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Fétichisme et fantasmes au Japon

Le Japon est probablement le pays qui a porté le fétichisme à son plus haut niveau. Certes, tous les Japonais ne s’adonnent pas à des pratiques de ce genre et restent dans les limites d’une sexualité ordinaire et consensuelle. Mais la variété des possibilités en ce domaine dépasse largement en imagination ce qui s’accomplit sous d’autres cieux. S’il existe une tradition ancienne de pratiques sexuelles élaborées, la modernité, la mondialisation associée aux nouveaux moyens de production médiatique et technologique ont décuplé des variations sur le thème depuis les deux dernières décennies.

Définissons d’abord le fétichisme et essayons de le sortir du domaine des perversions selon l’interprétation freudienne. Le fétichisme, bien que datant de la nuit des temps, n’a été identifié et défini comme tel qu’à la fin du 19° siècle par Binet, qui influença les travaux de Freud. En cette époque dominée par le moralisme bourgeois de type victorien, de nombreux médecins et physiologistes ont essayé d’aborder l’analyse des perversions et des comportements dits déviants par le biais de la science et non de la morale. Malgré tout, l’imprégnation monothéiste culpabilisant la chair, tant dans la tradition juive que chrétienne, a largement influencé ces chercheurs. Et même si les travaux de Freud et de ses disciples ont fait scandale, ils n’en sont pas moins imprégnés par un environnement judéo-chrétien. Ce n’est nullement le cas du Japon, où la culture et les religions occidentales n’ont eu qu’une très faible influence sur le comportement sexuel des individus.
 
Pour Freud, le fétichisme est intimement lié à une peur profonde de la femme, et à la peur de la castration. Le fétichiste aurait donc peur du coït (concept métaphorique d’un vagin pourvu de dents symboliques, dévoreur de pénis) et utiliserait donc des objets ou des parties du corps de l’autre pour arriver à l’orgasme. Cela ne tient pas compte du fétichisme féminin, qui bien que moins fréquent existe bel et bien et résumerait la sexualité « normale » à un acte de pénétration par voie vaginale entre deux adultes consentants de sexe différent. Tout le reste, au sens strict ne serait que perversion. Cette approche est très limitative et renvoie aux prescriptions talmudiques, aux Pères de l’Eglise et aux manuels de confession destinés aux prêtres catholiques, c’est-à-dire à l’environnement religieux et culturel familier à Sigmund Freud, éduqué dans la tradition juive et consultant des bourgeoises catholiques autrichiennes.
 
L’approche comportementale est plus séduisante, car elle rattache le fétichisme à une réminiscence de l’enfance, donc au souvenir. L’attirance pour les bas, les pieds, les chaussures, les cheveux, serait donc une résurgence de souvenirs, sorte de madeleine de Proust au niveau érotique. Mais cela balaie trop vite le pouvoir de l’imagination et la créativité individuelle et s’il est des cas évidents de fétichisme remontant à l’enfance déclenchés par un facteur initial, cela n’explique pas tout.
 
De plus, cette explication ne tient pas vraiment compte de l’imprégnation culturelle du fétichiste et de son environnement. Pour prendre un exemple trivial, on ne peut expliquer le succès des romans SAS de Gérard de Villiers que par une sorte de mimétisme culturel occidental et surtout français. En effet, pour atteindre un grand nombre de lecteurs, il ne faut pas que les fantasmes et les actes sexuels du héros soient trop éloignés des capacités imaginatives du lecteur et soit compatibles avec son imprégnation culturelle en matière de sexualité. Ainsi Malko croise des femmes en body fuchsia, jamais vert pomme, car le rouge et ses nuances entre dans l’imaginaire occidental come la couleur de l’érotisme. Roses rouges du langage des fleurs, couleur du sang de la menstruation, Dame aux camélias, cœurs de la Saint Valentin et sous vêtements rouges offert au premier janvier par les Italiens.
 
