Quand on parle d’une fin de civilisation, ou de son déclin, on peut évoquer la remarque désenchantée de Paul Valéry après la grande guerre quand il déclarait « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Mais cette antienne est en réalité intemporelle. La disparition de l’ Égypte ancienne, de l’empire Romain ou Ottoman, des Incas, sont quelques exemples parmi d’autres de l’effacement des civilisations qui perdurent souvent d’autres manières. Ainsi le droit romain s’est appliqué en Europe longtemps après le sac de Rome par Alaric en 410. A chaque époque des clercs se sont alarmés d’éventuels signes annonciateurs de décadence par rapport au passé. De tous temps les maîtres se sont offusqués de l’indiscipline et/ou de l’inculture de leurs élèves. Faut-il pour autant refuser de voir ce qui se passe sous nos yeux pour tenter d’y apporter du sens ? Doit-on se contenter d’un relativisme universel hérité des bégaiements de l’histoire qui nous empêcherait d’être plus clairvoyant sur notre époque ? Toute la question est de savoir s’il est encore possible de penser ce monde pour en comprendre les éléments les plus signifiants quand celui-ci est devenu à la fois plus complexe et systémique.
Que ce monde soit devenu plus complexe est une évidence que chacun peut vérifier tous les jours : qui n’a jamais éprouvé de perplexité devant certains « progrès » techniques ? Le réglage d’un simple « répondeur » se relève parfois difficile parce que des techniques sophistiquées ont envahi tout notre espace mental et relationnel tout en nous privant de l’un comme de l’autre. L’intimité a presque disparu en raison du développement massif de nouveaux systèmes de communication et de surveillance : téléphone portable, géolocalisation, biométrie, caméras etc. pendant que les médias et l’internet répercutent instantanément à l’autre bout de la planète des nouvelles dont l’importance et la qualité sont très variables, ce qui réclame de notre part un filtrage si nous ne voulons pas crouler sous la saturation cognitive et l’overdose émotionnelle. Sous l’impact de ces phénomènes, les cadres traditionnels de la pensée sont devenus flous ou éclatés et ont entraîné une perception confuse de l’espace et du temps qui nous rend le proche lointain et le lointain proche tout en sacralisant la toute puissance de l’instant. Cette situation pourrait évoquer la folie psychotique. Relevons seulement l’écart croissant qui existe entre ces développements de la modernité qui réclament sans cesse notre attention, ou de nouveaux savoirs, et les recherches anthropologiques qui montrent que nos capacités psychiques ont peu évolué depuis le magdalénien, d’où peut-être le sentiment d’indigestion psychique.
Quant à la dimension systémique de notre monde et de ses multiples interdépendances croisées, qui pourrait aujourd’hui le nier ? Chaque battement d’aile semble pouvoir déclencher un cyclone à l’autre bout de notre planète devenue si petite en peu de temps. On peut évoquer l’impact des pollutions qui, contrairement à celles de Tchernobyl, ne s’arrêtent pas aux frontières et voyagent sans nous demander notre avis. L’écologisme actuel est riche en thèmes de ce genre qui nous reviennent parfois sous forme de catastrophes réelles ou imaginaires sur lesquelles veillent, soi disant pour notre bien, une armée d’experts et de techniciens tous plus déterminés les uns que les autres à éradiquer l’adversaire grâce à la « science ». Malheureusement les enjeux de pouvoir et d’argent soutenus par les lobbies font que certaines disciplines, comme la climatologie, sont devenues le jouet de manipulations médiatiques planétaires. La récente crise financière systémique est aussi un exemple fort : tel un jeu de dominos, l’effondrement de quelques établissements hier encore prospères (que personne, parmi ceux qui font de l’économie une science, n’avait prévu) montre à tous que cette financiarisation repose en réalité sur un jeu de dupes qui, tel un casino, n’enrichit jamais que la banque et ses affidés. Naturellement on pourrait également parler de la diffusion mondiale des virus qui, grâce aux mesures drastiques qui ont accru la peur des populations, sont un peu devenus l’équivalent du terrorisme aveugle qui frappe au hasard les innocents. C’est la loterie du vivant ou l’éternelle lutte du bien et du mal qui se poursuit par delà les civilisations interconnectées.
