerne les potentiels donneurs d’organes en état de mort encéphalique. Il affirme que la loi de Bioéthique d’août 2004 définit la mort comme la mort encéphalique, et que donc le patient en état de mort encéphalique est mort. Pour ce même corps médical, le principe scientifique et juridique fondamental, qui est à la base du prélèvement d’organes sur patient en état de mort encéphalique, à savoir : la "règle du donneur mort" ("dead donor rule") n’est pas à remettre en question. Le donneur en état de mort encéphalique est juridiquement et scientifiquement mort. Or certains articles scientifiques anglais et américains contestent ce point de vue : selon eux, la "règle du donneur mort" n’est pas pertinente dans le cas d’un patient en état de mort encéphalique dont on prélève les organes. Cette règle ne doit pas être invoquée pour justifier le prélèvement d’organes. Puisque le patient est ranimé afin que l’on prélève ses organes, il est faux d’affirmer que ce patient est scientifiquement et juridiquement mort. Ces mêmes articles scientifiques défendent le point de vue d’une nécessité de trouver un autre fondement juridique et scientifique au prélèvement d’organes sur patient en état de mort encéphalique que celui qui prévaut jusqu’à présent, à savoir la "règle du donneur mort". Ils partent du principe que la mort est un processus et non le point final de ce processus, et que le patient étant ranimé, il n’est pas honnête d’affirmer qu’il est mort. Pour les références de ces articles, voir le lien :

http://ethictransplantation.blogspot.com/2005/08/does-it-matter-that-organ-donors-are.html
("Does it matter that organ donors are not dead ? Ethical and policy implications", M Potts, D W Evans, Source : J Med Ethics 2005 ;31:406-409 © 2005 BMJ Publishing Group Ltd & Institute of Medical Ethics)

Cette "règle du donneur mort" constitue actuellement le fondement juridique et scientifique du prélèvement d’organes sur patient en état de mort encéphalique en France. Le fait que la validité de cette règle est contestée à l’échelle de la communauté scientifique internationale nous conduit à nous interroger sur la pertinence de l’information communiquée par le corps médical français à la famille des potentiels donneurs d’organes en état de mort encéphalique, lors de l’approche de ces familles par le corps médical, dans le cadre d’une demande d’autorisation au prélèvement d’organes. Or le consentement éclairé des familles et, plus largement, des usagers de la santé, est requis par le corps médical français. Peut-on parler de consentement éclairé si la question du constat de décès du donneur potentiel sur le plan de l’éthique est abordée de manière uniquement formelle avec les familles de donneurs potentiels et les usagers de la santé (ce qui équivaut à dire : le patient est mort, même une fois qu’il a été ranimé) ? Ne conviendrait-il pas de traiter cette question sur le fond également, et donc d’inclure les débats actuels sur la règle du donneur mort ("dead donor rule"), ce qui revient à se demander : quels sont les droits d’un patient qui est en état de mort encéphalique, dont on nous dit que juridiquement il est mort, alors que scientifiquement il ne l’est sans doute pas (il est ranimé) ? Par quoi remplacer cette "règle du donneur mort" ? Où sont les garde-fous pour protéger ce patient, s’il s’avère que cette règle n’est plus valable, mais qu’elle est toujours en vigueur car rien ne vient la remplacer ?

Il ne s’agit donc pas simplement de dire que cette enquête a pu mettre à nu la dialectique suivante : on parle de la mort et de la fin de vie et le corps médical français répond sur la beauté du don. Il conviendrait également de réfléchir sur la validité du fondement juridique et scientifique actuel concernant le prélèvement d’organes sur patient en état de mort encéphalique, à savoir cette "règle du donneur mort" ("the dead donor rule") : s’il s’avère qu’elle n’est plus valable, et s’il est reconnu que le patient en état de mort encéphalique est mourant et non mort, comment justifier le discours actuel : on peut prélever le patient parce qu’il est mort ? Est-il totalement absurde d’imaginer que d’ici à quelques années le corps médical dira aux usagers de la santé que certes il n’était pas question de penser que les patients en état de mort encéphalique étaient morts, mais qu’en tout état de cause c’était mieux pour tout le monde qu’ils aient été prélevés ?

2. Les conclusions au sujet de la douleur et du prélèvement d’organes sur patient en état de mort cérébrale ou encéphalique :

a) Peut-on assurer avec certitude qu’un patient en état de mort encéphalique ou cérébrale ne ressentira aucune douleur si on lui prélève ses organes ?

Nous estimons que la réponse est négative. Il convient de souligner l’incertitude qui existe dans ce domaine. Nous en voulons pour preuve les avis de spécialistes de différentes origines et nationalités très contrastés sur la question, avis que nous avons reporté dans le journal en ligne "Ethique et transplantation d’organes" afin de documenter l’argumentation. Il existe en effet un désaccord entre les experts sur la question : le patient en état de mort encéphalique ou cérébrale est-il mourant ou mort (désaccord sur la définition de la mort en tant que mort cérébrale), ainsi que d’importantes disparités au niveau des pratiques dans le diagnostic clinique de la mort encéphalique ou cérébrale (à l’échelle nationale et internationale). L’auteur de cette étude pose donc la question suivante : si une certitude absolue existait pour ce qui est de la confirmation après examens et tests cliniques de ce diagnostic de mort encéphalique ou cérébrale, pourquoi existerait-il autant de pratiques différentes dans les différents pays, avec des disparités au sein même de chaque pays ? Un point sur lequel tout le monde s’accorde, cependant : le concept de mort encéphalique ou cérébrale inscrit dans la loi de Bioéthique de 2004 fournit un excellent support juridique à l’activité des transplantations d’organes.

Au sujet des avis contrastés relatifs aux examens et tests cliniques pour le diagnostic de la mort encéphalique ou cérébrale, je cite deux avis :

- Dr K. Ganapathy, neurochirurgien, Apollo Hospital, Chennai, Inde :

"Tests to confirm brain death :
The plethora of gadgetry ultimately only gives answers of dubious reliability to the wrong questions ! None are superior to clinical assessment. At present, there is no evidence that MRI, MRA, EEG, evoked potentials, Trans Cranial Doppler, evaluation of cerebral blood flow or other tests can unequivocally establish brainstem death. These techniques though under review, currently do not form part of the mandatory diagnostic requirements in most countries. Some countries however include these tests."

- Pr Louis Puybasset, unité de neuroanesthésie-réanimation, département d’anesthésie-réanimation, hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris.

« Le diagnostic de mort cérébrale en France est le plus rigoureux du monde. Il repose sur la conjonction d’un examen clinique indiscutable et de 2 EEG plats en normothermie ou d’un angioscanner ou d’une artériographie montrant une perfusion nulle du cerveau. Il n’en est pas de même dans d’autres pays où vos craintes pourraient être partiellement justifiées (Etats-Unis, Angleterre où ces examens ne sont pas requis). »

On pourrait citer quantité d’avis contradictoires.

b) Peut-on parler de transparence et d’ouverture pour qualifier la communication des spécialistes des transplantations au sein du corps médical envers le grand public (les usagers de la santé) en France ?

La réponse est négative. Je cite les passages les plus significatifs de ce point de vue, figurant dans le journal en ligne Ethique et transplantation d’organes :

Le grand public français n’est pas invité par le corps médical à se poser la question en ces termes : à quelle mort est-ce que je crois ? Est-ce que je crois que je serai mort quand mon coeur aura cessé de battre et quand mes poumons auront cessé de fonctionner, ou bien est-ce que je crois que je serai déjà mort quand mon cerveau sera détruit, alors que mes fonctions cardiovasculaires et pulmonaires sont encore intactes ?
Pourtant j’ai choisi ma vie et continue à le faire tous les jours, je devrais donc aussi avoir le droit de choisir ma mort : vais-je choisir d’autoriser les médecins à me déclarer mort lorsque je serai en état de mort encéphalique ou cérébrale (première option), ou bien vais-je déclarer de mon vivant que je n’autorise pas les médecins à me déclarer mort alors que mon coeur et mes poumons sont toujours en état de marche (deuxième option) ? L’usager de la santé choisit bien quelle vie il veut vivre, pourquoi ne pourrait-il pas choisir à quelle mort il veut croire ?

Certes l’inscription au Registre national des refus permet à l’individu d’éviter le prélèvement de ses organes s’il se retrouve en état de mort encéphalique ; mais qu’en est-il si un individu souhaite donner ses organes en cas de "décès" suite à un échec de la réanimation (donneur "à coeur arrêté") ? A-t-on renseigné le grand public en France à ce sujet ? A ma connaissance, on parle surtout du don d’organes quand le sujet est en état de mort encéphalique. Il conviendrait pourtant d’informer plus précisément les usagers de la santé sur l’existence de cette pratique de prélèvement d’organes "à coeur arrêté" (sur donneur "cadavérique"), conformément aux décrets parus les 2 et 7 août 2005 au Journal officiel ("prélèvement des reins et du foie sur donneur cadavérique"). Rappelons que depuis mars 2007, les prélèvements d’organes sur patients "à coeur arrêté" se pratiquent dans plusieurs centres hospitaliers en France, sans aucun écho dans la presse, sans information du grand public.