D’ailleurs, si les jeunes saoudiens offrent des cartes à dominante rouge à la Saint Valentin, malgré les interdictions de la police de la moralité, ce n’est que par appropriation d’une coutume occidentale, avec le désir de montrer leur modernité.
Le champagne bu dans un escarpin est aussi un classique européen. Boire du gros rouge dans une santiag ou une Doc Martens n’attirerait que peu de lecteurs ou de spectateurs. Le 19° bourgeois a glorifié les amours ancillaires dans les maisons closes avec inversion des rôles : fantasme du piétinement par une prostituée déguisée en soubrette fouetteuse, fessée avec un plumeau traduisent un désir évident de domination inversée pour des gens revenant ensuite à une position sociale dominante dans la vie réelle. L’infirmière dominatrice et la femme aux bottes rouges évoquée par le cinéaste Juan Buñuel, allant sur les brisées de son père Luis, auteur de ces monuments du fétichisme que sont « cet obscur objet du désir » et « Belle de jour » vont dans le sens de cette exacerbation du plaisir au travers du fantasme. Quant à Sade, son imagination ne dépasse pas celle d’un gamin précoce si L’on compare ses écrits aux trouvailles des Japonais.
Le fétichisme n’est donc pas un détournement de « l’objet » sexuel, une paraphilie ou une sexualité de substitution, mais une exacerbation du désir et une recherche effrénée du plaisir par d’autres modes d’expression que les voies habituelles.
Oublier la composante culturelle en matière de sexualité est s’exposer à des erreurs d’interprétation. Ainsi, s’il existe partout dans le monde des adorateurs du pied, ce fétichisme n’a pas partout la même signification. Le bonheur est certes dans le pied, mais pas obligatoirement avec la même signification. La pratique des pieds bandés, heureusement disparue de Chine sous la férule de Mao tsé toung peut être considérée comme une forme extrême de fétichisme, mais a aussi son explication sociale. En effet, la Chine ayant été de tous temps un pays rural, les femmes y ont participé activement aux travaux agricoles. En épousant une femme aux pieds ridiculement petits, on affirme son statut social. Celui de quelqu’un suffisamment riche pour entretenir une ou plusieurs épouses qui n’ont pas besoin d’aller travailler aux champs.
 
Et puis, il est possible par extension d’assimiler le fétichisme à des passions prenantes et exclusives n’ayant à priori aucune connotation sexuelle évidente. Les collectionneurs compulsifs de montres peuvent être assimilés à des fétichistes et pour revenir au Japon, les aficionados de la décimale de pi, 3.1416, capable de s’enflammer à l’audition de la récitation sans fautes de plusieurs milliers de décimales peuvent être considérés comme tels.
 
Les Japonais sont avec les Allemands les deux peuples qui ont le plus exploré les limites des « perversions », des déviances et des anomalies d’ordre sexuel, mais dans des domaines radicalement différents. Les auteurs de culture allemande en dehors de Freud se sont passionnés sur ces thèmes. Il n’est qu’à citer Sacher-Masoch, Krafft-Ebing, Jung ou Adler, sans oublier les littéraires comme Heine, Kleist ou Brentano et les médecins et érudits spécialistes de la nécrophilie, bien moins connus du grand public. Quant à l’industrie du porno allemand, elle s’est longtemps spécialisée dans la scatologie la plus extrême.
 
Le Japon, par contre a développé tout un arsenal de pratiques autant surprenantes que variées qui commencent à séduire les occidentaux du fait de la mondialisation et de la diffusion massive de l’information par internet. Nombreuses sont les pratiques érotiques venues du Japon qui commencent seulement à être connues et diffusées en Europe et aux Etats-Unis.
 
