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Accueil du site > Actualités > Société > Flagrant délire sur croissants

Flagrant délire sur croissants

(de l’art et la manière d’essayer de rompre le contrat de travail en milieu boulanger)

Il était une fois une petite boulangerie, un petit parking, une petite ville de province. Tout est petit dans cette histoire, sauf la souffrance de celle qui va la vivre.
En contrebas d’un quai, derrière la levée, tranquille, lourde et lente, coule la Loire.

Je me souviens. C’est l’histoire de Danielle. Elle est importante, puisque ce fut la sienne.

Danielle, vendeuse, est le "pilier" de l’établissement depuis 20 ans. Elle s’entendait bien avec son premier patron ; elle n’a jamais eu de problème avec le nouveau depuis que le prédécesseur est parti à la retraite il y a quelques mois. Son nouvel employeur n’est d’ailleurs pas un inconnu : il avait été apprenti ici même avant de devenir ouvrier boulanger. Avant de racheter le fonds de commerce. 
Passées vingt heures, ce dimanche là comme d’autres, en l’absence totale de l’employeur et de son épouse durant toute la journée - ce qui était inhabituel -, après avoir tout laissé en ordre dans la boulangerie, Danielle se dirige vers sa voiture garée sur le parking. Danielle tient une boite de carton, identique à celle qui conditionnerait à votre intention quelques quiches et croissants achetés chez l’artisan du coin.
 
Justement, ce soir, le contenant est celui-là. C’est d’ailleurs une habitude : chaque dimanche depuis toujours, par décision de l‘employeur depuis deux décennies, labeur dominical terminé, Danielle s’en retourne chez elle avec une baguette de pain et quelques « reliefs » de ces pâtisseries obligatoirement vouées à la poubelle en fin de semaine, veille de repos de la boulangerie. Très souvent, l’épouse du boulanger lui prépare le paquet. 
 
Qu’un (ou plusieurs) salarié bénéficie de cette privauté est chose courante dans la profession. Il s’agit d’un « avantage » que l’employeur accorde. L’avantage, s’il est « … fixe… général… constant » devient un usage, règle non écrite mais pratiquée dans des professions déterminées.
Un usage d’entreprise peut bien sûr être remis en cause. Mais la dénonciation ou la modification d’un usage par l’employeur doit faire l’objet d’une procédure particulière.(information individuelle aux salariés concernés, respect d’un délai de prévenance).
 
Ce dimanche soir, Danielle s’avance donc avec un carton de croissants à la main. Elle saura dans quelques secondes que son employeur a décidé de se jouer du code du travail et des petites prudences : il a organisé un scénario de flagrant délit. Du cousu main.
Devant la voiture de Danielle, dans la pénombre, un attroupement. Son employeur de boulanger est là, la femme de celui-ci, … et une demi douzaine de policiers en tenue. 
 
« Vous venez d’où  ? » demande l’un d’eux.
 
Je viens de la boulangerie, j’y travaille, je viens de débaucher
Vous avez des gâteaux dans la boite ?
 
Oui, des gâteaux destinés à la poubelle ».
 
Un policier lui fait ouvrir sa voiture, comme si elle était un repris de justice. Contrôle d’identité, comme une voleuse prise sur le fait. 
 
Le policier :
 
"- Vous venez de commettre un vol. Présentez vos excuses à votre employeur.  !"
 
Danielle :
 
- Oui je m’excuse… mais je ne vois pas pourquoi… »
« Je ne veux plus vous voir dans l’entreprise », lance l’employeur.
 
« Vous pouvez rentrer chez vous » dit la police. " "Vous serez convoquée demain au poste." 
 
Alors, abasourdie, Danielle est rentrée. Avec du mou dans le volant.
 
Viendra le jour d’un entretien préalable à licenciement durant lequel Danielle sera assistée par un conseiller du salarié, devant lequel le boulanger confirmera sa manipulation grotesque. Il n’avait trouvé rien de mieux pour rompre un contrat de travail qui n’avait d’autre tort que de générer un salaire trop élevé à son goût … pour cause d’ancienneté de la salariée, trop importante à son goût. Il est vrai que l’embauche d’un jeune et la perception d’une « réduction Loi Fillon » génèrent de jolies économies…

Qu’elle plaise ou pas, c’était une histoire vraie, sauf le prénom de la salariée. De toute façon, vous êtes condamnés à me croire dès lors que vous convenez que la fiction la plus folle est souvent moins forte que le vécu.
Souffrance au travail, risques psychosociaux, qu’ils disent.
 