En France, le corps médical veut que le grand public se décide pour ou contre le don d’organes. La question est donc centrée sur le don et non sur la mort à laquelle on croit (mort "traditionnelle", avec arrêt des fonctions cardiovasculaires et pulmonaires, ou bien mort encéphalique ou cérébrale, sans l’arrêt des fonctions cardiovasculaires et pulmonaires). Mon point de vue est le suivant (et il est sans doute représentatif d’une partie du grand public, si infime soit-elle) : qu’on me dise : "soit tu es généreuse et tu donnes, soit tu es égoïste et repliée sur toi (intégriste ?) et tu ne donnes pas" ne m’aide pas à prendre une décision. J’ai besoin de savoir à l’avance ce qui va se passer, avec des détails concrets, le plus de détails concrets possibles, afin que je puisse me projeter dans la situation, et ce à l’avance (par ex : le corps sera chaud, il semblera endormi, mais ne ressentira rien, etc.). Les concepts philosophiques (le don, le refus) ne m’aident pas.
Si un proche que j’aime se retrouve en état de mort encéphalique, la première question que je poserai si les médecins me demandent mon autorisation afin de prélever ses organes est :
- Docteur, êtes-vous certain que vous allez le/la laisser partir en paix ? Je ne souhaite pas qu’on fasse intrusion dans son processus de mort, cela m’effraie trop. Au chevet de l’être aimé en instance d’être prélevé, je ne suis pas certaine d’être assez généreuse pour me préoccuper avant tout des vies anonymes qui pourraient être sauvées. Avant tout, j’accompagne la personne aimée dans la mort. C’est ma première mission. Et là, j’ai un immense besoin d’être rassurée sur le confort de ce mourant.
Une fois rassurée sur le confort du mourant, alors là oui, je me préoccuperai des vies que ce mourant pourrait sauver (jusqu’à 7 ou 8 !). La question est : vais-je être rassurée sur le confort de ce mourant ? Comment va-t-il être anesthésié ? Il n’existe aucun discours public sur le sujet à l’heure actuelle... Il serait effectivement embarrassant de dire qu’on "anesthésie un mort"...

La volonté d’exclure un vrai débat en amont des transplantations (un débat qui est uniquement centré sur le don ou le refus du don ne peut pas être un vrai débat. Le problème est tellement plus complexe !) incite une partie des usagers de la santé à se méfier de ce que lui dit le corps médical ("ils ne sont pas transparents", "closed-door medicine", sont des mots qui reviennent souvent dans la bouche des usagers de la santé). Ce qui risque d’induire le comportement suivant : oui, en théorie je suis pour (bien sûr que je suis généreuse) ; non en pratique je suis contre (eh là, est-ce qu’on me dit la vérité, est-ce que je ne risque pas de souffrir ? Les différences entre les pays et les querelles de spécialistes ne sont guère rassurantes !)

La communication en amont de tout ce problème manque dramatiquement de consistance, ce qui n’aide en rien les gens à faire un choix. Evacuer la richesse et la complexité des divers problèmes éthiques qui se posent véritablement en amont des transplantations ne peut aider les gens à faire un choix, ne peut pas induire un processus de maturation de la société, pour parler en termes de sociologie.

Ma plus grande crainte ? C’est ce que je dis à la famille d’un jeune donneur, qui a tant de mal à faire son deuil au sujet de ce jeune donneur dont ils ont autorisé qu’on prélève les organes (bien sûr leur double souffrance me bouleverse) :
- Vous avez donné et maintenant vous doutez du bien fondé de ce choix, des années après. De mon côté, je risque l’inverse : refuser de donner, et passer le reste de ma vie à le regretter.

Le don d’organes, un choix inhumain ?

La seule chose qui peut aider le grand public à faire son choix, selon moi, c’est d’inclure le grand public dans les débats et la communication en amont du don. Ce n’est pas le cas en France pour le moment.

Il convient de préciser que cette enquête, si elle portait sur la constatation du décès au plan de l’éthique dans le cas du patient en état de mort encéphalique ou cérébrale, ne peut aucunement fournir une ou des réponses à la question : « pour ou contre le prélèvement d’organes ? ». Cette dernière question englobe en effet bien d’autres questions médicales, chirurgicales, éthiques, sociales, philosophiques, psychologiques, scientifiques, auxquelles cette simple enquête ne peut en aucun cas prétendre fournir une ou des réponses.

Pour clore, je redonne la parole au Dr Andronikof de l’hôpital Antoine-Béclère :

« La psychologie du médecin depuis toujours est de se conformer à ce que font les spécialistes ou la majorité. N’est-ce pas ce qui caractérise toute la conduite humaine ? Et si Semmelweiss, médecin, en est devenu fou, Jésus-Christ qui résume l’humanité, en était mort. Donc l’aveuglement n’est pas propre aux médecins... »


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (18 votes)




Réagissez à l'article

23 réactions à cet article    


  • Dr Rached Trimèche Dr Rached Trimèche 12 septembre 2007 13:53

    l’important c’est non seulement la Rose... Mais c’est le don d’organes @ généraliser, @ faciliter

    Bravo pour ton article !


    • jay 12 septembre 2007 16:17

      Bonjour, article très intéressant.... Deux questions de profane :

      1- Peut -on prélever n’importe quel organe sur un donneur mort (cérébralement et « corporellement », poumons, coeur etc...) ?

      2- N’y a t-il pas des cas de personnes qui sont...« revenues » après avoir été déclarées en état de mort cérébrale ? les fameuses (mais peut-être mythiques)expériences de mort imminente ? car si oui, cela pose un problème, comment dire...clinique ?... quant à nos définitions de la vie et de la mort...

      bien à vous, Jay


      • Eldarion Eldarion 13 septembre 2007 00:20

        1 - (extrait du livret donné par l’ADOT) : Quels tissus peut-on prélever ? Sur donneur vivant :
        - la tête du fémur au cours d’une opération orthopédique
        - les veines saphènes
        - les cellules sanguines jeunes (ex : la moelle osseuse)

        Sur donneur en état de mort encéphalique et/ou en état cadavérique :
        - les os longs
        - les valves cardiaques
        - les vaisseaux
        - la cornée
        - la peau

        2 - Non c’est un état irréversible. Après la nuance doit porter sur la « déclaration », mais je ne pense pas qu’il faille se montrer parano vis-à-vis de nos médecins.


      • papy43 13 septembre 2007 00:00

        Récupérez ce qui peut être utile et en temps utile. Faites-en bon usage du moment que je n’en ait plus aucune utilité personnellement

        Basta du baratin « éthique », tout cela est voué à pourrir !


        • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 13 septembre 2007 02:31

          Une question. Quelle est la durée la plus longue de EEG plat après laquelle une réanimation soit intervenue ? Aucune procédure de transplantation d’organe ne devrait être initiée avant que ce délai - auquel une marge d’erreur significative devrai être ajoutée - ne se soit écoulé. Tout serait plus simple si la mort elle-même était généralement traitée comme un acte volontaire

          http://www.nouvellesociete.org/5036.html

          Pierre JC Allard


          • touchatout 13 septembre 2007 08:27

            Pourquoi embrouiller le public encore indécis au fait de donner ou non ses organes après la mort. Mourant ou Mort ... la différence est que le mourant respire grace uniquement aux machines, et le fait seul de « débrancher » fait passer instantanément à la mort (coeur arrêté) Je suis receveur, et donc une famille a du, a su prendre LA décision à un moment très difficile qu’est d’être confronté à la perte d’un être cher. Mon donneur était très jeune (17ans) et je vis depuis plus de 10ans grace à un magnifique cadeau qui m’a été donné. La mort encéphalique est un diagnostique « de certitude » donc pas de possibilité de réveil de la personne même après plusieurs années. Pour qu’un don soit possible il faut que le corps soit « maintenu » et perfusé pour que les organes soient en parfait état pour un transplant. Organes devenus « greffons » sauvent de nombreuses vies, mais encore beaucoup trop de résistance de familles qui ne sont généralement pas informées. La vie n’en est que plus belle après le don, et MERCI aux familles donneur « d’HONNEUR »


            • Eldarion Eldarion 13 septembre 2007 08:53

              J’ai l’impression que personne n’a relevé une énormité dans cet article. Comment ressent-on la douleur ? Selon Wikipedia, « La douleur est la sensation ressentie par un organisme dont le système nerveux détecte un stimulus nociceptif. » Donc système nerveux à plat => pas de douleur. Pourquoi donc cet article crie-t-il au loup en se basant sur le questionnement au grand public (qui généralement ne connais rien du fonctionnement de son corps) de la douleur ressentie après la mort encéphalique (donc de l’arrêt du système nerveux) ?

              La question sous-jacente de l’article est donc une remise en question des méthodes de détection de cette mort encéphalique, sans quoi il part d’un troll. Le problème, c’est que l’argumentation déployée est contestable car ne donnant pas les clés d’une réfutation. Ainsi, à la question 2a) « Peut-on assurer avec certitude qu’un patient en état de mort encéphalique ou cérébrale ne ressentira aucune douleur si on lui prélève ses organes ? » L’auteur répond par un argument d’autorité « Nous en voulons pour preuve les avis de spécialistes », ce qui n’est en aucun cas une preuve rigoureuse, même pour désigner une indécidabilité. D’ailleurs la question est male posée, car la détection de la mort encéphalique étant différente selon les pays, c’est sa définition même qui est différente. Ainsi la question posée n’est pas unique, il y en a autant que de réponses. Pas étonnant que les réponses diverges, si la question posée n’est pas la même à chaque fois !

