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Il y a trente ans, la Charte 77, et maintenant ?

L’émission Répliques, animée par Alain Finkielkraut, est parfois passionnante, souvent intéressante, quelquefois d’une ronronnante médiocrité. Ce samedi 3 février, le rôle de la dissidence a été évoqué et replacé dans le double contexte des années totalitaires puis de la période de transition après la chute du Mur, alors que Vaclav Havel endossait la présidence d’un pays destiné à se scinder tout en épousant les valeurs de l’économie de marché. Quelques traits du monde occidental et technicien ont été évoqués. La place de l’Etat, le rôle de la dissidence, la fameuse Charte 77 dénonçant la collusion entre le système technicien, le pouvoir, et la coercition s’exerçant sur toutes les formes d’expression contraires au sens imposé par le régime en place. C’est d’ailleurs la répression du gouvernement communiste de Gustav Husak, à l’encontre du groupe de music underground Plastic people of universe (ils furent arrêtés par la police) qui déclencha cette fronde des intellectuels. Un texte signé par diverses personnalités du monde de l’art, de l’enseignement, et de citoyens, commence à circuler fin 1976 ; il porte essentiellement sur le respect des droits de l’homme et du droit d’expression. A cette époque, l’ancienne Tchécoslovaquie était sous le joug d’une dictature bureaucratique.

La Charte 77 n’avait pas d’ambition politique au sens propre du terme, bien qu’elle s’opposât au régime en place au nom d’idéaux de liberté, de culture, de défense des droits civiques, des expressions artistiques. Elle s’est voulue une organisation non formelle, sans hiérarchie, sans institution. Le premier janvier 1977, cette charte fut signée « officieusement » par une dizaine de personnalités, dont Vaclav Havel et le philosophe Jan Patocka, l’âme du texte en quelque sorte. Les médias officiels ont censuré l’information alors que se mettait en place une anticharte, riposte des autorités en place afin d’étouffer dans l’œuf cette dissidence. Parmi les signataires, la plupart ont été réprimés de diverses manières par les autorités en place. Le 6 janvier 1977, trois figures de proue du mouvement, le futur président du pays, Vaclav Havel, l’écrivain Ludvik Vaculik et le comédien Pavel Landovsky ont tenté de remettre le document aux députés de l’Assemblée fédérale de l’époque. Ils seront opprimés par le régime, de même que les deux milliers de Tchèques et de Slovaques qui suivirent leur exemple. Ecoutons Anna Farova, alors professeur de cinéma, dont le témoignage résume à lui seul le contexte dans lequel fut élaborée cette charte et ce qui en découla.

« Je ne voulais pas me lancer dans une carrière politique. Je réclamais juste un comportement normal et correct de la part de l’Etat. A l’époque, j’étais aussi prof à l’école de cinéma, la Famu, et j’ai bien vu comment on traitait les étudiants, qui est accepté au concours d’entrée, qui est refusé... J’ai vu de mes propres yeux ce que c’est que la politique des cadres. Il y avait beaucoup d’injustice dans tout cela. Comme je n’étais pas d’accord, il m’a semblé normal de signer la Charte. On m’a souvent demandé si j’avais pensé à mes enfants... Mais oui, justement, j’ai pensé à eux et c’est pourquoi j’ai signé. Je savais aussi que les conséquences allaient être terribles. J’étais dans la première vague des signataires et on n’était vraiment pas gentil avec nous... On m’a pris mon passeport, mon téléphone, mon métier, même mon permis de conduire, enfin tout... Je ne pouvais pas aller voir ma mère en France. Tout cela pour que je sois coupée des autres. Beaucoup de gens avaient peur de nous parler, effectivement, on était assez isolés. Mais je ne voulais pas me laisser aller. Je ne voulais pas non plus renoncer à ce que j’avais appris dans la vie, à mon travail que je croyais maîtriser. Alors j’ai continué. »

Que retenir de cette charte, alors qu’en 1992, l’un de ses porte-parole devenait président et que la Tchécoslovaquie abandonnait la dictature bureaucratique pour adopter les principes de la démocratie et de l’économie de marché, en passant par la Révolution de velours de 1989, suite à laquelle les signataires ont créé un forum civique ? Le 3 novembre 1992, la charte a officiellement cessé d’exister, les intéressés jugeant qu’elle avait joué son rôle historique. Mais 154, parmi les signataires, en ont décidé autrement, s’opposant à la cessation des activités de la charte, en optant pour la poursuite d’un combat visant à « soutenir la justesse et le rétablissement du sens de l’honneur ainsi que de la conscience morale sociale ».

Aux dires des invités d’Alain Finkielkraut, la Charte 77 a très peu pesé dans l’évolution vers une démocratisation de la Tchécoslovaquie, sauf après 1989, sans doute comme puissance intellectuelle de propositions avec le Forum civique, sorte d’appoint accompagnant une fin d’époque. L’évolution des pays de l’Est dans les années 1980 a reposé sur trois facteurs, les aspirations au mode de vie occidental, la puissance tutélaire de Jean-Paul II sur la morale et les valeurs et le volet politique, l’affaiblissement des régimes et de leurs exécutants, fatigués sans doute de commander en perte de sens. La puissance du marché et de l’Eglise ont eu la peau de systèmes bureaucratiques dont le pouvoir reposait sur une gestion de l’existence, une prise en charge des individus et ne l’oublions pas, sur l’usage de méthodes policières musclés inspirant la peur aux populations concernées. Dans ce contexte, les intellectuels bâillonnés ne pouvaient guère infuser les germes de la culture et de la liberté dans une société sous surveillance. Comme l’a dit Anna Favora, les signataires étaient peu écoutés, et les gens avaient peur de leur parler.