Sauf qu’ici, pas de mise en place d’un observatoire du stress près du fournil ; pas de questionnaire type Cabinet Technologia comme chez France Télécom. Rien que du tout venant, simple et tranquillement ordinaire. Du Canigou pour conseiller du salarié.
 
Et si, pour élargir le débat, on parlait vraiment du management par le stress qui fit les choux gras des spécialistes des ressources humaines à la mitrailleuse lourde, des Comités de la hache avant de devenir le credo de ceux qui les commanditaient ?
 

 
Mais dépêchons-nous, car à la vitesse où l’on va, à la veille des 10% de chômeurs en France - c’est le volant « d’indigènes » nécessaire au nouveau fonctionnement du capitalisme, pour faire taire toute velléité de contestation - le sujet de ne sera même plus d’actualité, tant l’arrogance de ceux qui décident et font ne trouve plus de limites.
C’est vrai, quoi : ta boulangerie, tu l’aimes ou tu la quittes. Un peu plus et je ferais bien appel à Besson, qui doit adorer les croissants pur beurre mais purement français. 
 
En tout cas, pour boucler notre propos, sachez que, étrangement, Danielle ne fut pas convoquée par la police, et que le boulanger manipulateur, se sentant soudainement cerné par le ridicule de son audace et l’incursion policière dans le contrat de travail, a dû consulter un conseil juridique, puisqu’il ne licencia pas la salariée, la conviant à reprendre le travail…après quinze jours de mise à pied conservatoire repeinte au ripolin d’une sanction disciplinaire… Marche arrière, toutes. Allez, je passe l’éponge Danielle ! On oublie que je t’ai humiliée, on oublie la mise à pied, la police, l’entretien préalable au licenciement. Reviens, veux-tu ? 
 
Qu’est-il advenu de Danielle ? Je ne sais pas.
 
Elle a peut-être eu la force de réintégrer l‘entreprise. Ou aura-t-elle cherché et trouvé un nouvel emploi ? Mais alors, quelle chance, puisqu’il n’échappe plus à personne que l’âge est le premier obstacle à l’embauche !
 
Vous me dites que les temps sont durs pour tout le monde. Que l’entrepreneur, lui, doit prendre des risques. Lisez donc ceci pour vous divertir un peu sur le «  manager » (qui) « doit résonner en termes de risques et se demander : "Si j’agis, que va-t-il se passer ? Y a-t-il danger ? Comment me protéger ? Mon action en vaut-elle la peine  ?".
Sacré boulanger, qui ne se posa que cette question : « Mais que fait la police ? ».
 
Je ne sais même pas si cette petite histoire provinciale mais néanmoins nauséeuse intéressera quelqu’un. Surtout pas ces officines mode web.2 spécialisées de fraîche date dans la juteuse et nouvelle prévention des « risques dans l’entreprise ». La Médecine du Travail, peut-être, qui aura pu constater qu’était né un « traumatisme » de plus dans ce monde de brutes et de pandémie grippale.

 

 
Ce que je sais, c’est que des croissants du dimanche soir s’en vont mourir à la poubelle, et qu’en contrebas de la levée, tranquille, lourde et lente, coule la Loire.

 
 
Raphaël JORNET
 


 
Retrouver d’autres histoires de « ruptures » :
 
"De gré ou de force", le harcèlement ?,
 
Piercing à la narine et employeur dans le nez.
 
Petits arrangements sur portage.
 
Trop grosse,
 
Nadine, vraie rousse et faux licenciement,
Travailler et masser plus, pour garder son emploi ?,
Parole et vérité…dans l’entreprise,

 
La salariée qui paie son emploi,
 
à moins que vous choisissiez la démission… ? 
 

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9 réactions à cet article    


  • Paul Muad Dib 24 novembre 2009 10:30


    Un texte vrai, une histoire vraie et banale de la torture mentale ordinaire qui est l’apanage de beaucoup d’humains , trop d’humains, chez les puissants comme chez les petits, un monde qui réussit a donner le pire dans l’humain. ...que l’on pourrait résumer ainsi : plus j’ai une vie ou je souffre psychologiquement plus je le fait payer aux autres...guerres , massacres, tortures, etc
    solution : arrêtons de souffrir....