              D’ailleurs en citant un spécialiste français affirmant que notre méthode est la plus rigoureuse au monde, l’auteur rend encore plus visible la confusion de sens dans l’ensemble de l’article, et sa construction même, induite par cette question. Par exemple, l’argument : « De fortes dissensions existent au sein de la communauté scientifique internationale concernant la mort cérébrale et la mort encéphalique. De nombreux articles scientifiques américains, anglais et canadiens affirment que de tels patients ne sont pas morts » devient une évidence, les méthodes de détection étant moins abouti dans les pays anglo-saxon, le risque d’erreur y serait plus fréquent !

              Ainsi, et pour reposer un débat « nettoyé » de ces erreurs grossières, je pose la question suivante : En France, quel est le taux d’erreur possible induit par l’emploi de notre méthode ? Et dans un second temps, comment réduire ce taux ? Là c’est un autre type enquête dont nous avons besoin pour y répondre, qui je vous l’accorde donnera moins lieu à blablater, mais qui trouvera sa rigueur dans sa concision scientifique.


              • Fanette Fanette 13 septembre 2007 09:22

                Effectivement, je trouve cet article intéressant, je vais l’étudier de plus près : étant croyante je n’avais pas ces notions et je crois qu’il faut les mettre à jour qu’il n’ y ait pas de confusions au dernier moment. Je vais rétracter mon don tant que ceci ne sera pas éclairci, je trouve lamentable cet acharnement thérapeutique...

                merci pour cet article d’utilité publique !


                • Captain Cap 13 septembre 2007 10:57

                  C’est clair, c’est réfléchi, c’est objectif, c’est bien écrit.

                  En un mot : ça n’a pas sa place chez Agorapox.


                  • castafiore castafiore 13 septembre 2007 12:53

                    je ne suis sans doute qu’une béotienne en matière de mèdecine et de dons d’organes, mais à la question, qui revient de façon récurrente dans l’article « le donneur déclaré mort cérébral souffre-t-il lorsqu’on lui prélève un organe ? », je fais le lien avec le donneur vivant, à qui l’on prélève un rein ou de la moelle par ex et qui ne ressent rien puisque sous anesthésie...Suis-je naïve ? pour moi, le prélèvement se fait toujours dans les règles comme si le donneur était vivant, du moins, c’est ce que j’ai lu à plusieurs reprises. Les anesthésiques ne seraient dont pas utilisés dans le cas d’un donneur en état de mort cérébrale ? A moins d’être sûr à 100% que l’état de mort cérébrale empêche toute sensation de douleur, ce que semble indiquer un précédent commentateur (eldarion). Mais si le corps médical n’en est pas certain, alors, oui, en effet, il est temps de se poser la question et surtout d’y répondre !


                    • Catherine Coste Catherine Coste 13 septembre 2007 13:54

                      Merci pour toutes ces réactions. Je souhaiterais citer le témoignage d’un chirurgien confronté aux prélèvements d’organes. Ce témoignage a été publié dans l’ouvrage de Claire Boileau : « Dans le dédale du don d’organes. Le cheminement de l’ethnologue » (Editions des archives contemporaines, 2002) : Le voici, ainsi que son contexte :

                      « Durant cette enquête, une histoire surgissait régulièrement dans les discours des professionnels, histoire selon laquelle un chirurgien de renom avait quitté la profession après avoir été mis en présence de ce phénomène [les »manifestations résiduelles" observables chez les patients en état de mort encéphalique]. Il s’apprêtait à inciser le thorax lorsque le bras de l’opéré se mit à bouger. Il jura donc de ne plus jamais s’occuper de ce genre d’activité (...). La répétition de ce récit et, bien sûr, le phénomène auquel il faisait référence avait fini par m’intriguer au point de souhaiter le rencontrer, ce qu’il accepta sans détour. ’Quand j’ai quitté le service’, me dit-il, ’on en était à la 100ème [prélèvement], j’ai dû en faire une cinquantaine. J’avais une sensibilité difficilement compatible avec ce type d’activité... L’impression d’être mangé par la somme des tâches. Je me sentais dispersé et j’avais l’impression de ne pas faire ce que j’aimais vraiment. Mais tout le monde est interpellé par le fait de trancher dans la chair de son contemporain, mais certains restent dans le déni. A des degrés divers, tous les chirurgiens font entrer de tels mécanismes. Si c’est le déni, il ne se passe rien. Moi je m’arrangeais très bien. Par exemple j’allais voir mon futur opéré la veille [le receveur], on discutait le bout de gras, il fallait répondre aux questions, à l’angoisse de la veille de l’intervention, et ils me demandaient : Est-ce que je vous verrais demain matin ? Je leur disais non, car j’avais besoin de ne pas les voir... C’est très utile, un champ opératoire [pièces de tissus stériles de différentes tailles installées sur l’opéré de façon à circonscrire et isoler la zone à opérer. De fait, le corps n’est plus visible dans son ensemble]. , et ... ça devient le muscle grand dorsal, les côtes à traverser. Il y a vingt ans, le chirurgien était le grand chef. Il était omnipotent. Maintenant, il est de plus en plus celui qui va faire l’acte technique sans être impliqué dans l’itinéraire du malade’.

                      Quelques jours après cette entrevue au cours de laquelle, malgré mes sollicitations réitérées concernant l’histoire en question, il n’avait rien dit de ce qui était raconté sur lui, il m’envoyait ce courrier qu’il qualifiait de ’compte-rendu non habituel d’un prélèvement d’organes’. Il souhaitait démontrer ainsi combien la pratique du prélèvement lui avait été pénible, au point d’abandonner ensuite, définitivement, toute activité chirurgicale. Je vous restitue une partie de ce témoignage si éclairant.

                      ’Ah ! Vous voilà ! Tout va bien, vous pouvez y aller. C’est avec ces mots que nous sommes accueillis par le coordinateur du centre de prélèvements. Tout va bien signifie, en bref, que l’ensemble des critères requis est rassemblé chez le sujet en coma dépassé ; que les tracés électroencéphalographiques sont plats, signatures légales de la certitude de la mort ; que les instances ont apposé leur signature à l’autorisation de prélèvements ; et, enfin, que la famille a donné son accord. Il nous accompagne auprès du donneur, un adolescent magnifique terrassé sur son lit. Autour de lui, les infirmières s’activent avec compétence. Elles disent : Il maintient sa tension, il a une bonne diurèse. Mais à qui s’adresse donc ce il dont elles parlent ? Est-ce simplement à ce grand corps préparé ici pour qu’il rende d’ultimes services ? Ou bien est-ce à cet adolescent qui a une histoire, une famille ?

                      Pendant que les préparatifs se poursuivent, je pense à ses parents, à ses amis, effondrés par la mort brutale, à qui il a fallu demander l’autorisation d’effectuer le prélèvement. Je ne les ai pas vus et me sens lâchement soulagé de ne pas avoir eu pour tâche de les affronter. Mais je suis distrait dans mes rêveries, pour l’heure malvenues, par les nécessités du moment : vérifier l’état bronchique, demander une ultime radiographie pulmonaire, récupérer les résultats des dernières gazométries sanguines, etc., toutes ces occupations tellement simples et plus rassurantes que les pensées qui m’assaillaient tout à l’heure... ... Tout est enfin prêt. Champs opératoires installés, l’intervention peut débuter. Je saisis le bistouri électrique afin de tracer l’incision. Au premier contact avec la peau, le corps du donneur tressaille vigoureusement. Instantanément, j’arrête mon geste, saisi par l’effroi. Il bouge ! dis-je à l’anesthésiste, sous-entendant par là, et de manière la plus concise, que je crains qu’il ne soit encore vivant, que nous ne soyons en train de commettre l’irréparable, de ... perpétrer un véritable meurtre. Cela arrive, répond-il calmement. Ce ne sont que les arcs réflexes médullaires qui persistent. On va augmenter la dose de curare. Tu sais, on en met toujours avant les prélèvements. Eh bien non, je ne le savais pas ! Ou plutôt jusqu’à ce jour, je n’avais pas pris conscience que les réflexes médullaires persistaient et qu’un sujet en coma dépassé ne restait immobile qu’au prix d’une curarisation. De quel mort s’agit-il donc là, qu’il faille le calmer pour qu’il ne bouge pas ? Mais si tu veux, poursuit l’anesthésiste, on arrête tout. Phrase assassine qui me renvoie, sans détour possible, la responsabilité de décider si le mort est bien mort. Son cœur bat, le sang coule dans ses vaisseaux, ses poumons se soulèvent régulièrement au rythme du respirateur et, par sous-dosage d’anesthésique, il réagit à la brûlure du bistouri : rien de ce que je peux en saisir par mes sens ne me le différencie d’un vivant que l’on opérerait. Mais non ! Les électroencéphalogrammes sont bien plats. Je ne les ai pas vus, pas plus que je n’ai vu le spécialiste qui les a interprétés, mais je dois faire confiance. Tout est en règle. Et puis, le receveur de ces poumons est déjà en cours d’intervention et d’autres attendent encore le cœur, le foie ou les reins. Leur survie en dépend. Le bistouri encore levé au-dessus de la peau, ces folles pensées tourbillonnent dans ma tête, négociation intime et cauchemardesque entre l’instinct qui refuse et la raison qui accepte, recherche désespérée d’arguments qui puissent balayer mes réticences et m’inciter à poursuivre... quelques instants encore, puis ma main s’abaisse et je trace l’incision.