Il se trouve justement qu ’en 1993 Samuel Huntington a exposé à Harvard la thèse du « choc des civilisations » qui a eu un important retentissement en dépit d’évidentes lacunes. Il existe selon lui sept civilisations différentes (occidentale, slavo-orthodoxe, musulmane, chinoise, japonaise, hindoue et africaine) qui après les affrontements idéologiques du passé, se livreraient à présent une lutte sans merci. Pour lui, c’est dans le sentiment de la « différence » que la violence trouve sa source, ce qui n’est pas totalement faux, à condition de considérer ces « civilisations » comme des entités immuables et surtout étanches les unes aux autres. Or c’est loin d’être le cas : les cultures humaines ont toujours été transformées par toutes sortes d’ échanges, surtout au XXIème siécle, et beaucoup de conflits récents ont endeuillé des pays ou ethnies très proches : deux guerres mondiales pour des pays riverains, invasion du Koweit par l’Irak, conflit meurtrier Irak-Iran, génocide au Rwanda, guerre au Vietnam, en Bolivie, guerre civile en Espagne ou Colombie, éclatement de l’ ex-Yougoslavie etc. L’attentat du WTC le 11/09 est venu relancer maladroitement cette thèse du « choc des civilisations » en réunissant les néocons autour d’une nouvelle « croisade » contre « l’axe du mal » sans réfléchir au fait que ces terroristes sont souvent très occidentalisés ou que la plupart d’entre eux envient notre mode de vie, ce qui les rend plus proches de nous que nous le croyons. S’ils sont contre nous, c’est tout contre. On voit par là que les thèses de René Girard semblent plus confortées que celles de Huntington quand la « rivalité mimétique » augmente de fait la « frérocité ». En France et en Europe, les guerres de religions entre catholiques et protestants pourraient facilement nous convaincre que les semblables et les proches sont souvent plus dangereux que les étrangers, un peu comme ces crimes qui sont plus fréquemment commis par des personnes de la famille que par des inconnus.
Au point de cette réflexion force est de constater que la rationalité a peu de place dans notre monde et que ce sont les croyances et les peurs, ou les fantasmes, qui mènent le bal. L’homme primitif a inventé les premiers dieux pour vaincre la maladie ou la mort et pour expliquer les éléments naturels qui l’effrayaient tels que le feu, l’orage, ou les éclipses. Ainsi depuis l’aube du monde, l’humanité n’a cessé de créer des imagos puissantes pour conjurer ses angoisses. C’est précisément ce que décrit la psychanalyste Mélanie Klein concernant la formation du « bon » et du « mauvais » objet chez le bébé durant la phase schizo-paranoïde, dans les premiers mois de la vie. Le « bon objet », c’est à dire l’environnement maternel protecteur (en réalité un objet partiel internalisé) intervient dans le psychisme infantile comme une sorte de divinité rassurante qui protège l’enfant du « mauvais objet », c’est à dire de toutes les frustrations peurs et angoisses qui sont clivées et projetées sur des objets extérieurs assimilés à des persécuteurs. Pour développer ce parallèle il est frappant de constater combien les religions monothéistes se sont toujours nourries de leurs adversaires : hérésies, sorcières, diables ou mauvais djinns, et d’oppositions tranchées comme celles de l’enfer et du paradis. Saint Georges terrassant le dragon est une allégorie de la victoire de la foi et du bien sur le démon source du mal. Mais en réalité les croyances humaines dépassent de beaucoup le fait religieux : toutes les idéologies récentes : colonialisme, communisme, nazisme, fascisme, ultralibéralisme, fonctionnent largement sur le même mode binaire du « bon » et du « mauvais objet ». Le colonialisme apporte les bonnes valeurs de l’Occident aux mauvais indigènes incultes. Le communisme glorifie la victoire du bon prolétariat sur les mauvais exploiteurs. Le nazisme prône la pureté d’une race noble contre celles qui sont jugées inférieures. Le fascisme exalte le sentiment nationaliste contre tous les autres. L’ultralibéralisme érige la productivité matérielle et la technique en bien-être suprême tout en ravalant l’humain au rang de marchandise.
