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Accueil du site > Actualités > Société > Freud, Arsène Lupin de l’insconscient ?

Freud, Arsène Lupin de l’insconscient ?

Ça tangue sur les divans et les maîtres de l’inconscient en ont la tête toute chamboulée. Le livre noir de la psychanalyse, publié sous la direction de Catherine Meyer, n’en finit pas de provoquer des vapeurs dans le monde feutré de la psychanalyse.
Force est de reconnaître que ce brûlot au titre racoleur ne fait pas dans la dentelle ; qu’on en juge plutôt :
Dans un chapitre à l’intitulé provocateur « Freud était-il un menteur ? » l’un des auteurs, Franck Cioffi, assène cette sentence : « La vérité c’est que le mouvement psychanalytique dans son ensemble est l’un des mouvements intellectuels les plus corrompus de l’histoire. Il est corrompu par des considérations politiques, par des opinions indéfendables qui continuent à être répétées uniquement à cause de relations personnelles et de considérations de carrière ».
Les 830 pages de l’ouvrage, qui se prétend scientifique, et écrit par des personnalités mondialement reconnues pour leurs compétences, sont bâties sur le même moule. La psychanalyse y est qualifiée de terrorisme intellectuel, digne des ayatollahs, responsable de la mort de milliers d’individus, constituant une activité facile dans laquelle on gagne plus d’argent qu’en étant professeur de lycée.
Quant à Freud, les rédacteurs, qui se veulent savants en leur discipline, emploient une terminologie hautement scientifique lorsqu’il s’agit de qualifier le père d’une théorie qu’ils vouent aux gémonies. L’illustre penseur de Vienne est donc, tout à la fois, (je cite au fil de ma lecture) : escroc, menteur, faussaire, plagiaire, misogyne, drogué, cupide, incestueux, en un mot, Sigmund Freud serait une sorte de dictateur, ayant dupé le monde entier avec une doctrine fausse, il aurait éconduit ses brillants disciples, notamment Jung et Adler, et acculé Victor Tausk au suicide. J’en passe, et des plus affligeants !
Une haine épistémologique
Un tel aréopage de sommités chargées de traquer l’imposture, au non de la vérité scientifique, se devait de recevoir un relais à sa mesure. C’est le Nouvel Observateur qui s’en est chargé, dans un dossier constitué pour l’occasion, avec un titre n’ayant rien à envier à celui, racoleur, du livre (pardon, du réquisitoire) : « Faut-il en finir avec la psychanalyse ? » et pose la question « Pourquoi tant de haine ? »
Réponse dans le corps de l’ouvrage par l’un des contributeurs, Jacques Van Rillaer  : certaines haines sont légitimes (?) et ne sont pas (en la circonstance) sans valeur épistémologique. Bref, l’objectivité chère aux hommes de science (et de raison) est jetée, pour l’occasion, aux oubliettes.
Pour les besoins de l’argumentaire, on fait table rase des nombreuses imprécisions ou contradictions peuplant ces propos qu’un Saint-Just, au bon temps de la Terreur, n’aurait pas reniés. Ainsi, « l’ignoble Sigmund » était présenté (entre autres) comme pilleur des idées géniales défendues par d’autres (et l’on va remonter jusqu’à ... Platon) et, en même temps, accusé d’avoir élaboré une théorie aussi malfaisante que falsifiée. Mais personne n’a relevé l’évidente contradiction qu’une telle démonstration implique : se nourrir du génie d’autrui, véhiculé parfois depuis des siècles, et produire, simultanément, une pensée stérile et inopérante ! Tout le reste est à l’avenant.
Le prurit antifreudien ne date pas d’hier et est, de fait, contemporain de Freud. Suivront, tout au cours du 20e siècle, des périodes de contestation, de désacralisation et de mise à l’index. En 1933, les livres de Freud ont fait partie des autodafés organisés par Goebbels pour lutter contre la « pensée dégénérée ». Plus proches de nous, dans la mouvance post-soixante-huitarde, Foucault, Deleuze mettaient en doute le bien-fondé des théories freudiennes. Sartre, déjà, se trouvait, sur la question, sur la même longueur d’ondes qu’Alain, pour qui le « freudisme est l’art de deviner ce qui n’est point », bien que sa théorie de la mauvaise foi recoupe, étrangement, celle de l’inconscient freudien (voir, sur ce point, Sartre, l’improbable salaud)
Mais chacun le faisait en proposant des thèses soumises au débat, et en cohérence avec la pensée énoncée. Point d’insultes ou d’anathèmes.
Là où nous cherchons, en vain, une quelconque rigueur méthodologique, le propos relève plus du pamphlet ou de l’incantation.
Quant aux principaux auteurs, ils ont en commun de figurer parmi les déçus du divan, comme Mikkel Borch-Jacobsen ou Jean Cottraux, chantre des thérapies cognitives et comportementales, qui nous explique, à longueur de pages, sa psychanalyse ratée, avec la passion d’un amant éconduit.