                      Plus tard, cœur, poumons, foie et reins sont disséqués, cannulations en place, et tout est prêt pour le dernier acte du prélèvement. De la main droite, je tiens un clamp [pince servant à fermer un tuyau, une artère, une veine], mors écarté autour de la veine cave. Le geste reste suspendu par une ultime hésitation. Un collègue me presse : Mais qu’attends-tu donc ? Je serre le clamp. Le cœur s’arrête. Le prélèvement effectué et les poumons soigneusement conditionnés dans une glacière, notre équipe s’esquive de la salle d’opération, tenant à bout de bras la précieuse cargaison. Le cœur et le foie suivront bientôt le même chemin. Est-ce seulement la réelle nécessité de réimplanter l’organe au plus vite qui nous fait prendre un pas pressé ? Ou bien n’adoptons-nous pas quelque peu l’attitude du voleur désertant furtivement le lieu de son méfait ? Quoi qu’il en soit, nous traversons rapidement les couloirs qui conduisent aux ambulances. ... Beaucoup plus tard, en fin de matinée, de retour d’un trop bref repos, j’apprends que tout se passe au mieux pour le greffé de la nuit.

                      Je devrais être content.’

                      Ce témoignage (...) montre à quel point la définition de la mort encéphalique s’accommode mal de certains signes extérieurs. (...) Comme l’indique ce chirurgien, ces réflexes peuvent apparaître lors de l’incision. Néanmoins, d’autres signes, moins visibles mais en contradiction avec l’énoncé de la mort encéphalique, ont été relevés par certains auteurs dans la littérature médicale telle que la présence de décharges hormonales, incompatibles avec la notion d’arrêt total du cerveau. De tels indices, contraires à la définition de la mort encéphalique (entendue comme cessation totale et définitive de l’encéphale), ne traduisent pas pour autant la ’présence de la vie’ au sens plein du terme, ou son retour possible. Ils interrogent les incohérences actuelles qui existent entre la formulation théorique de la mort cérébrale, ses critères d’appréciation et les tests destinés à la confirmer.

                      Bien que ces manifestations soient clairement identifiées et justifiées du point de vue neuro-physiologique, leur présence soulève de multiples questions : le donneur souffre-t-il ? De quelle douleur s’agit-il lorsque la conscience n’est plus ? Les automatismes sont-ils en dehors du champ de la vie ? Et de façon plus générale, le donneur incarne-t-il autre chose qu’un ensemble de fonctions mécaniques entre le moment où il est déclaré mort et celui où il n’est effectivement plus possible que ce type de réflexe n’apparaisse, c’est-à-dire à l’arrêt du cœur ? ’L’individu est considéré comme mort parce qu’il est mort à l’espèce humaine mais il n’est pas mort à l’espèce vivante’, souligne L.V. Thomas à propos de cet état particulier [ L.V. Thomas, « Mélanges thématiques », L’Harmattan, 1993, p.7]. Aussi longtemps que les battements cardiaques perdurent, le donneur n’est jamais tout à fait considéré comme un défunt. L’arrêt du cœur a lieu au bloc opératoire au moment du prélèvement d’organes. Aussi la salle d’opération porte-t-elle bien son nom : l’opération qui s’y déroule concerne autant l’aspect chirurgical que symbolique. Le donneur change véritablement de statut : il devient un ’véritable’ défunt".

                      Petit topo sur l’auteur de ce livre : après une formation et une pratique infirmière, Claire Boileau s’est tournée vers l’anthropologie du corps, de la mort et du don. Anthropologue, chercheur associé au Laboratoire « Société, santé, développement » (CNRS, Université de Bordeaux II), elle a été membre du Conseil Médical et Scientifique de l’EFG (Etablissement Français des Greffes, remplacé depuis 2005 par l’Agence de la biomédecine).

                      En France, les instructions officielles recommandent une anesthésie du patient en état de mort encéphalique en vue du prélèvement de ses organes. Les « Annales Françaises d’Anesthésie-Réanimation » de 1999 (« Réanimation du sujet en état de mort encéphalique en vue de prélèvement d’organes ») stipulent : « Paradoxalement, il peut être nécessaire d’administrer des agents anesthésiques au cours du prélèvement. Il est recommandé de pratiquer une curarisation profonde et de limiter les à-coups hypertensifs liés à une hyperréflectivité médullaire par l’utilisation adaptée d’un anesthésique général ». Le Candide usager-de-la-santé est encore plus effrayé : l’anesthésie serait seulement recommandée ?! Paradoxalement ?! Et si seule est envisagée une curarisation, il n’est pas dit que le patient prélevé ne ressente rien, étant donné que les opiacés n’ont pas d’effet anesthésiant, ils visent à relâcher les muscles. Pour le patient prélevé, la curarisation seule serait encore plus préjudiciable que le fait de ne bénéficier d’aucune anesthésie !

                      Le 17 mars 2007, j’ai envoyé ce courriel à la direction de la SFAR, société française d’anesthésie et de réanimation.

                      "Bonjour, Usager de la santé, je suis auteur (bénévole) d’un weblog d’information sur l’éthique et les transplantations d’organes depuis deux ans. Je me permets de vous contacter pour la raison suivante : des usagers de la santé (dont moi-même) se posent des questions concernant l’anesthésie et les transplantations, plus précisément : un donneur d’organes en état de mort encéphalique est-il anesthésié avant le prélèvement de ses organes ?

                      Il est question, à cause des réflexes médullaires qui peuvent être observés, d’utiliser des médicaments comme les curares pour éviter ces reflexes. Or d’après ce que je comprends, ces curares sont des myorelaxants et ne servent pas à anesthésier ?

                      En Suisse, une enquête a été menée en 2000 et rapportée par ’La Revue Médicale Suisse’ No -628 : ’Dons d’organes et transplantation : qu’en pensent les soignants ?’ De cette enquête, il ressort que le don d’organes et la transplantation soulèvent de nombreuses interrogations auprès du personnel médico-infirmier, tout particulièrement sur la mort cérébrale, pour laquelle il est à noter que seuls 80 pour cent des soignants des deux hôpitaux où l’enquête a été menée considèrent que cette dernière est une confirmation de la mort. Ce résultat démontre qu’il n’est pas possible d’aborder la question de la mort à l’aide de la seule science médicale.’ Dans cette enquête d’opinion, on peut lire : ’même si la raison nous dicte que les patients en mort cérébrale n’ont pas besoin d’anesthésie, d’analgésie ni de sédation, des enquêtes récentes montrent que plus de la moitié des anesthésistes administrent une anesthésie générale pour le prélèvement des organes.’ [et pour l’autre moitié ???!!!!]

                      Pourriez-vous me renseigner sur ce qui se pratique en France ? Des directives existent-elles ou l’anesthésie est-elle laissée, en pratique, à l’appréciation des équipes chirurgicales de prélèvement ?

                      D’autre part, ayant posé cette question de l’anesthésie d’un donneur en état de mort encéphalique à une infirmière coordinatrice, il m’a été répondu (en résumé) que l’anesthésie du donneur nuirait au receveur (risquerait de compromettre la qualité de la greffe chez le receveur). Ceci est-il exact ou ai-je mal interprété les propos de cette coordinatrice ? Celle-ci insistait d’ailleurs surtout sur le fait que ce patient, légalement mort (loi de Bioéthique révisée en août 2004), n’avait pas besoin d’anesthésie.

                      Vous remerciant par avance pour les éléments de réponse que vous voudrez bien m’apporter, je vous prie d’agréer l’expression de mes salutations respectueuses."

                      Je n’ai jamais eu de réponse, et je reste avec mes questions (pourquoi un sous-dosage d’anesthésique ??)...


                    • touchatout 13 septembre 2007 13:50

                      je crois devoir vous éclairer un peu de l’expérience de vie qui est mienne, et de la fréquentation de « pontes » de la transplantation belge du fait de mon action associative en faveur du don. J’ai indiqué que la mort cérébrale ou encéphalique (c’est la même chose) est un diagnostique de « certitude » et pour arriver à ce diagnostique, en plus des EEG à plusieurs heures d’intervalles, existent une multitude de test pour confirmer la mort du cerveau, dont le test de la douleur. Il est évident que le mort « encéphalique » ne ressent absolument plus la douleur, mais alors pourquoi l’anesthésier ? Réponse d’une chirurgienne cardiaque (Hop Erasme Bxl) simplement une anesthésie pour éviter les mouvements « réflex » du donneur lors du prélèvement. syndrôme de la poule qui coure toute seule ayant la tête tranchée !!! Simple et de bon sens comme souvent les belges. Donc rassurez-vous le donneur est bien « décédé » de par la loi et surtout de par la nature.