Aujourd’hui le débat sur l’identité nationale accentue ces écarts. La votation sur les minarets en Suisse est un autre exemple. Le mal est identifié : c’est un « mauvais objet » qui vient forcément de l’extérieur. C’est un persécuteur. C’est donc l’immigré ou le métèque. Et pour renforcer ces croyances qui maintiennent le sommeil de la raison il faut amplifier toutes les peurs qui placent l’État en position de « bon sein », augmenté de science de savoir et de technique, qui viendra le moment venu rassurer les citoyens, car chacune doit avoir son antidote. Contre les terrifiants virus qui déciment le monde il y a l’arme fatale de la vaccination. C’est comme un missile qu’on met dans le corps pour faire des anticorps. Contre les envahisseurs il y a le Rafale. Contre les terroristes il y a les Forces Spéciales et les Services Secrets. Contre les mauvais paradis fiscaux et pour la bonne économie libérale il y a le G 20. Cherchez l’erreur. Pour aider les pays du tiers monde si retardés il y a les bons experts des organisations internationales. Contre le réchauffement climatique il y a le GIEC. Toutes les parades techno-scientifiques sont prévues et rien ne doit échapper à leur vigilance quasi universelle, à ceci près qu’il leur manque l’essentiel.
Car le rayonnement de l’Occident sur le monde depuis le XVème ou XVIème siècle est principalement fondé sur des valeurs humanistes. Quand l’anatomiste Vésale (1514-1564) entreprend en Italie la dissection de corps humains et privilégie l’observation directe, il réduit à néant les apports de Galien et son apport novateur bénéficie à toute l’humanité. Les brevets ne sont pas encore inventés... Quand Copernic (1473-1543) élabore sa théorie de l’héliocentrisme qui bouleverse le géocentrisme aristotélicien c’est un nouveau cadeau qui est fait à la raison. Idem avec les encyclopédistes du XVIIIème, Darwin, Freud ou Einstein. Mais où sont les Erasme de notre époque ? Pour autant l’Occident ne doit pas être exonéré de toute critique : on a brûlé des « sorcières » jusqu’au XVIIIème. Napoléon a voulu répandre l’esprit des lumières dans toute l’Europe mais il l’a mise à feu et à sang. Et pour diffuser la bonne parole religieuse et civilisationnelle le colonialisme a fait des ravages que nous n’avons pas fini de payer. Il ne s’agit donc pas de glorifier l’ Occident mais de reconnaître l’importance d’authentiques précurseurs qui en s’affranchissant de tutelles religieuses dépassées par la modernité et de croyances obsolètes ont pu apporter la raison là où il n’y avait auparavant que des fantasmes, et diffuser leurs idées dans le monde entier. De fait, celui-ci s’est largement occidentalisé de la Chine au Japon. De l’Inde à l’Afrique. Et même chez les talibans, grâce aux Etats Unis.
Si le monde avec l’Europe au centre de la planisphère se termine c’est parce qu’un autre a déjà fait son apparition : complexe, métissé, incertain, mouvant. Mais il reste à le réenchanter par un humanisme moderne qui ne renie pas son passé et se tourne vers l’avenir. Il s’agit simplement de remettre l’homme au centre. Le respect de celui-ci retentira positivement sur l’état de notre planète. La spiritualité devrait garder ses prérogatives habituelles en favorisant une réappropriation contemporaine des textes sacrés. Quant aux sciences humaines, si elles redressent la tête plutôt que les pensées soumises à débat, ce sera pour questionner l’hypertrophie de la technoscience mise au service de pseudo-valeurs ou d’un principe de précaution inadapté, et la marchandisation d’un monde générateur de violence parce qu’il asservit l’homme par les objets. L’éducation et la culture pourraient alors retrouver leur rang essentiel au lieu d’être constamment dépréciées. Le lien social reprendrait de ce fait une place concrète pour s’ouvrir davantage à l’autre et dépasser les relations virtuelles afin de redonner au citoyen un statut qu’il n’aurait jamais du perdre pour peser sur la cité et même au-delà. Chimère que tout ceci ? Oui, sans doute, car les croyances qui exorcisent les peurs pour les rendre supportables ont la peau dure, et qu’on ne peut vivre sans elles. Mais aussi utopie mobilisatrice pour les citoyens que nous sommes d’un monde nouveau. Ce défi nous attend. Chacun peut s’en saisir localement avec en prime l’opportunité de retrouver raison et dignité perdues.

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@ issmane : Merci pour vos remarques et le lien vers le superbe texte de Louis LATOURRE qui (...)
07/12 14:45 - astusBel article fond et forme, et de curieux points de convergence avec celui-ci : (...)
07/12 11:54 - issmane@Astus Je ne pense vraiment pas que François Jullien, directeur de l’Institut de la (...)
07/12 01:05 - franco-chinois"...hasardeux de parler de choses que l’on ne connait pas bien, ou de façon livresque" (...)
06/12 12:31 - DenebJe vous laisse juge de votre opinion concernant "...les croyances freudiennes, qui n’ont (...)
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