A cette même époque, Max Gallo signait, en juillet 1983, une retentissante tribune sur le silence des intellectuels. Ce constat mérite d’être pris avec sérieux, replacé dans le contexte de la France, pays démocratique et non pas bureaucratie policière. Cela précisé, je vois une étrange connivence entre la situation des intellectuels dans les pays de l’Est et celle de leurs homologues français. Les premiers ont eu la parole censurée alors que les populations se bouchaient les oreilles après des injonctions policières, alors que les seconds se seraient tu si l’on en croit Max Gallo, signant un décret de silence que nul n’a édicté ni promulgué. Mais ce serait aller vite en besogne que d’incriminer les intellectuels. Les citoyens de chez nous ne sont-ils pas devenus sourds aux discours intellectuels ? Ou du moins, ils ne les entendent pas, ou plus, leur préférant les produits culturels faciles. En 1983, les jeunes ont manifesté pour défendre la radio NRJ.

Au bout du compte, le résultat de cette mouvance intellectuelle, censée selon Pierre Hassner porter les valeurs de l’Europe, laisse un goût amer. L’historien Jacques Rupnick et le philosophe tchèque Vaclav Belohradsky ont tracé quelques constats lors de cette Réplique sur France Culture. Le rôle marginal de la Charte 77 a été déjà évoqué. Mais ce qu’il faut retenir provient de l’histoire récente. L’adhésion de la classe politique et des citoyens aux valeurs de l’économisme et du marché ne correspond pas aux idéaux élevés de culture et de moralité souhaités par les signataires de la charte. D’ailleurs, Vaclav Havel fut en porte-à-faux dès lors qu’il dut assumer le pouvoir, regrettant que le partisanisme prenne l’ascendant et qu’au bout du compte, la démocratie laisse de côté les valeurs fondamentales avec des partis coupés de la substance des Idées. Havel et ses confrères chartistes croyaient en une action politique guidée et soumise aux idéaux spirituels.

Comme on le pressent, l’aventure des chartistes et la situation actuelle de la Tchéquie doivent nous permettre de tirer des enseignements sur la démocratie, pas seulement à l’Est de l’Europe mais aussi chez nous en France. N’avons-nous pas affaire à un jeu démocratique dévié par le phénomène du partisanisme et du vide d’idée qui en découle ? Les discours des candidats à la présidentielle n’ont pas la puissance du rassemblement autour de grandes valeurs, mais semblent témoigner d’aspirations partisanes dont le résultat le plus visible, autant que pitoyable, fut la désignation de Ségolène Royal par les militants du PS. Quant aux débats participatifs, ils semblent bien déposséder les citoyens de leurs idées sous l’effet de la synthèse qui ne pourra qu’être partisane, à l’instar de ces questions posées par des citoyens face à la caméra, sous le sceau de l’authenticité représentative, alors qu’on sait très bien le rôle filtrant de la rédaction médiatique, forte de ses préjugés et se servant des interviewés pour les illustrer.

Pour finir, notons l’initiative d’un ancien chartiste, Petr Uhl, se proposant de faire souffler à nouveau l’esprit de 77 en le transposant en 2007, en tenant compte de la démocratie et de ses déficits, certes bien distincts de ceux des anciennes dictatures mais présents dans notre époque qui souffre d’un déficit d’action civique et de reconnaissance. La démocratie actuelle est dépourvue de sens, affirme l’intéressé, dont l’initiative reste pour l’instant peu soutenue, ignorée des grandes figures intellectuelles. Ici en France, on se prépare à présenter une plaque commémorative en jouant sur la fenêtre de tir des occasions événementielles. Mais la commémoration ne vaut-elle pas pour enterrement ? Si tel était le cas, il nous faudrait, nous intellectuels et citoyens de France, renouer avec l’esprit de 77, celui incarné par Patocka, et rédiger une charte culturelle, politique et spirituelle pour notre temps, pour que le meilleur de notre époque puisse prospérer et avoir une digne reconnaissance, être entendu, tranchant avec le bruit des médias et des productions de bas niveau !

Car la question centrale reste celle portant sur l’adhésion des nations aux valeurs du marché et du consumérisme, autrement dit la longue chute crépusculaire de l’Occident.


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3 réactions à cet article    


  • Bernard Dugué Bernard Dugué 7 février 2007 12:25

    A titre de complément, ce lien vers le texte de la charte que je n’ai pas trouvée en français sur le net. Si un internaute peut fournir une info, qu’il en soit remercié

    http://libpro.cts.cuni.cz/charta/docs/declaration_of_charter_77.pdf

    et puis pour une info sur le groupe PPU qui a notamment enregistrés quelques galettes dans la ferme d’Havel

    http://traversesmag.org/chroniques/plasticpeople.htm


    • DEALBATA (---.---.21.12) 7 février 2007 22:04

      « Car la question centrale reste celle portant sur l’adhésion des nations aux valeurs du marché et du consumérisme, autrement dit la longue chute crépusculaire de l’Occident. »

      Patience, il n’y a qu’à attendre la nuit de notre jugement dernier puis être de nouveau éblouit par un jour radieux et lumineux ...

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