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Fanatismes et fantasmatique (II)

Les deux dispositifs capables de maîtriser le fanatisme et le fantasmatique ont été employés avec des succès avérés mais loin de ce que l’on pouvait espérer. Ce sont la théologie et la philosophie avec la Raison en position centrale pour les deux. Le monde « pathologique » aux multiples ressorts fantasmatiques place l’individu dans un univers des formes faisant office de contenu. Cet univers est dépourvu de transcendance, de verticalité. Les techniques de l’information ne sont qu’aplatir le monde en créant une écume qui masque le fond substantiel des êtres. Ce monde a été analysé il y a 20 ans par Peter Sloterdijk (traité d’intoxication volontaire) qui s’est également prononcé sur l’intérêt d’utiliser la métaphore du système immunitaire pour caractériser notre époque. Le fantasmatique ne choque même plus et même devient anodin et invisible. Comme si nous nous étions habitué à vivre dans un monde « pathologique » dépourvu de contenu, de sens. Les bavards médiatiques sont dans la posture du faux étonnement quand ils font remarquer que les hommes d’Etat les plus en vue n’ont pas de vision pour l’avenir. Cela fait 20 ans au moins que ce système sans vision au contenu négligé perdure et que le monde ne cessé d’avancer avec ses pathologies sociales devenues chroniques. The show must go on !

Fantasmatique est dérivé du grec phantasia qui signifie hallucination. Le sens s’applique encore actuellement si l’on convient que les fantasmes mentaux sont des hallucinations dans le système des idées. Le cerveau est rempli d’information et interprète le monde contre la raison des choses. Le cerveau déformé voit le monde de telle manière que sa vision confirme ses désirs idéologiques et fantasmatiques. Le monde économique déforme aussi le cerveau avec la publicité et les médias ne font guère mieux. C’est pour cela que les débats sont occupés par tant de polémiques. Du grec polemos, guerre. Si guerre il y a dans la polémique, c’est une guerre qui concerne la manière de voir des interlocuteurs, un « voir » qui porte le plus souvent sur les structure formelles et non pas le contenu, qui lui est au centre des controverses philosophiques. Dans la polémique, les esprits aboient et s’accrochent à la forme des faits en se disputant sur le bien et le mal, le bon et le mauvais. A l’inverse, la controverse porte sur les chemins, les voies, les aspirations, la verticalité de l’être projetée dans l’advenir. La polémique et la controverse sont dans le même rapport que l’innovation et la création. Pour conclure provisoirement, il nous faut envisager que le monde poursuive sa course pathologique dans la mesure où les technologies de l’information ne cessent de se déployer, offrant de ce fait des moyens accrus pour la propagation de virus mentaux. Le fantasmatique a un bel avenir. Le fanatisme a une longue histoire qui n’est pas prête de se terminer. Notre monde est démuni pour combattre le fanatisme. Une guerre faite contre le terrorisme et ses effets viraux, ses impacts immunitaires, ce n’est pas une guerre conventionnelle comme celles du passé qui opposaient des armées sur un territoire. Nous sommes dans une conjoncture différente qu’il faut penser avec des outils inédits.

Une chose est certaine, la multiplication des moyens de communication avec le Net et les écrans domestiques offre des supports pour la propagation des infections virales fantasmatiques et le processus n’est pas prêt de s’éteindre. Les informations pléthoriques et souvent déformées ne peuvent qu’altérer les processus intersubjectifs par lesquels les individus acquièrent du contenu et remplissent leur être. Le monde des formes au contraire constitue un écran d’information donnant l’illusion d’un plein mais ce n’est qu’un artifice et la mécanique des profondeurs finit par faire entendre sa vérité sous formes d’intuitions phénoménologiques (au sens de Husserl), notamment le sentiment d’angoisse ou d’errance et bien évidemment, l’idée d’un vide existentiel.

Le fanatisme a une longue histoire. Après la Renaissance, dans le courant du 16ème siècle, se sont déroulées des guerres de religion dont l’épisode le plus connu est le massacre de la saint Barthélemy. Les fidèles sont sortis des clous. Le 16ème siècle a vu aussi s’amplifier les pratiques dites magiques dans le sillage de Paracelse et de ses résultats alchimiques dans le domaine de la médecine. Mais très vite, les docteurs de la foi y ont vu l’empreinte du malin et la chasse aux sorcières a commencé. Le pouvoir politique renseigné par une pseudo-science religieuse s’est appuyé sur plusieurs traités dont le « marteau des sorcières », ouvrage ayant connu plus de trente éditions recensées, entre 1487 et 1669. Ce qui montre bien le ressort fantasmatique lié à cette police religieuse et les jugements exécutoires prononcés par des tribunaux princiers avec l’appui de textes que l’on qualifierait de performatifs. Pourtant, l’Eglise et ses docteurs éclairés étaient opposés au contenu de ce livre sur les sorcières et leur démon. La théologie aurait dû contenir la chasse aux sorcières et même les massacres entre fidèles mais la religion a dévié et suscité fanatismes et fantasmes. La raison a eu le dernier mot sur cette chasse avec comme figure emblématique Malebranche qui a su développer des arguments rationnels et théologiques pour faire cesser cette folie politique. L’étude de cet épisode de l’Histoire est très instructive. Elle montrerait comment un pouvoir politique s’inspire d’une religion et l’instrumentalise en la faisant sortir de ses cadres théologiques. La chasse au sorcière fut un phénomène de société dont le ressort était politique et la pseudo-science religieuse un moyen.