La propagation de l’érotisme au Japon ne date pas d’hier. Il n’est qu’à se référer aux si souvent évoquées estampes, ancêtres des mangas. Les estampes dont celles d’Utamaro et d’Hokusai, qui ne dessinât pas que des vagues, montrent plus facilement des poils pubiens que les dessins animés pour adultes d’aujourd’hui. Mais il existe aussi depuis des siècles d’autres formes d’expression de l’érotisme. La variété est grande, passant des boules de geisha, ancêtres des sex toys (en réalité originaires de la Chine impériale) permettant une stimulation vaginale en marchant, aux netsukes, ces petites figurines en ivoire ou en os montrant des accouplements en diverses positions, sans oublier les processions avec un géant pénis de pierre. Et tout le monde a vu au moins une fois « L’Empire des sens », de Nagisa Oshima relatant un fait divers de 1936 et la suite moins réussie « L’Empire de la passion » qui se déroule à la fin du 19° siècle. L’occupation américaine et les décennies qui vont suivre verront l’ouverture de l’Empire du soleil levant à d’autres sources d’inspiration érotique sans pour autant altérer l’esprit du pays. Bien au contraire, il ne s’agira pas de la copie féale et larvaire du modèle occidental mais d’une véritable créativité.
 
Le mode d’habillement occidental va exacerber la recherche du plaisir par déplacement érotique sur le sous-vêtement féminin ou son absence comme dans les bars sans culotte avec miroirs au sol, permettant le voyeurisme pendant la consommation de breuvages divers et variés. Les renifleurs de culottes déjà portées ont fait école et déjà la France a ses adeptes, de même que le fétichisme des bas, des collants, des chaussettes montantes, du coton, des culottes d’écolières ou l’attirance pour les dentelles. Récemment, un voleur de culottes qui utilisait une canne à pêche vient de se faire prendre après plus de quatre mille prises. Le fétichisme des chaussettes longues tombant sur la cheville a plus de connaisseurs qu’en Europe où le fantasme du bas filé est nettement plus prisé. D’ailleurs un amateur éclairé qui recevait des slips de jeunes filles tout juste pubères par la poste a récemment porté plainte contre son expéditrice pour tromperie sur la marchandise. Sa « fournisseuse » étant une grand-mère qui arrondissait ses fins de mois. L’attrait pour les Lolita en uniforme scolaire a aussi ses partisans qui se distinguent des amateurs d’ « Hawaïennes » plus exubérantes, aux coiffures et vêtements agressifs. Une autre tendance concerne les fausses blessées qui arborent des bandages, les Kegadoru, (poupées blessées), moyen parait-il d’attirer l’attention par la vulnérabilité. La spécialisation dans le fantasme peut aller très loin, dans la couleur des bandages par exemple avec tout un langage symbolique. Il en va de même pour les amateurs et collectionneurs de barrettes de cheveux ou de photos de jeunes filles de dos avec accessoires dans les cheveux. Certains collectionneurs n’éprouvent de sensation que pour les barrettes bleues, restant totalement sans émoi si la couleur en est différente. D’autres préfèrent les nattes, alors que le fait de toucher les cheveux, surtout d’une inconnue est plutôt tabou partout en Asie orientale.
 
Le bondage a aussi ses adeptes (kinbaku ou shibari) et se pratique autant qu’il se regarde dans des films d’animation ou des mangas spécialisés. Les mangas et les dessins animés érotiques ou pornographiques (eichi ou hentai) représentent près de 20% de la production totale des publications. Un point important est le fait que les héroïnes ont souvent l’air « en dessous de l’âge légal », ce qui pourrait suggérer un attrait caché pour la pédophilie de certains amateurs. L’absence de poils pubiens sur les dessins, probablement voulue par la censure, augmente le sentiment d’avoir à faire à des adolescentes. Les personnages sont aussi fréquemment de type européen et les jeunes filles bien que juvéniles ont souvent des poitrines énormes.
 
L’expansion du nombre des personnes âgées et le nombre record de centenaires ont modifié la pyramide des âges. Les seniors étant aussi des consommateurs, l’industrie du film pornographique a donc visé ce créneau et désormais, il existe une production mettant en scène de vieux acteurs tt aussi copulateurs que les plus jeunes.
 
