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Eric Zemmour se raconte un roman

Après avoir étudié les aspects intéressants de l’analyse d’Eric Zemmour, puis rapporté sa misogynie, qui verse parfois dans une vision de la société plus proche de la Préhistoire que de l’après-guerre, il faut noter un autre aspect étonnant chez ce féru d’histoire, ces nombreux arrangements avec la vérité.

Entre progressisme et Tea Party
 
Bien sûr, une partie de l’analyse économique du Suicide Français rejoint les analyses des alternatifs. Il met en parallèle Jean-Claude Trichet à sa nomination à la tête de la BCE « I am not French  » avec Christopher Soames, ancien commissaire britannique, pour qui : « dans une organisation internationale, il faut toujours mettre un Français car ils sont les seuls à ne pas défendre les intérêts de leur pays  ». Il note que le patron de la BCE est 15% mieux payé que le président de la Commission et les commissaires 25% mieux payés que le chancellier Allemand ou le président Français. Enfin, pour lui « les consommateurs français profitaient à plein des baisses de prix ; ils ne se rendaient pas compte que les satisfactions qu’ils tiraient en tant que consommateur plombaient la feuille de paie du salarié, et menaçaient l’emploi du chômeur en puissance qu’ils étaient ».
 
Mais il dit aussi que « la France a laissé filé les coûts salariaux  », ce qui n’a de sens que si la politique de régression sociale est une norme. Il récidive en disant qu’« en France, le SMIC fut revalorisé massivement, de coup de pouce en coup de pouce, à l’occasion de chaque élection présidentielle  ». Pour rappel, Jacques Chirac avait accordé un coup de pouce de 2% en 1995 et François Hollande, de 0,6% en 2014, ce qui est d’autant moins fort qu’il faudrait prendre en compte les gains de productivité. Enfin, il dénonce un système social « aux couches épaisses, étouffantes, financées à coup d’endettement public  » avec l’accent des Tea Party qui contraste avec des tonalités parfois plus sociales. C’est d’autant plus étrange que nous ne sommes pas si endettés et que nous ne dépensons pas tant que cela.
 
Recalé en histoire économique
 
Puis il avance que nos déficits viendraient d’un manque d’épargne, d’un excès de consommation, alors qu’ils viennent d’un libre-échange dévastateur. Il affirme imprudemment que « la France, comme l’Amérique, est en déficit extérieur car elle a désappris l’épargne. Et en particulier l’épargne publique  » alors que notre pays a un fort taux d’épargne des ménages et que l’Etat n’épargne pas. Il affirme aussi que « du 19ème siècle jusqu’à la reconstruction d’après 1945, le capitalisme avait privilégié l’épargne et l’investissement, mettant en avant les tempéraments austères et économes (…) La fin de la parité entre le dollar et l’or a enterré les efforts déployés au cours de tout le XXe siècle pour rétablir l’ordre et la stabilité du XIXe siècle », ce qui est totalement infirmé par les nombreuses bulles spéculatives qui éclatent jusqu’en 1929, le 19ème siècle n’ayant pas été un modèle de stabilité, avec de nombreuses crises financières.
 
Il s’égare complètement sur la fameuse loi de 1973 : « c’était l’article 25 de la loi de 1973 qui interdisait à l’Etat de se refinancer gratuitement auprès de la Banque de France, comme il l’avait fait depuis l’après-guerre et sous le Général de Gaulle (…) il fallait adopter le modèle américain (…) La loi de 1973 était le produit de son temps ». Non seulement il n’y a pas d’équivalent aux Etats-Unis, mais en outre, il a été démontré que cet article ne remonte pas à 1936 et que cette loi n’a pas du tout joué le rôle que certains lui attribuent encore, malgré les précisions apportées par plusieurs experts.
 
Le gaullisme, réinventé et critiqué
 
Eric Zemmour place le Général de Gaulle comme la figure tutélaire de notre histoire : « la France était en train de mourir mais ne le savait pas encore. Elle n’existerait plus sans le Général de Gaulle  ». Mais sa présentation du grand homme fait souvent fausse route. Il voit en lui un homme du 19ème siècle. Etrange pour un homme qui a théorisé l’utilisation des chars, voyait dès 1940 comment finirait la guerre, et qui a su accompagner l’évolution de la société, ce que Zemmour lui reproche d’ailleurs : « il avait lui-même sapé son œuvre de rétablissement en laissant les femmes, avec la fameuse loi Neuwirth autorisant la pilule en 1967 s’emparer du feu sacré de la procréation ».
 
Sur l’Algérie, il soutient que « De Gaulle choisit donc le progrès économique et social contre la grandeur impériale et la profondeur géostratégique (…) Il privilégia la jouissance hédoniste pour enterrer l’héroïsme chevaleresque ; le matérialisme consumériste à rebours d’une vision sacrificielle de l’existence  » tout en disant, sans se rendre compte de la contradiction, que « jeune, de Gaulle, qui n’avait pas attendu Samuel Huntington pour théoriser le choc de civilisations  », à rebours de tout le message qu’ll a transmis. Plus ridicule encore, il soutient qu’après 1968, « De Gaulle vira gauchiste. Il rêva d’autogestion  » alors que ces écrits des années 1940 démontrent qu’il y pensait depuis longtemps. Il soutient même que « La gauche put dès lors enclencher l’opération de récupération du Général  », dont on cherche encore les traces alors que François Mitterrand a construit la gauche contre le gaullisme.
 