C’est bien là que la démonstration pèche. Car, à bien le lire, la téléologie du Livre noir de la psychanalyse est de nous faire entendre que si la psychanalyse est oeuvre de charlatans, les thérapies comportementalistes, en vigueur dans le monde anglo-saxon, et héritières des théories de Pavlov, seraient notre seul salut. A leur actif, on peut apporter la preuve de leurs réussites dans la résolution des symptômes ; en outre elles sont peu onéreuses et courtes, contrairement aux psychanalyses. D’ailleurs, à l’usage des sceptiques, quelques témoignages nous sont servis pour l’occasion, certains sous le couvert de l’anonymat ! Elles n’ont, par conséquent, que des avantages.
C’est sur ce point que le débat, avorté hélas par les auteurs, aurait pu être intéressant. Car l’humeur du moment est à la norme, y compris dans la maladie mentale, au matérialisme et à l’étalonnage des comportements humains. En toutes choses, nous sommes voués au culte du contrôlable et du résultat. La règle a, depuis belle lurette, pris le pas sur le sujet.
A voir les annonces s’étalant dans les revues spécialisées, ou le succès d’un magasine comme Psychologies, on constate que le marché de la souffrance psychique est en pleine expansion. De là à considérer cet opulent pamphlet comme une arme de concurrence (déloyale ?) afin de miner le territoire économique du concurrent (les psychanalystes) il y a un pas, peu difficile à franchir. Et comme l’édition est toujours prompte à emboîter l’air du temps, cela donne ce genre de production littéraire où le scientisme le dispute au marketing.
Une quête de sens.
Bien évidemment, les psychanalystes bon teint, un temps groggys, ont sonné la charge et envoyé au front l’historienne incontestée de la discipline, Elisabeth Roudinesco, afin de remettre les pendules à l’heure.
Certes, la psychanalyse n’est pas sans reproche. L’opacité du fonctionnement de ses écoles, ses querelles, autant intestines qu’ésotériques, ne militent pas en sa faveur. Pas plus que la          « psychanalysation » du champ médiatique qui voit tout plateau de télévision, tout journal, investi par un « psy quelque chose » chargé de nous délivrer la bonne lecture de l’évènement ou de l’homme du jour.
L’apport de la psychanalyse a enrichi, incontestablement, les sciences humaines, mais celle-ci n’était pas destinée à devenir un objet de foire. En sortant, trop ostensiblement, du champ de la cure, elle a perdu un peu de son âme.
Cette hargne pamphlétaire sera, peut-être, l’occasion pour elle de revenir à ses fondamentaux ? Et à Freud.
La psychanalyse n’est ni une science ni un art, plutôt une zone d’entre-deux où se questionne le symptôme, un parcours initiatique menant l’homme à la découverte, et à l’acceptation, de sa vérité. La guérison, si guérison il y a, vient de surcroît. Ni Freud, ni Lacan (traité de gourou par les auteurs du livre) n’ont dit autre chose.
Dans un monde où la quête du sens est enfouie dans le tonneau des Danaïdes, la psychanalyse reste, avec la philosophie, le seul lieu qui explore encore les questions ontologiques. En ce sens, elle constitue une discipline originale, ne pouvant s’apparenter à la seule médecine, et contribue à ce que chaque homme puisse inventer son chemin.
Au-delà de ce tintamarre médiatico-éditorial, il reste des souffrances singulières, de plus en plus nombreuses, qui ne se posent pas la question des chapelles au sein desquelles la guérison, ou tout au moins le mieux-être, sera consacré(e). Et il y a, encore, des hommes qui sont là pour y répondre, au-delà, et au mépris, de tout anathème et de toute polémique.

Catherine Meyer et coll. - Le livre noir de la psychanalyse (Les Arènes - 830 pages - 29,80 E)


N. B. Le traitement du dossier dans le Nouvel Observateur a fait un tel tollé, notamment parmi les lecteurs, que Laurent Joffrin, directeur de la rédaction, a du faire une mise au point le 15 septembre. Une page débat a été ouverte sur le site Internet de l’hebdomadaire.


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2 réactions à cet article    


  • Arnica (---.---.141.8) 23 septembre 2005 11:02

    Juste deux questions : Gérard Miller chez Rouquier est-ce bien la place d’un psychanalyste et quelle image donne-t-il de sa discipline ? Les légendaires séances courtes de Lacan, non remboursées par la sécu mais facturées à prix d’or, avaient-elles une réelle valeur thérapeutiques où bien était-ce une façon de s’enrichir facilement ?

    Pour entreprendre une psychanalyse il faut avoir du temps et de l’argent pour un résultat aléatoire.... On fait mieux comme thérapeutique !


    • Prozac (---.---.22.207) 24 septembre 2005 12:04

      Les grands gagnants de ce déballage ce sont les laboratoires pharmaceutiques qui frabriquent les antidépresseurs. Ils ont pour eux la science et les études d’AMM incontestables.

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