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Il faut renforcer l’enseignement de la philosophie

Le Monde du mercredi 14 juin titrait en page trois : « A quoi sert l’épreuve de philo ? ». Chaque année à cette époque, la question est un rituel, mais le débat ne prend pas, et il faut le regretter.

Aujourd’hui, la philosophie est mêlée à tout et n’importe quoi, alors que la connaissance des auteurs et des concepts qu’ils ont développés s’enfonce dans l’oubli. Le mal est plus grave que l’on ne croit, pour deux raisons essentielles.

Premièrement : la production d’idées prétendument nouvelles n’a jamais paru aussi abondante. Il suffit de balayer d’un regard une gondole de libraire pour être pris de vertige devant les manuels d’initiation à la PNL, les guides du coaching, la cohorte d’ouvrages consacrés à l’estime de soi, au développement personnel, aux secrets de famille ou à l’intelligence émotionnelle. Mais le foisonnement n’est qu’une apparence ; une lecture sérieuse de Freud permettrait non seulement d’y voir plus clair, mais aussi de gagner du temps. Le mécanisme est classique et bien connu des économistes : comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, les idées réductrices chassent les vrais concepts.

La vulgarisation n’est pas condamnable en soi, elle permet de diffuser le savoir auprès du plus grand nombre. Mais lorsqu’elle prétend se substituer à ses sources, sous prétexte que la connaissance évolue, alors qu’elle se dévoie, il y a un danger. On ne lit plus les philosophes, on les pille. L’exemple du complexe d’Œdipe est très clair à ce sujet. Il n’y a pas de changement à la tête des entreprises qui désormais ne soit lu à travers la grille du meurtre du père. Le cas de Serge July est là pour le rappeler. Mais sait-on vraiment ce qu’est l’Œdipe ? On en a fait une caricature d’exécution capitale là où, en réalité, il s’agit d’un processus complexe au cœur des vastes ensembles organisationnels qui régissent nos sociétés modernes. On a conservé le mot en oubliant la chose.

Deuxièmement, tout le monde sait que nos pratiques collectives reposent sur des concepts produits au cours de l’histoire de la philosophie. En les oubliant, on se condamne à entretenir leurs effets et à hypothéquer toute possibilité de changement. Le phénomène est sensible dans le domaine du management.

Le dirigeant d’une entreprise n’a jamais été tenu aussi responsable de son action qu’aujourd’hui. De ses décisions dépend la rentabilité des opérations, à tel point qu’en deçà d’un certain seuil, il est remercié. Or, les conceptions en matière de responsabilité et de volonté qui légitiment un tel jugement datent d’un autre siècle. Alors que le meurtre du père est une image acceptée par un vaste public, les déterminations inconscientes qui sont à l’œuvre dans une institution complexe comme l’entreprise restent largement ignorées.

L’impatience croissante des financiers devant la rentabilité a pour effet de survaloriser l’action et, dans la foulée, de caricaturer l’enchaînement des causes qui en résulte. Ce schématisme ne tient que grâce à des concepts aussi surannés que la volonté du sujet, remontant à Descartes, et la causalité linéaire qu’un Darwin ou un Nietzsche ont déjà largement invalidée.

Par définition, les dirigeants des entreprises ont tendance à se méfier du passé. Ils n’ont d’yeux que pour l’avenir. Le passé fait peur et l’homme dit « d’action » le condamne, croyant ainsi mieux s’emparer de l’avenir. Et pourtant, toute la pensée du XXe siècle tend à prouver que rien ne se fait dans le présent sans un retour du passé ; Bergson, Freud, Claude Lévi-Stauss, pour ne citer qu’eux, l’ont bien montré.

Que faire ? Non seulement supprimer la philosophie en classe terminale serait une erreur, mais il serait souhaitable de l’introduire dans l’enseignement des écoles de commerce. Sait-on par exemple que l’on continue d’y enseigner la pyramide des besoins de Maslow qui véhicule une vision de l’homme héritée du XXe siècle ?

En oubliant les règles de la pensée, on finit par devenir esclave de ses incarnations pratiques. Le danger de notre époque est de croire que la pensée est devenue un luxe, alors qu’elle est vitale dans un contexte où le changement est aussi pressant.

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