Entre réalité arrangée et excès
 
A force de penser que tout est lié, Eric Zemmour finit par écrire une histoire qui semble s’éloigner de plus en plus de la réalité, l’important étant de trouver une cohérence, même imaginée, aux évènements, quitte à prendre de grosses libertés avec la réalité. Il tombe également dans des excès ridicules. La première ligne du livre « La France, l’homme malade de l’Europe  » est assez ridicule car si notre pays est en crise, il n’est pas celui qui va le plus mal. N’est-il pas très excessif de faire de « Cohn-Bendit, l’icône de la nation » ? Si la situation est difficile aujourd’hui, il tombe trop souvent dans un noir et blanc qui manque furieusement des nuances que cet amateur d’histoire devrait pourtant connaître.
 
Ainsi, il décrit une « déconstruction joyeuse, savante et obstinée des moindres rouages qui avaient édifié la France, histoire d’une dépossession absolue  », mais pourquoi parler « des moindres rouages » ? Tout ce qui est excessif n’est-il pas insignifiant ? Evoquer la « colonisation des esprits » provoquée par Dallas est tout aussi excessif. Et n’exagère-t-il pas en parlant de « la décapitation par Mai 68 de la structure hiérarchique qui donnait sa colonne vertébrale à la société française  » ou quand il dit que « cette victoire (de 1998) fut dérobée, subtilisée, transformée, transfigurée un soir d’été, par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques et devint un formidable objet de propagande » ?
 
Finalement, Natacha Polony a très bien décrypté ce livre en soulignant qu’une de ses principales carences est sa « pensée binaire  ». Pire, à force de vouloir servir sa lecture de l’histoire de notre pays, il finit par tordre l’histoire pour qu’elle colle à sa vision sans nuance des choses, ce sur quoi je reviendrai demain.
 
Source : « Le suicide français  », Eric Zemmour, Albin Michel

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5 réactions à cet article    


  • Rmanal 4 mai 2015 11:04

    Le problème de Zemmour est que c’est un idéologue, et uniquement un idéologue. Point de pragmatisme ou de vérité : son seul but est de faire passer SA vision des choses, en étant incapable d’écouter ses contradicteurs. Alors, soit, il est cultivé, mais vraiment pas très intelligent.


    • fred.foyn Le p’tit Charles 4 mai 2015 14:55
      Ayez son talent pour parler d’Eric Zemmour... !

      • ykpaiha ykpaiha 4 mai 2015 17:35

        Bonsoir,

        Que Mr Zemmour ait des libertés avec tel ou tel fait, n’est pas vraiment l’empreinte de son succes.
        Que dire alors, des libertés ou des historiettes autoalimentées par voie de presse interposée par la classe dirigeante obnubilée d’obtenir un semblant de crédibilité en chiffon, alors que les faits disent le contraire.

        Non, je pense que Zemmour, sert de deversoir a une population, en mal d’exister, prête, et ce serait interressant d’approfondir, a prendre , a saisir quelconque occasion de detruire ce qui est de plus en plus ressenti comme une occupation.

        De plus en plus autour de soi, on ressent ce malaise s’agrandir, ( peu importe avec qui, le but est d’exister) et comme le « Pouvoir » ne laisse aucune alternative, aucun débat, aucune perspective autre que son propre délire, ne reste aux gens sensés que l’opportunité de défaire pour résister.

        Ce n’est que dans ce sens, que je percoit Zemmour, et bien d’autres, dans la volonté d’une société de s’émanciper, non pas par une alternative mais dans la destruction du pouvoir qui est en place et qui peu ou prou ne rassemble finalement que lui-meme et ses janissaires hurleurs.

        Apres seulement on pourra trier le bon grain de l’ivraie, alors Zemmour, Lepen, bof....juste faisons en sorte que les occupants, américanistes, europeistes, banksteristes...s’en aillent.


        • OMAR 4 mai 2015 18:30

          Omar147
           
          Ici à Barbes, on ne comprend pas que ce soit E. Zemmour, un algérien ou plutôt un amazigh de pure souche qui contrôle les papiers au barrage de police de la « Goutte d’Or »....


          • L'enfoiré L’enfoiré 5 mai 2015 08:58

            @Laurent,

             Comme je l’ai dit précédemment, c’est donner beaucoup d’honneur à ce Zemmour que d’en parler tellement à la suite d’un bouquin.
             Rien à foutre de ses références des personnalités qu’il met en parallèle.
             « Il se raconte un roman », Bien dit.
             Il a sa vision passéiste et tous ses lecteurs croient qu’il a raison d’avoir une nostalgie du passé.
             Le monde évolue tous les jours.
             Le monde n’est pas la France.
             Demain qui le sera ?
             L’Afrique, l’Asie ?
             Le monde occidental doit faire attention, il vieillit terriblement 

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