                      • Catherine Coste Catherine Coste 13 septembre 2007 14:24

                        Je cite ici le témoignage d’un médecin urgentiste, chef du service des urgences à l’hôpital Antoine-Béclère, Clamart : le Docteur Marc Andronikof (MA). Il répondait début juin 2007 aux questions suivantes :

                        « A-t-on des statistiques sur les résultats des greffes ? Les taux de réussite ? »

                        MA : « Il est très difficile de savoir le gain réel sur la survie des transplantés. Pour la transplantation rénale, du temps où j’étais impliqué, on disait qu’on ne gagnait rien en survie mais en qualité de vie. Ce qui est certain, quand cela marche et le temps que cela marche. J’ai vu des gens transformés par leur greffe rénale et des gens qui n’en pouvaient plus des complications des immunosuppresseurs et regrettaient la dialyse. »

                        « Y a-t-il eu des évaluations objectives, notamment sur le gain réel, par rapport à d’autres traitements ? »

                        MA : « Pour les transplantations des organes vitaux (comme pour les dialysés du reste) il faudrait tirer au sort les malades (ceux qui seront transplantés contre ceux qui auraient un traitement sans transplantation). Cela n’a jamais été fait me semble-t-il. Ce qu’on sait c’est que dans des cas manifestement désespérés, (hépatite fulminante, cardiomyopathie terminale) la transplantation réussie évite une mort à courte échéance. Il y a des statistiques officielles de survie après transplantation à 1, 5 et 10 ans par organe (mais non comparatives comme je le disais). »

                        « La nécessité d’’opérer’ d’urgence le ’donneur’ pour préserver l’intérêt du receveur, ne nuit-elle pas à l’efficacité des soins dont il aurait pu bénéficier ? »

                        MA : « Il est évident, et ce n’est nié par personne, que les soins au ’donneur’ sont profondément modifiés lors de l’optique d’un prélèvement. C’est tout à fait incompatible, à mon avis, (et ce devrait être l’avis de tout philosophe et de tout médecin honnête) avec une prise en charge médicale ’éthique’ ».

                        « N’arrive-t-il pas qu’un accidenté soit maintenu en survie artificielle, le temps de trouver un receveur ? Autrement dit, l’intérêt des ’donneurs’ n’interfère-t-il pas avec celui des receveurs ? »

                        MA : « Le ’donneur’ perd sa qualité d’être humain, de malade, il est réduit à l’état de ’moyen’, de pourvoyeur d’organes. La qualité de relation médecin/malade est par là totalement pervertie puisque le médecin ne poursuit plus le bien de celui qu’il a en charge. Au mieux, on est au pire de l’acharnement thérapeutique. Je ne comprends toujours pas que nos philosophes et chantres de l’éthique à tout crin n’aient jamais exposé ’ex cathedra’ ces considérations simples. Ce silence est lui aussi scandaleux. »

                        « Ne peut-on voir dans toutes ces dispositions la main des lobbies des professions concernées ? L’intérêt des receveurs et celui des lobbies étant a priori convergents ? »

                        MA : « Pour les lobbies : oui, oui et oui. Si vous supprimez la greffe, c’est tout un pan de l’économie suisse et mondiale qui s’effondre et des services hospitaliers, et des nominations etc. etc. »

                        « Le ’donneur’ est-il toujours anesthésié ? »

                        MA : « Le ’donneur’ est anesthésié, c’est aussi ouvertement écrit dans les manuels : pour empêcher les sautes de tension, les contractions musculaires etc. tout cela sur quelqu’un de soi-disant mort ! (...) Il est tellement évident que quelqu’un qui bouge, contracte ses muscles, modifie ses réactions physiologiques, lorsqu’on vient lui appliquer un scalpel, ne peut être considérer comme »mort« qu’il me paraît suffir de l’exprimer comme cela pour que n’importe qui dans son bon sens le comprenne. (...)Même à l’école, lorsque le professeur ’décérébrait’ une grenouille pour nous montrer les réflexes médullaires (en brûlant la patte d’un côté, elle rétractait l’autre), il le faisait pour que la grenouille ne souffre pas, jamais il n’aurait pensé ou nous aurait dit que la grenouille était ’morte’... »


                      • Catherine Coste Catherine Coste 13 septembre 2007 14:33

                        Une précision : Vous trouverez cette enquête dans son intégralité, ainsi que la bibliographie s’y rapportant (articles scientifiques, témoignages et toutes les autres sources) à l’adresse suivante :

                        http://ethictransplantation.blogspot.com/2005/09/enqute-sur-la-mort-encphalique-et-le.html


                      • touchatout 13 septembre 2007 17:24

                        Réponse de ma part (et je connais de nombreux cas)(en B) sur la "survie. Il est faut de dire qu’on ne gagne pas en durée de vie par rapport à la qualité de vie, en 97 j’avais au mieux quelques semaines à vivre (Cirrhose sur Hb agE) et je viens de fêter mes 10ans de greffe !!! mon exemple est « un » parmi tant d’autres qui ont retrouvé la « vie » et non une « survie » médiocre. OUI la greffe est un don de vie, et je n’ai aucune craintes sur les conditions de prélèvement de mon donneur, qui a été anesthésié (en B les donneurs sont anesthésié)


                        • Catherine Coste Catherine Coste 13 septembre 2007 19:55

                          Merci pour ce témoignage. Vous confirmez donc les propos du Dr. Andronikof : « Ce qu’on sait c’est que dans des cas manifestement désespérés, (hépatite fulminante, cardiomyopathie terminale) la transplantation réussie évite une mort à courte échéance ».

                          Du 29 au 31 mars 2007 ont eu lieu les Deuxièmes Journées Internationales d’Ethique : Donner, recevoir un organe , Droit, dû, devoir, au Palais Universitaire de Strasbourg. Ces Journées Internationales d’Ethique ont été proposées par le Centre Européen d’Enseignement et de Recherche en Ethique (CEERE) de Strasbourg et le Centre d’Etude, de Technique et d’Evaluation Législatives (CETEL) de Genève (Suisse). A l’occasion de cet événement, le Docteur Guy Freys, responsable du service de réanimation chirurgicale de l’hôpital de Hautepierre, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, a présenté les différentes questions soulevées par une (des) définition(s) de la mort, ainsi qu’un historique des découvertes médicales modifiant et/ou affinant les critères de définition de la mort. Il a évoqué les disparités d’un pays à l’autre. Reprenant les paroles d’un philosophe, il rappelle que la mort, qui était un mystère, est désormais devenue un problème. D’où le titre de sa présentation : « On ne meurt qu’une fois, mais quand ? ». Il a rappelé que la mort encéphalique était le parent pauvre de la communication grand public. le Dr. Guy Freys a précisé qu’en Europe, le Danemark s’était longtemps distingué. La mort encéphalique y était vue comme un état permettant d’aller aux prélèvements d’organes, mais il était entendu que la mort ne survenait véritablement qu’avec l’arrêt du coeur pendant le prélèvement des organes. C’est lors d’un référendum que la population va réagir : selon elle, cet état de fait n’est pas logique. Il faut que la mort soit l’instant où on fait le diagnostic de mort encéphalique pour que ce système de transplantations d’organes soit acceptable. On peut donc dire qu’au Danemark, c’est la population qui a rangé ce pays dans la mouvance de tous les pays d’Europe. Rappelons néanmoins que la mort encéphalique ne fait que l’objet d’un consensus mou au sein du corps médical : la question divise toujours...

                          Pour comprendre les enjeux du constat de décès sur le plan de l’éthique dans le cadre des prélèvements d’organes sur donneurs « décédés », je vous conseille de regarder l’excellente présentation du Dr. Guy Freys : « On ne meurt qu’une fois, mais quand ? » Lien vers cette présentation : http://w3appli.u-strasbg.fr/canalc2/video.asp?idvideo=6015

                          Un professeur honoraire de chirurgie cardio-vasculaire affirmait récemment : « Le soin avec lequel les prélèvements sont effectués n’est pas une profanation mais une glorification de la mort ». On ne peut s’empêcher d’effectuer un rapprochement entre cette affirmation et le résultat de plusieurs études en Allemagne et en Suisse, qui ont souligné que la proportion des porteurs de carte de donneur est particulièrement basse parmi les infirmiers des soins intensifs des hôpitaux où l’on pratique la transplantation d’organes. Source : La Revue Médicale Suisse No -628 : « Dons d’organes et transplantation : qu’en pensent les soignants ? » Lien : http://titan.medhyg.ch/mh/formation/article.php3?sid=21788 Ce rapprochement aboutit à un paradoxe...


                          • Catherine Coste Catherine Coste 14 septembre 2007 14:21

                            Je souhaite citer ici un extrait d’un article du Dr. Martin Winckler : « Le paternalisme médical français interdit tout débat sur l’euthanasie », par Martin Winckler (Article mis en ligne le 13 mars 2007) :

                            "Prélèvement d’organes et maintien médical légal d’un corps en vie artificielle

                            Le prélèvement d’organes pose lui aussi une question éthique rarement abordée avec la famille. La législation actuelle permet à toute personne qui le désire d’autoriser le prélèvement de ses organes en cas de coma dépassé à ’électroencéphalogramme plat’ (en état de mort cérébrale) fût-ce contre l’avis de la famille. Il est donc possible, de son vivant, de donner par écrit aux médecins l’autorisation de disposer de son corps à un moment où l’on ne sera plus en mesure de prendre cette décision en toute lucidité.

                            Don et prélèvements d’organes sont présentés par les services de transplantation comme étant louables et susceptibles de sauver des vies, mais ils taisent (ou feignent d’ignorer) que le médecin va choisir de maintenir en vie un patient ’en état de mort cérébrale’ afin de prélever ses organes. Maintenir un patient en vie artificielle pour lui retirer le coeur, les poumons, le foie ou les deux reins est une procédure qui n’est pas dénuée de sens symbolique, même si c’est pour tenter de prolonger la vie d’un autre patient.