Au 21ème siècle, les sociétés ont été profondément transformées mais le fanatisme n’a pas disparu malgré les espérances nourries par la raison, la démocratie et le progrès matériel. Ce fanatisme est d’actualité avec les attentats en Europe et dans le monde et ne se réduit pas uniquement aux mouvances islamistes. Quant au fantasmatique, ne peut-on en déceler quelques exemples dans un champ inattendu, celui des applications scientifiques. La science s’est substituée à la magie. Paracelse a fait place aux spécialistes des épidémies dotés d’arsenal permettant de séquencer les génomes et d’analyser les molécules. Lorsque le virus H1N1 arriva, un phénomène de « panique » s’est développé. Les « fantasmes pandémiques » se sont propagés grâce aux médias (voir mon analyse dans le livre « H1N1, la pandémie de la peur »). La « panique » s’est propagée avec comme source les élites, les milieux politiques, les autorités scientifiques et comme cible les populations sans oublier les médias qui sont habilités à diffuser les informations, qu’elles soient toxiques ou salutaires. Mais la raison et les faits ont fini par contrer ce théâtre de peurs sanitaires propagées par des « virus fantasmatiques » avec la complicité de quelques autorités.

Le fanatisme et le fantasmatique sont dans le même rapport que le contenu et la forme ou alors le psychotique et le névrotique. Telle me semble être la conclusion provisoire de cette incursion sociologique, une conclusion qui sert de clé heuristique pour introduire l’ontologie de la forme et du contenu comme l’un des « axes cardinaux » de la philosophie concernée par l’information et l’ordre. Une philosophie qui convient également à la nature et au monde physique.


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10 réactions à cet article    


  • Jo.Di Jo.Di 11 avril 19:24

    Le cerveau déformé voit le monde de telle manière que sa vision confirme ses désirs idéologiques et fantasmatiques.
    Le cerveau même non déformé interprète le monde suivant son idéologie, c’est la phénoménologie. C’est plutôt que la société du spectacle à engluer toute politique, consumérisme et fatuité, chers au Capital.
    La science s’est substituée à la magie.
    Exact et à la religion avec le transhumanisme
    La théologie aurait dû contenir la chasse aux sorcières et même les massacres entre fidèles mais la religion a dévié et suscité fanatismes et fantasmes.
    la chasse aux sorcières était CIVILE, l’Eglise ne occupant que d’hérésie et essayait même de freiner cette chasse aux sorcières (vue comme paganisme)
    Le fanatisme et le fantasmatique sont dans le même rapport que le contenu et la forme ou alors le psychotique et le névrotique.
    FAUX, le fanatisme peut reposer sur une rationalité, mais cette rationalité peut (et souvent doit) ignorer le réel (qui d’ailleurs n’est pas connu en général). Le fanatisme peut être rationnel où irrationnel, il est souvent les 2.
    Elle montrerait comment un pouvoir politique s’inspire d’une religion et l’instrumentalise en la faisant sortir de ses cadres théologiques
    La pensée dominante est celle de la classe dominante mais elle s’impose aussi a celle ci qui ensuite la défend où s’adapte : Clovis s’adapte, Louis XVI non ....
    Le capitalisme est l’ex extraordinaire d’adaptation : national => mondialiste, raciste => anti-raciste


    • Jo.Di Jo.Di 11 avril 19:39

      notamment le sentiment d’angoisse ou d’errance et bien évidemment, l’idée d’un vide existentiel.
      => à mon avis ce n’est pas qu’une intuition ....
      => c’est une réalité tt à fait rationnelle d’homo économicus le bobo du bac à sable consumériste, l’individu hypertrophié qui n’est politique que dans et par la caste des flans ... et qui pleure comme l’immature le droit, sans devoir, le droit à la tétée (comme le migrant) qui n’a pas de devoir (comme défendre son pays au lieu de foutre le camp), c’est l’homme citoyen virtuel (qui bientôt cliquera pour élire le plus smart ...), non social donc, et évidement comme l’aime tant Capital, non social économiquement, le FREE-branleur de la « petite société » de Tocqueville, donc névrosé par ce vide ontologique et holistique.
      Barbu l’a compris. Bobo est l’autoroute pour l’Idée (même débile) vu le peu de circulation.