Le tourisme sexuel en groupe possède aussi ses adeptes. Il a surtout lieu en Thaïlande et en Chine continentale. Une orgie géante à Nankin regroupant une centaine de clients japonais et de prostituées chinoises dans un hôtel organisée lors de la date de commémoration de l’invasion du pays par les troupes japonaises en 1931 a fait scandale en 2003 et déclenché une réaction des autorités chinoises. L’affaire débouchât sur la condamnation de organisateurs à des peines sévères ; d’autant que Nankin fut le théâtre de massacres de masses en 1937.
 
Mais le tabou le plus difficile à enfreindre pour une Japonaise est celui de l’ondinisme ou urophilie. En effet, une pudeur extrême concerne la miction et les toilettes sont équipées de jets d’eau permanents pour masquer les bruits de miction ; Le Japon est ainsi devenu le premier producteur en matière d’innovation dans les sanitaires et organise régulièrement des salons du lavabo et de la cuvette de WC qui attirent des visiteurs du monde entier.
 
Reste enfin des pratiques fétichiste et voyeuristes moins courantes mais ayant tout de même des adeptes comme le chikan ou simulation de viol collectif dans un endroit public avec figurants préalablement payés pour ne pas réagir.
 
Le Fétichisme médical Iryou fetchi est plus commun, il fait intervenir de fausses infirmières en uniforme hyper sexualisé et des médecins sadiques pratiquant des examens gynécologiques au doigt ou au spéculum kusuko. A ce genre peuvent être rattachées les talqueuses de fesses, qui poudrent, fessent les postérieurs, changent les couchent de grands adultes en période de régression anale mimant le retour à l’enfance. Ces amateurs sont souvent des hommes exerçant de hautes responsabilité ayant besoin de régresser pour se déstresser.
 
Par contre, la douche de sperme bukkake et l’éjaculation faciale sont des importations venues du porno américain qui n’ont rien de spécifiquement japonais.
Le plus curieux est l’étirement douloureux du nez hana zeme manuellement ou avec divers instrument. Il est possible que cette torture soit une forme symbolique d’androgynie, le nez étiré de la femme représentant un clitoris disproportionné, presque phallique. Restent enfin l’attrait pour les tatouages longtemps attribués au milieu criminel des yakusa avec tout une symbolique à la fois érotique mais aussi d’appartenance à un gang et une hiérarchie, mais qui commencent à se vulgariser parmi une population non criminogène.
 
Maintenant comment expliquer cet attrait pour le fétichisme ? Si nous revenons à l’explication freudienne, il s’agirait donc d’une immaturité sexuelle, une peur du coït et une évolution restée au stade oral et anal du développement de la personnalité. Cela ne tient guère la route car la société japonaise est tout sauf immature et la copulation est loin d’être bannie. Et puis, la création mythique du Japon, selon la tradition shinto est le résultat d’une lance pénétrant le magma, d’où jaillira l’éclaboussure qui sera la première île de l’archipel nippon. Un véritable coït originel symbolise donc l’émergence du Japon, bien loin de la culpabilisation judéo-chrétienne.
 
Par contre la procréation est en berne et la natalité une des plus basses du monde. Le recours au fétichisme serait plutôt une réponse de l’inconscient collectif à la crainte de la reproduction sexuée. On pourrait parler de « syndrome d’Hiroshima », les Japonais ayant été traumatisés à vie par l’explosion de la bombe. Le traumatisme collectif serait une piste expliquant la dérive sexuelle vers des activités non copulatoires donc non reproductive. D’ailleurs, l’avortement est très fréquent au Japon et sert souvent de méthode contraceptive. Mais il ne faut pas oublier la part de l’individuel de chacun, car si tous les Japonais ne sont pas fétichistes et s’il existe comme partout des phénomènes de mode et d’imitation, la sexualité reste avant tout une affaire personnelle influencée par l’environnement.

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