                            Certes, la ’mort cérébrale’ est la condition légale préalable à tout prélèvement, mais elle ne donne pas pour autant, à elle seule, toute liberté au médecin de cesser ou de prolonger la réanimation de tous les patients sous machine... C’est la volonté clairement exprimée du patient qui détermine ces gestes.

                            On ne comprend pas bien pourquoi le maintien artificiel d’une vie pour les prélèvements d’organe serait justifié parce que le patient l’a autorisée, tandis que la mort accompagnée d’un patient lucidement fatigué de vivre et qui en émet le désir serait, en revanche, inacceptable.

                            La volonté de mourir à une heure choisie par le médecin (en fonction des nécessités du prélèvement) ne serait-elle recevable que pour les donneurs d’organes en mort cérébrale ? La mise à disposition du corps ne serait-elle justifiable que par l’existence d’un ’bien supérieur’ ? On retrouve ici l’aversion séculaire des pays catholiques (même lorsqu’ils se déclarent laïcs) envers toute forme de mort volontaire.

                            Aux yeux du corps médical, la décision d’un patient sain qui choisit de faire un don d’organes a beaucoup plus de valeur que celle d’un patient gravement atteint qui désire ne pas continuer à vivre.

                            Aux yeux de l’Eglise catholique, les greffes d’organes sont acceptables ; la mort volontaire ne l’est pas.

                            Coîncidence ?"

                            Source : http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=875


                            • Hemi 18 septembre 2007 09:44

                              Catherine, je trouve votre article extraordinairement bien argumenté et documenté. Vous posez le problème d’une manière claire et concise, en des termes accessibles au grand public et pourtant vous fouillez votre sujet et nous conduisez à mener une réflexion profonde et pour certains aspects nouvelle. L’angle d’attaque que vous vous êtes choisi me semble très pertinent, novateur, à rebrousse-poil sans agressivité. « Si un proche que j’aime se retrouve en état de mort encéphalique, la première question que je poserai si les médecins me demandent mon autorisation afin de prélever ses organes est ... » et vous posez très justement et sans afféterie cette question, qui synthétise votre parcours de réflexion. La « définition légale de la mort » ... formule en soi terrifiante. Vous avez j’en suis certaine exploré l’histoire de la mort, c’est tout à fait passionnant.

                              Envisagez-vous une thèse sur ce sujet ? Par simple curiosité, quelle est votre formation universitaire ? Qu’est ce qui vous a conduite à explorer ce sujet précisément ? DESS ou DEA bioéthique ?

                              Tous ces compliments pour simplement vous remercier pour votre capacité de réflexion et d’énonciation : savoir c’est bien, mettre à portée des autres, c’est encore mieux. Merci beaucoup.


                              • Catherine Coste Catherine Coste 19 septembre 2007 14:15

                                Merci pour ces encouragements ! Les raisons pour lesquelles j’ai effectué ces recherches sont fort éloignées de mon cursus universitaire. Dans mon environnement familial et professionnel, j’ai été (et suis toujours) en contact avec des médecins et chirurgiens confrontés aux prélèvements d’organes sur donneurs « décédés ». Face à l’indigence du discours public en France en ce qui concerne le constat du décès sur le plan de l’éthique dans le cadre des prélèvements d’organes sur donneurs « décédés » (donneurs d’organes en état de mort encéphalique, cérébrale, ou encore donneurs « décédés présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant », ce dernier état permettant le prélèvement des organes « à coeur arrêté »), j’ai été amenée (depuis mars 2005) à jouer un rôle de médiation éthique entre les usagers de la santé, le corps médical et les politiques (le Sénat notamment). Initialement, j’ai suivi un cursus en sciences humaines (langues et civilisations étrangères : allemand) et suis titulaire d’un DEA (Bac + 5) en littérature allemande. Mais tout arrive, puisque j’ai appris hier que ma candidature en Master « Ethique, science, santé et société » pour l’année universitaire 2007-2008 a été acceptée... Encore une fois, merci pour votre intérêt. Cordiales salutations, Catherine Coste


                                • Catherine Coste Catherine Coste 20 septembre 2007 12:20

                                  Pour répondre à la question : quels organes peut-on prélever sur donneur « décédé » ? Prélèvement multi-organes : S’il n’y a pas de contre-indications, cœur-poumons, foie, pancréas, reins, cornées, os, peau, vaisseaux peuvent être prélevés sur la même personne. Mais quelles sont les limites ? Voit-on apparaître un système de recyclabilité pour un autre individu ? Où sont les limites ? (Les anglais ont instauré la limite d’âge).

                                  Que signifie le terme de « donneur décédé » ? Dans le cas des prélèvements d’organes sur donneurs « décédés », il s’agit :

                                  1.-) de personnes dont le cerveau (ou une partie du cerveau) est détruit(e), tandis que le coeur bat encore (donneurs d’organes en état de mort encéphalique ou de mort cérébrale).

                                  2.-) de personnes « décédées présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant » (cet état permet les prélèvements « à coeur arrêté », qui ont repris en France en 2006). La destruction du cerveau n’est pas requise.

                                  Dans ces deux cas, le diagnostic de mort se fonde sur l’irréversibilité de ces états : irréversibilité de la destruction du cerveau dans le cas de la mort encéphalique ; échec des tentatives de réanimation en vue de rétablir la fonction cardio-circulatoire d’une personne dans le cas des prélèvements « à coeur arrêté ». Ces deux formes de décès ne font pas l’objet d’un consensus au sein de la communauté scientifique internationale, néanmoins il est un point qui fait l’unanimité : l’irréversibilité de ces états, qui permettent tous deux d’aller au prélèvement d’organes.

                                  La seule forme de décès qui met tout le monde d’accord (y compris la communauté scientifique médicale du monde entier) repose sur la destruction irréversible du coeur, des poumons et du cerveau. Il faut que ces trois conditions soient réunies. Cette forme de décès, objet d’un consensus universel (forme de décès univoque) ne permet aucun prélèvement d’organes.

                                  Dans les cas de « décès » qui permettent les prélèvements d’organes, ces trois conditions ne sont jamais réunies. C’est pour cette raison qu’on parle de formes de décès équivoques. Seules les formes de décès équivoques permettent les prélèvements d’organes.

                                  En quoi la mort encéphalique est-elle une forme de décès équivoque ? Pour répondre à cette question, je cite les propos du Dr. Andronikof, chef du service des urgences à l’hôpital Antoine-Béclère, Clamart (06/2007) :

                                  « Depuis peu en France [lois de bioéthique d’août 1996, révisées en 2004, ndlr], il y a une définition de la mort qui repose sur la mort encéphalique, autrement dit : quand il y a un coma tel que les gens ne pourront jamais revenir et qu’ils sont obligés d’avoir des machines pour respirer, pour tout, en fait, puisque le cerveau ne marche plus. Donc la définition de la mort en France repose sur une incompétence du cerveau, disons. J’ai été le premier je pense à m’élever, il y a 15 ans, contre cette définition de la mort puisque c’est extrêmement réducteur et finalement pas du tout réel puisque tout fonctionne sauf une partie du cerveau et là on dit que les gens sont morts. Mais c’est une pétition de principe, si vous voulez, mais c’est maintenant inscrit dans la loi en France, depuis quelques années. Ce qui est paradoxal, c’est que c’est inscrit dans la loi en France et en même temps, aux USA, en Grande-Bretagne, on se pose toutes ces questions qui sortent dans les articles en disant : ‘mais personne ne peut dire que ces gens-là sont morts !’ Donc c’est un paradoxe, on peut dire, une sorte de retard à l’allumage en France, où maintenant les gens sérieux et honnêtes ne peuvent pas dire que ces gens sont morts, mais il y a la pratique des transplantations, donc peut-être qu’on pourrait quand même les prélever puisque maintenant on ne peut rien faire pour eux. Mais ils ont bien compris qu’en fait personne ne peut dire qu’ils sont morts. En France, c’est inscrit dans la loi. Il faudra encore attendre un cycle, quelques années, pour qu’il y ait une prise de conscience en France. »

                                  En quoi l’état d’« arrêt cardiaque et respiratoire persistant » qui permet les prélèvements « à coeur arrêté » constitue-t-il une forme de décès équivoque ?

                                  je cite un extrait du rapport de l’Académie Nationale de Médecine du 14/03/2007, intitulé « Prélèvements d’organes à coeur arrêté » : « Depuis 1968 et jusqu’à présent, le prélèvement a été limité aux donneurs à coeur battant en état de mort cérébrale. Dans le sillage des expériences étrangères, la loi française a ouvert depuis août 2005 une voie nouvelle, celle des ’décédés présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant’ autorisant le prélèvement des reins et du foie. » Ce même rapport précise : « Il n’y a qu’une seule forme de mort : la mort encéphalique, qu’elle soit primitive ou secondaire à l’arrêt cardiaque ». Notons que dans le cas de la mort encéphalique, le coeur bat encore alors que le cerveau est détruit, tandis que dans le cas des sujets « décédés présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant » (forme de « décès » rendant possibles les prélèvements « à coeur arrêté »), le coeur ne bat plus, tandis que la mort du cerveau n’est pas requise. Ce qui conduit au paradoxe suivant : comment affirmer le décès d’un sujet « présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant », mais dont la destuction du cerveau n’est pas requise avant le prélèvement de ses organes, si la seule forme de mort qui prévaut légalement est celle du cerveau, qu’elle soit « primitive ou secondaire à l’arrêt cardiaque » ? Autant dire que ce sujet ne décèdera qu’après le prélèvement de ses organes, puisqu’avant le prélèvement, la destruction du cerveau n’est pas établie. Je rappelle qu’en l’état actuel des connaissances scientifiques, il n’est pas possible de déterminer avec certitude le moment précis de la destruction du cerveau, dans le cas d’un sujet « présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant ». A quel moment un tel sujet se trouve-t-il en mort encéphalique ? Combien de temps la mort encéphalique intervient-elle consécutivement à l’arrêt cardiaque et respiratoire persistant ? Ce fait n’est pas encore scientifiquement établi.