    • jako jako 24 novembre 2009 10:43

      (Bonjour Paul)
      merci à l’auteur, cela m’interesse (en réponse à qui cela interessera t’il)
      bien écrite cette histoire ne m’étonne pas, l’homme est si petit tout petit , minuscule
      les cafards se dévorent entre eux, aucun problème pour le « politique », tout baigne...
      dans le petit commerce ou es petits boulots genre ménages à domicile , le comportement des « employeurs » souvent employés eux même est stupéfiant.
      Bien pire que dans de grosses sociétés.


      • Paul Muad Dib 24 novembre 2009 11:38

        salut jako !!


      • Gabriel Gabriel 24 novembre 2009 10:52

        Lorsque l’on donne toutes les possibilités aux ordures pour se comporter comme des salauds, pourquoi se priveraient-ils ? Trop d’ancienneté, je licencie peu importe la méthode. Je rembaucherai deux fois moins cher ! Le gouvernement encourage et fait des lois dans le sens de l’exploitation en cassant toutes les protections sociales et les règles du travail. Dés lors pourquoi ce brave boulanger pétainiste n’en profiterait il pas ? Après tout cela n’est qu’une question de morale, mais l’état n’en ayant pas, il ne faut pas demander à monsieur tout le monde d’en avoir……


        • Vilain petit canard Vilain petit canard 24 novembre 2009 13:19

          Excellente chronique de la médiocrité quotidienne , haineuse et cupide. Merci ! Je vais aller lire les autres !


          • Raphael JORNET Raphael JORNET 24 novembre 2009 18:03

            alors, bon courage, Vilain petit canard, car le reste serait bien du même tonneau... !!
            Merci à tous.
            R.


          • eugène wermelinger eugène wermelinger 24 novembre 2009 13:43

            Je suis persuadé que le boulanger a été conseillé - peut-être par son expert-comptable, ou alors lors de réunion de ses pairs lui signifiant qu’il était vraiment un couillon etc . 

            Ou alors aura-t-il entendu les histoires de toutes ces vendeuses et employés de la grande distribution, dont il souffre, qui arrangent souvent des histoires de ce type pour se débarrasser
            d’employés anciens, ou pas assez dociles.
            J’ai connu l’histoire d’un chef boulanger de chez ...... à qui l’on a concocté des histoires de ce genre pour le virer car suite à ses bonnes performances il recevait trop de salaire. A la fin de cette histoire qui ne tenait pas la route, et sa réaction de se présenter avec un avocat, on lui a dit 
            « vous prenez 200 000 francs et vous dégagez, ou alors c’est devant les tribunaux - et en plus il serait étonnant que vous trouviez du boulot ailleurs »
            Il a dégagé.
            Au nouveau chef, bien moins payé on a dit : vous avez 3 mois pour récupérer ce fric auprès de vos fournisseurs ou alors votre contrat ne sera pas officialisé.
            Il a trouvé.
            J’ai aussi partiellement craché au bassinet.
            Après j’ai aussi été viré en tant que fournisseur.
            Puis le Directeur de l’hyper à qui on a joué un tour identique - on le nommant PDG d’une SA filiale a été lourdé d’une heure à l’autre par votre du conseil d’administration. 
            Il est venu se faire plaindre chez moi.
            Histoires actuelles d’un monde décadent.
             

            • Traroth Traroth 24 novembre 2009 17:51

              Notons l’empressement des policiers à participer à ce traquenard, le zèle dont ils font preuve. A quel moment va-t-on dire à dette pauvre dame que les excuses qui lui ont été extorquées au moment de ce piège, devant témoins, sont des aveux ? Quel beau métier que celui de policier...
              Si vous n’êtes pas un employeur cherchant à mettre un salarié à la porte ou un propriétaire cherchant à expulser un locataire, je vous déconseille de vous retrouver dans la situation de dépendre de l’action de la police, vous risqueriez fort de remarquer qu’ils sont moins zélés quand il y a du danger. Les exemples sont là aussi innombrables...


              • claude claude 24 novembre 2009 20:38

                cette histoire est lamentable,

                ce boulanger mériterait que l’on boycotte sa boutique. dommage que cette dame ne puisse le poursuivre pour dénonciation calomnieuse.

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