    • L'enfoiré L’enfoiré 11 avril 20:10

      @Jo.Di bonjour,


       Vous décrivez des concepts que je connais très bien. Je n’ai pu déterminer dans quel camp vous vous situez. En général, cela dépend de beaucoup de choses. D’abord des parents, ensuite du type d’éducation que vous choisissez : études littéraires qui se retrouvent en partie dans les sciences humaines ou des sciences numérique plus proche des mathématiques et qui n’ont plus rien à voir avec l’homme et l’humanisme.
       Quand vous dites que le fanatisme peut reposer sur une rationalité. Bien entendu, Comme l’autre camp ;
       Le mien fut la science et la technologie par le numérique..
       Le pouvoir politique s’inspire d’une religion ? 
       Peut-être bien. Vous avez peut-être raison. 
       Je n’ai jamais voulu entrer en politique. Cela ne m’intéresse pas de m’occuper de cela, même si j’en parle parfois comme citoyen du monde.
       Je connais évidemment, l’idéologie qui a fait partie de mes préoccupations pendant mes années d’activité.
       Je ne suis pas nationaliste, mais peut-être mondialiste, c’est à dire non-raciste de fait.


    • L'enfoiré L’enfoiré 11 avril 20:12

      @Jo.Di,

       « homo economicus » 
      Yes, Sir. 
      Accounting matters. 

    • Jo.Di Jo.Di 12 avril 00:31

      @L’enfoiré
      Le mot racisme ne veut rien dire, on confond même volontairement race et espèce.... Sous couvert de racisme on place l’égoïsme de l’assiette, l’ethnocentrisme, la défense de l’Histoire, la défense des racines, la xénophobie, l’anti-mondialisme.
      L’anti-racisme n’est que l’alibi du mondialisme capitaliste comme le fut le racisme droitdelhommiste pour la colonisation tout autant capitaliste.
      Mais à jouer avec les concepts, le bobo amène a réellement considérer le racisme comme l’idéologie seule restante contre le « système ». Il a donné rationlailté au racisme, seule arme anti multi-accuturelle (ça lui a permis aussi de dézinguer Marchais ce raciste anti-immigration, et le PC est mort de son incohérence)
      Aussi rien d’étonnant que la politique régresse, l’infra-politique religieux et racial est sa dernière ligne de défense, dans une Humanité virtualisée « Qui dit Humanité ment » Proudhon


    • L'enfoiré L’enfoiré 12 avril 14:37

      @Jo.Di Bonjour,

        Au lieu de dire « racisme » disons plutôt « d’une culture différente » ou « allochtones » comme on appelle cela chez nous.
        Cela se ressent sur la manière de vivre, de manger, par exemple.
        Puis, il y a les différences internes.
        De vivre en couple, homo ou hétéro sexuel, 
        Plus on deviendra nombreux, plus il y aura d’alternatives, d’oppositions de principes, de concepts de vivre ensemble à mettre en compétition.
        C’est à dire que la complexité augmentera d’autant....
        Et aussi, la possibilité de manipuler les règles.
        Ce qui fait tout l’intérêt des justices locales qui toucheront dans tous les cas de figures pour trouver des compromis moyennant finances...

    • L'enfoiré L’enfoiré 11 avril 19:41

      Bonjour Bernard,


      Contenant et contenu. 
      La forme qui crée l’imagination et les images comme outils de communication et le fond qui donne le sens universel qui restera toujours le même indépendamment de l’environnement où cela se passe. 
      Des études littéraires de quelqu’un confrontées à des études drastiques et pragmatiques des chiffres de quelqu’un d’autre. 
      J’en ai fait un sketch par cette différence d’approche. « Le Chiffre contre la Lettre ». Ce sketch a créé une déchirure dans une relation de plusieurs mois.



      • Jo.Di Jo.Di 12 avril 00:16

        Je me rappelle de qq qui était nouveau dans ma région dire :
        « Il faut que je me fasse un cercle d’amis »
        comme pour meubler un appart ... et Houellebecq a bien décrit ce genre de « cercles » ....
        N’est votre camarade que celui qui défend une chose commune avec vous, ce qui n’existe plus.
        Et comme l’avait prévu Engels, nous vivons le temps où même la famille n’a plus de commun à défendre non plus, après le peuple, et la communauté religieuse disparus
        Alors ne reste que le capitalisme de la séduction, le spectacle, le loisir pour remplir les vies, les expériences artificielles de « vie intense ». Et la communauté « virtuelle » le succès des manifs sur InterBEnet ... par ex
        Alors rien d’étonnant que par romantisme et aventure des jeunes aillent en Syrie, qu’il soient pauvres où même riches, et de tout temps le milicien sort de la pègre (ce fût le cas en Yougoslavie aussi, de tout bord) car il est de cette volonté de vie intense
        Mais toutes les idéologies de ce romantisme mortifère ont une autre force : par essence le romantique est imaginatif et passif (la critique du romantisme allemand par Carl Schmitt) mais quand l’opportunité advient, alors il se lance sans peur, enthousiaste que ses rêves prennent forme. Et là le fanatisme est libéré.

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