                                  Malgré les paradoxes, disparités des pratiques d’un pays à l’autre, controverses scientifiques, etc., force est de constater qu’en France, on est encore loin de chercher à se dégager des tentatives de définition légales des formes de mort permettant le prélèvement d’organes (dans le cas de la mort encéphalique et des prélèvements « à coeur arrêté »). A l’inverse, dans les pays anglo-saxons, la tendance est de parler de prélèvements d’organes sur donneurs mourants (dans le cas de la mort encéphalique et des prélèvements « à coeur arrêté »).


                                  • Hemi 23 septembre 2007 14:53

                                    peut-il y avoir cohabitation dans un meme systeme juridique de deux définitions légales de la mort ?


                                    • Catherine Coste Catherine Coste 24 septembre 2007 17:31

                                      La question de la définition légale de la mort est une question très complexe. Voici un tour d’horizon.

                                      Pour répondre à cette question, je cite le Dr. Guy Freys, Département de Réanimation chirurgicale des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. Le Dr. Freys a présenté en mars 2007, lors des « Deuxièmes Journées Internationales d’Ethique au Palais Universitaire de Strasbourg », les questions soulevées par une (des) définition(s) de la mort, ainsi qu’un historique des découvertes médicales modifiant et/ou affinant les critères de définition de la mort, et les disparités d’un pays à l’autre :

                                      "Déterminer le moment précis de la mort, affirmer avec certitude l’état de mort a toujours été une préoccupation et une difficulté de l’homme. L’expertise médicale de la mort n’est apparue que pratiquement à la fin du XIXème siècle et le certificat médical de décès n’est obligatoire que depuis 1937 pour permettre à l’officier d’Etat civil de délivrer le permis d’inhumer. Ce n’est qu’en 1948 que l’arrêt circulatoire est annoncé comme signe légalement reconnu de la mort par décret. La difficulté inhérente de définir et de préciser le moment et l’heure de la mort, difficulté qui a toujours existé, va se trouver accentuée par ou du fait des progrès de la réanimation à partir du milieu du XXème siècle, où la réanimation permet de suppléer des fonctions cardiaques et respiratoires qui représentaient jusqu’alors les critères scientifiques indiscutables de la mort. Ces avancées vont nécessiter de revoir la définition épistémologique de la mort. (...) Un petit rappel historique s’impose. (...) Le nouveau concept de mort cérébrale se dessine à partir de 1959, à partir des descriptions de coma dépassé de Mollaret et Goulon. En 1965, le Professeur Goulon avait organisé un gros colloque à Marseille qu’il avait intitulé : ‘Les états frontière entre la vie et la mort’ et reconnaissait à l’époque l’absence de critères simples, indubitables, objectifs qui permettent de dire clairement s’il y a mort. Le terme de mort cérébrale apparaît pour la première fois dans un article qui relate une greffe à partir d’un organe prélevé sur un patient ... ‘à cœur battant’ ! C’est donc le développement de la transplantation qui va nécessiter de toute urgence, de la part de la communauté médicale, une définition claire de cette mort cérébrale pour permettre le prélèvement d’organes et recueillir l’acceptation sociétale d’une telle procédure. En 1968 on valide le concept de mort cérébrale (5 août 1968, déclaration de Harvard aux USA et 25 avril 1968 : circulaire Jeanneney en France) mais on se garde bien d’en préciser les critères, les Américains disant qu’il faut les établir en fonction des connaissances et en France, la fameuse circulaire Jeanneney dit que l’élaboration des critères va être imminente et proposée par l’Académie de Médecine. Il faudra attendre 28 ans pour les voir apparaître. La France a donc eu quelques mois d’avance sur les Américains pour décréter que la mort cérébrale était un état de mort. Monsieur Cabrol, deux jours après la promulgation de cette circulaire, va faire la première greffe à partir d’un donneur considéré en mort cérébrale. (...). L’arrivée de ce concept a apporté avec lui une multitude d’interrogations éthiques et a engendré nombre de controverses et de confusions, beaucoup n’y voyant qu’un prétexte pour légaliser le prélèvement d’organes sur personne ‘décédée à cœur battant’. (...) Ce concept [de mort encéphalique] est aussi initialement controversé même chez les professionnels de la santé puisque si vous regardez des études des années 80, vous vous rendrez compte que 40 pour cent des professionnels de santé sont très réticents à admettre cette mort cérébrale. Cette méconnaissance reste encore aujourd’hui à mon sens le frein le plus important pour l’acceptation du don et [la mort encéphalique] reste le parent pauvre de l’information au grand public, et principalement le principal responsable du refus des familles confrontées au don d’organes. Ce scepticisme est dû à l’aspect non conventionnel de la mort, puisque le cœur bat et la peau est chaude. Penser que ce corps est mort n’est pas aisé.

                                      Pour ajouter à la difficulté de compréhension, deux concepts vont voir le jour : celui de la mort encéphalique : ’whole brain death’, adopté aux USA, en France et aujourd’hui par une majorité de pays, qui exige la destruction du cerveau et du tronc cérébral ; et la mort du tronc cérébral : ‘brainstem death’, concept adopté au Royaume-Uni et en Inde, qui reconnaît à cette seule destruction (celle du tronc cérébral) le statut de mort. Ce qui est sûr, c’est que ces deux états sont des états de non-retour à la vie - personne n’en est jamais réchappé -, et que la respiration est abolie. Il faut donc une suppléance de la fonction respiratoire. Ces états conduisent toujours à court terme à l’arrêt de toutes les fonctions de l’organisme, quels que soient les moyens de réanimation mis en œuvre. Les différents pays, qu’ils aient adopté la mort encéphalique ou la mort du tronc cérébral, ont rapidement ressenti la nécessité de légiférer sur la validité médico-légale de ces morts, mais aussi sur les critères de définition, la finalité de ces critères étant de constater l’état irréversible du constat de la mort. Ce qui frappe, ce qui dérange, ce qui va alimenter la confusion, c’est que les critères retenus varient d’un pays à l’autre. Or là on ne peut pas invoquer des différences culturelles. On demande des faits scientifiques, aussi ces variétés de définition ne facilitent-elles ni la compréhension et, surtout, ni l’adhésion du grand public. Ainsi, dans certaines législations, la seule observation clinique suffira à établir le diagnostic de la mort, dans d’autres pays, on exigera un test ou un examen de confirmation pour valider le caractère irréversible de cette mort cérébrale. Je vous ai représenté là l’article du Monde qui est paru juste avant le fameux décret du 22/12/1996 qui régit la définition de la mort encéphalique en France. Cet article souligne la difficulté de la rédaction du décret définissant la mort encéphalique, et témoigne des avis divergents, qui au sein même du corps médical se sont exprimés sur un thème aussi sensible et d’une grande portée symbolique. L’article souligne aussi que ces dispositions s’inscrivent dans un paysage fort contrasté, qui voit l’opinion publique avoir à la fois confiance dans l’efficacité des équipes médicales et redouter ‘la rapacité de ces mêmes équipes’. La conclusion de cet article met l’accent sur le travail pédagogique à accomplir pour faire en sorte que soient mieux perçus les objectifs, les difficultés et les nécessités pratiques du corps médical. On voit bien que dans tous ces textes, dans tous ces besoins de législation, les peurs ont changé, les peurs se sont déplacées : la peur de l’inhumation prématurée a fait place à la peur des morts qui n’en seraient peut-être pas. Il y avait donc urgence à vraiment donner des définitions claires et précises de cette mort encéphalique et de celle du tronc cérébral. (...) Concrètement : suivant les critères retenus dans les différentes législations, vous serez reconnu comme mort à 17h00 en Espagne dès la réalisation du premier EEG puisqu’il s’agit là des critères adoptés en Espagne, par contre dans la même situation en France, on devra attendre quatre heures de plus et réaliser un deuxième EEG pour vous décréter mort. Aux Etats-Unis, où dans la moitié des hôpitaux, les critères d’observation du tableau clinique sont suffisants, suivant les Etats, il faudra attendre 6 à 24h00 avant de vous déclarer mort. L’hétérogénéité de ces critères, l’absence de consensus, les controverses, tout cela favorise naturellement l’apparition de nouveaux courants et je voudrais vous citer les deux principaux qui sont tout à fait opposés.

                                      D’une part on entend de plus en plus de voix s’élever pour remettre en cause la mort cérébrale elle-même, tout en admettant le caractère irréversible du processus, c’est-à-dire la non possibilité de retrouver la conscience et la respiration, et le fait que ces états [la mort du tronc cérébral et la mort encéphalique, ndlr.] peuvent conduire au prélèvement d’organes. Mais ces mêmes voix insistent pour séparer cet état propice à faire un prélèvement d’organes et la mort. Il faut souligner qu’en Europe, le Danemark s’était longtemps distingué. La mort encéphalique y était vue comme un état permettant d’aller aux prélèvements d’organes, mais il était entendu que la mort ne survenait véritablement qu’avec l’arrêt du cœur pendant le prélèvement des organes. C’est lors d’un référendum que la population du Danemark va réagir : selon elle, cet état de fait n’est pas logique. Il faut que la mort soit l’instant où on fait le diagnostic de mort encéphalique pour que ce système de transplantations d’organes soit acceptable et compréhensible. C’est sa population qui a rangé le Danemark dans la mouvance de tous les autres pays d’Europe. A l’opposé de ces voix qui réclament de ne plus parler de mort cérébrale, il y a des voix qui demandent à aller encore plus loin, et réclament la reconnaissance de la mort néocorticale, c’est-à-dire le statut de mort à celui qui ne posséderait plus ses fonctions corticales supérieures, en arguant du fait que la mort de la personne prime sur celle de l’organisme, et que s’il n’y a plus de personne, il n’y a plus de vie. Ce concept de mort néocorticale est initié par un neurologue écossais (...) qui s’appuie sur l’étendue des lésions de la matière grise interdisant tout rapport conscient avec le monde extérieur. Mais dans ces cas-là, la respiration spontanée est le plus souvent préservée. La commission présidentielle américaine de 1981, qui avait adopté la mort encéphalique, avait rejeté ce concept et a interdit de considérer cette situation comme un état permettant le prélèvement d’organes, mais conclut quand même que le caractère irréversible de la perte de conscience ne pouvait être affirmé en l’état actuel des connaissances, mais laissait la porte ouverte au cas où un jour on pourrait définir exactement les zones qui seraient responsables de cet état-là. Si de prime abord on devait mettre un jour en évidence les contours exacts de la région du cerveau responsable de cette fonction et pouvoir démontrer le caractère irréversible de sa destruction, une nouvelle polémique s’engagerait inévitablement sur la définition et l’instant de la mort. L’exemple le plus médiatisé de cet état-là était celui de Mme Terri Schiavo, qui a fait un arrêt cardiaque le 25/02/1990 et sur sa tombe vous voyez :’Elle a quitté cette terre le 25/02/1990 et demain [31/03/2007, ndlr.] sera l’anniversaire de sa mort légale puisque son mari, après beaucoup de procédures juridiques, a pu faire arrêter la nutrition parentérale et elle est décédée après l’arrêt de la nutrition, c’est-à-dire quelques jours : il est évident que ça ne va pas aussi vite que quand on arrête un ventilateur, mais elle est morte parce qu’on lui a arrêté l’alimentation parentérale qu’elle avait depuis 15 ans."

                                      Pour en revenir aux tentatives de législation en France : Les critères annoncés par la Circulaire Jeanneney de 1968 sont effectivement élaborés 28 ans plus tard, avec les lois de bioéthique d’août 1996, révisées en 2004. Il y a une définition de la mort qui repose sur la mort encéphalique, autrement dit : quand il y a un coma tel que les gens ne pourront jamais revenir et qu’ils sont obligés d’avoir des machines pour respirer, pour tout, en fait, puisque le cerveau ne marche plus. Donc la définition légale de la mort en France repose sur une incompétence du cerveau. Ce qui est paradoxal, c’est que cet état de fait est inscrit dans la loi en France tandis qu’aux USA et en Grande-Bretagne, de nombreux articles scientifiques affirment qu’on ne peut pas dire que les gens en état de mort encéphalique sont morts. Cette situation est paradoxale, on pourrait parler d’un « retard à l’allumage » en France. Il faudra encore attendre quelques années pour qu’il y ait une prise de conscience de cet état de fait en France.

                                      En 2005, pour faire face à la pénurie de greffons, la législation Française s’est intéressée à la reprise des pratiques de prélèvements d’organes « à coeur arrêté », c’est-à-dire sur des patients « présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant ». Je cite un extrait du rapport de l’Académie Nationale de Médecine du 14/03/2007, intitulé « Prélèvements d’organes à coeur arrêté » :

                                      « Depuis 1968 et jusqu’à présent, le prélèvement a été limité aux donneurs à coeur battant en état de mort cérébrale. Dans le sillage des expériences étrangères, la loi française a ouvert depuis août 2005 une voie nouvelle, celle des ’décédés présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant’ autorisant le prélèvement des reins et du foie. » Ce même rapport précise :

                                      « Il n’y a qu’une seule forme de mort : la mort encéphalique, qu’elle soit primitive ou secondaire à l’arrêt cardiaque ».

                                      Or cette définition légale de la mort aboutit à un paradoxe : dans le cas de la mort encéphalique, le coeur bat encore alors que le cerveau est détruit, tandis que dans le cas des sujets « décédés présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant » (forme de « décès » rendant possibles les prélèvements « à coeur arrêté »), le coeur ne bat plus, tandis que la mort du cerveau n’est pas requise. Ce qui conduit au paradoxe suivant : comment affirmer le décès d’un sujet « présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant », mais dont la destuction du cerveau n’est pas requise avant le prélèvement de ses organes, si la seule forme de mort qui prévaut médicalement et légalement est celle du cerveau, qu’elle soit « primitive ou secondaire à l’arrêt cardiaque » ? Autant dire que ce sujet ne décèdera qu’après le prélèvement de ses organes, puisqu’avant le prélèvement, la destruction du cerveau n’est pas établie. Je rappelle qu’en l’état actuel des connaissances scientifiques, il n’est pas possible de déterminer avec certitude le moment précis de la destruction du cerveau, dans le cas d’un sujet « présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant ». A quel moment un tel sujet se trouve-t-il en mort encéphalique ? Combien de temps la mort encéphalique intervient-elle consécutivement à l’arrêt cardiaque et respiratoire persistant ? Ce fait n’est pas encore scientifiquement établi.

                                      On voit bien que les tentatives de définir la mort d’un point de vue légal, dans le but de permettre l’activité des prélèvements d’organes sur donneurs « décédés » se heurtent à des contradictions insurmontables. Pourquoi ? Il y aurait un conflit insurmontable entre la nécessité de laisser passer suffisamment de temps pour que le décès d’un donneur d’organes potentiel puisse être raisonnablement prononcé, et la nécessité de prélever des organes (greffons) viables, ces organes ou greffons devant être prélevés le plus tôt possible. D’où l’adage anglo-saxon exprimant ce dilemme : « as dead as necessary, as alive as possible » : le donneur potentiel d’organes, dont on dit qu’il est décédé, doit en fait être aussi mort que nécessaire (aux yeux de la loi) tout en étant aussi vivant que possible (pour que les organes prélevés soient transplantables).

                                      Dans les pays anglo-saxons, depuis quelques années, nombre d’articles scientifiques affirment qu’il est inadéquat de parler de donneurs morts dans le cas de donneurs d’organes en état de mort encéphalique ou de donneurs « décédés présentant un arrêt cardiaque et respiratoire persistant » (prélèvements « à coeur arrêté »). Selon ces mêmes articles scientifiques, Il serait plus adéquat (honnête) de parler de donneurs mourants. Voici un article scientifique récent, qui synthétise cette tendance et en explique les raisons :

                                      « Seeking an ethical and legal way of procuring transplantable organs from the dying without further attempts to redefine human death. » Auteur : Evans DW., MD, Queens’ College, Cambridge, UK. In : « Philosophy, Ethics and Humanities in Medicine (PEHM) », juin 2007, N°29, pages 2-11.

                                      « Because complex organs taken from unequivocally dead people are not suitable for transplantation, human death has been redefined so that it can be certified at some earlier stage in the dying process and thereby make viable organs available without legal problems. Redefinitions based on concepts of ’brain death’ have underpinned transplant practice for many years although those concepts have never found universal philosophical acceptance. Neither is there consensus about the clinical tests which have been held sufficient to diagnose the irreversible cessation of all brain function—or as much of it as is deemed relevant—while the body remains alive. For these reasons, the certification of death for transplant purposes on ’brain death’ grounds is increasingly questioned and there has been pressure to return to its diagnosis on the basis of cardiac arrest and the consequent cessation of blood circulation throughout the body. While superficially a welcome return to the traditional and universally accepted understanding of human death, examination of the protocols using such criteria for the diagnosis of death prior to organ removal reveals a materially different scenario in which the circulatory arrest is not certainly final and purely nominal periods of arrest are required before surgery begins. Recognizing the probably unresolvable conflict between allowing enough time to pass after truly final circulatory arrest for a safe diagnosis of death and its minimization for the sake of the wanted organs, Verheijde and colleagues follow others in calling for the abandonment of the ’dead donor rule’ and the enactment of legislation to permit the removal of organs from the dying, without pretence that they are dead before that surgery. While it may be doubted whether such a ’paradigm change’ in the ethics of organ procurement would be accepted by society, their call for its consideration as a fully and fairly informed basis for organ donation is to be applauded. »


                                      • alexdred 12 janvier 2009 12:39

                                        Pour plus de renseignements sur la carte de donneur d’organes
                                        et sur la journée mondiale du don d’organes
                                        et des chiffres sur le don d’organes


                                        Pour plus d’infos sur la grande dcause nationale 2009 "Don de Vie" (organes mais aussi sang plaquettes et moelle)
                                        RDV @ le blog Don de vie

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès