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Impossible de prévoir les démons

J’espère que ce billet n’aggravera pas l’état de Me Eolas dont le sang, paraît-il, s’est "glacé" récemment à cause de moi.

Un homme est condamné en 2006 par la cour d’assises des Hauts-de-Seine à dix ans d’emprisonnement pour le viol en 2004, sous la menace d’un couteau et d’un tournevis, d’une jeune femme qui faisait son jogging. Au bout de seulement cinq ans d’incarcération, il est placé en libération conditionnelle par un juge de l’application des peines. Deux expertises psychiatriques auraient validé cette décision, l’une de manière mesurée, l’autre en l’estimant "excellente".

Ce même homme, après avoir respecté le suivi socio-judiciaire auquel il avait été astreint, a été interpellé le 7 septembre et a déclaré avoir tué, également à coups de couteau et de tournevis, une jeune femme de vingt-neuf ans après avoir tenté de la violer, alors qu’elle effectuait un jogging le 5 au soir à Marcq-en-Baroeul, dans le Nord. Il conduisait les policiers dans la forêt de Phalempin où le corps de sa victime était découvert. Déféré et placé sous mandat de dépôt, il a été mis en examen à Lille pour enlèvement, séquestration et viol avec arme suivi de meurtre.

Je n’ai pas envie de répéter que l’exécution des peines criminelles, dans certaines affaires, peut choquer, voire indigner. En tout cas, au moins susciter l’incompréhension. Il y aurait trop à dire en l’occurrence et à nouveau on se préoccuperait davantage de dénoncer mon absence de corporatisme et de solidarité judiciaire que d’examiner le fond de ma critique.

Il n’empêche que la répétition obsessionnelle d’agissements criminels similaires, avec une terrible aggravation, ne nous permet pas d’éluder la réflexion sur les critères qui ont justifié un avenir de liberté même conditionnelle pour leur auteur après son premier forfait. Sa victime d’alors, Caroline, avec une lucidité aiguisée par le souvenir du drame, souligne que ce qui est survenu il y a peu était "prévisible" (Le post, RTL, Europe 1, France Inter, Le Figaro). 

Il serait risible et surtout indécent, d’ironiser sur des experts qui à l’évidence se sont trompés sur l’évolution de la personne qu’ils étaient chargés d’examiner. Pouvaient-ils d’ailleurs faire autre chose que supputer, supposer, espérer ? Comment l’un d’eux a-t-il eu l’aplomb d’approuver sans retenue la libération conditionnelle ? Comme si psychologues et psychiatres étaient capables de mettre de la prévision là ou règne l’incertitude de la vie, de la certitude là où le déséquilibre et les fluctuations d’une personnalité créent souvent un cheminement erratique, de la plausibilité quand l’âme est soumise quelquefois à une inventivité et à une malfaisance folles. il faut arrêter de se réfugier, pour se donner bonne conscience et s’offrir de vagues garanties, derrière un discours qui, même s’il est prudent et compétent, laisse volontiers passer un parfum "scientiste" de vérité prétendument indiscutable. Les experts demeurent en face d’un inconnu qui, au sein de la personne à déchiffrer, les condamne à formuler des hypothèses, à écarter au mieux le pire, à pronostiquer exceptionnellement le meilleur. Mais l’homme a des ombres, des recoins, il se cache autant à eux qu’il se cache à lui-même. Ils affirment que sans risque il peut retrouver l’air libre mais le prochain crime les confrontera à leur finitude. Je suis persuadé que c’est en réalité accabler les psychologues que de leur confier la lourde mission de nous décharger de notre responsabilité et de nous prédire un futur qu’ils sont impuissants à deviner. Sauf à se hausser dramatiquement du col. Ils devraient, plus que personne, accepter cette conviction mélancolique que le crime menace inéluctablement au creux de quelques existences et ne pas mythifier cette humanité dont la réalité ne cesse d’attiser les pulsions.

Autant, dans le débat judiciaire, ils apportent une lumière nécessaire à l’élaboration d’une peine équitable, autant ils donnent aux magistrats et aux jurés des pistes de nature à enrichir l’appréhension de l’accusé ou de la victime, autant, pour éclairer l’avenir au sortir de la prison, ils sont désarmés. Pour ces criminels sexuels, ils ne peuvent pas davantage soutenir qu’ils seront à l’abri d’une pulsion irrépressible que l’inverse. On leur demande trop quand, tout au plus, leur intuition nue n’a le secours que d’une expérience professionnelle qui n’évite pas les paris.

Ils sont évidemment incapables de prévoir les démons.

Cet homme, nous signale le procureur de Lille, a suivi à la lettre les prescriptions socio-judiciaires. Pourtant, les crimes ont été commis en même temps qu’il s’adonnait à la "normalité" qui lui était imposée et que peut-être il avait adoptée en croyant à ses bienfaits. Mais le fascinant et le redoutable tiennent à cette coexistence, dans certains destins criminels - coupables mais aussi victimes d’eux-mêmes -, du jour et de la nuit, d’une quotidienneté cherchant à stabiliser et d’un territoire sombre prêt à surgir, d’un équilibre précaire et d’une maladie noire, des banalités et des démons. A cette intime confusion entre le désir de se pacifier et la hantise de se perdre. Qu’à côté du suivi donnant l’impression d’une réussite ait pu se développer la montée et la poussée de l’horreur - comme si le même être était clivé en se présentant rassurant mais en se sachant possédé - constitue le lugubre enseignement de cette tragique histoire. Celle-ci démontre aussi que le manque de moyens dénoncé par l’USM n’est pas tout. Pendant que l’officiel mis en place fonctionne correctement, l’officieux intime se déglingue. Les crédits ne peuvent pas lutter contre ces tréfonds à l’égard desquels celui qui aurait seule prise sur eux s’abandonne au contraire à leur obscure toute puissance (JDD.fr).

L’article 729 du code de procédure pénale décrète, sans aucun humour, que "la libération conditionnelle tend à la réinsertion des condamnés et à la prévention de la récidive". Pourquoi ne pas tenter d’expérimenter un autre système ? Une analyse lucide des comportements et des infractions pour échapper à un subjectivisme forcené qui ne cesse de faire de terribles dégâts. Pourquoi ne pas s’interroger sur une prévention de la récidive qui résulterait plus de l’exécution de la peine que de son affaiblissement ?

Si on ne prévoit pas les démons, on peut au moins retarder leur sortie.

par Philippe Bilger (son site) jeudi 9 septembre 2010 - 86 réactions
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  • Par Luc-Laurent Salvador (xxx.xxx.xxx.223) 9 septembre 2010 16:57
    Luc-Laurent Salvador


    Article intéressant. En tant que psychologue, je suis assez d’accord avec les idées avancées et, en particulier, la conclusion.

    Je crois que les prétendues expertises psychiatriques ou psychologiques sont avant tout pifométriques dès lors qu’elles se prétendent prospectives.
    La première loi de la psychologie n’est autre que la loi du vivant : la reproduction. Ce qu’au niveau psychologique, on appelle l’habitude. Le fameux "qui a bu, boira" en est un exemple.

    Il faut de très sérieuses raisons pour pouvoir écarter avec confiance l’hypothèse la plus probable qui est que celui qui a commis un acte délictueux sur la base de pulsions toujours présentes le commettra à nouveau, car la raison est toujours la dupe de l’émotion.

    Dans le doute, il vaut mieux éviter d’écarter l’hypothèse en question.
    Quitte à récompenser les détenus criminels pour bonne conduite, je préfèrerai qu’on le fasse avec de l’argent par exemple ou de meilleures conditions de détention plutôt que par un allègement de la peine.

  • Par antonio (xxx.xxx.xxx.21) 9 septembre 2010 17:47

    J’ai vu le témoignage de sa première victime de ce criminel, une jeune femme qui a fait preuve d’un sang-froid extraordinaire, admirable, ce qui lui a permis de sauver sa vie.
    A l’annonce de sa libération, elle a déménagé ; et elle l’affirme : " J’ai toujours su qu’il recommencerait ". 
    Ne pouvait-on pas " entendre " cette jeune femme lors du délibéré pour la mise en liberté conditionnelle ? Elle le dit : " Il portait ça en lui..."

    Condamné à 10 ans de réclusion, il n’en fait que 5...
    Personne ne comprend.

    D’accord avec votre conclusion.

  • Par Diva (xxx.xxx.xxx.144) 9 septembre 2010 19:17
    Diva

    Face à la potentialité de la récidive de ce genre de comportement, il n’ y a pas d’autre solution, en cas d’absence de peine de mort, que celle qui consiste à de ne plus jamais laisser sortir ces individus !

    Car à mes yeux, il n’est plus possible de faire confiance à un individu qui s’est rendu coupable de ce genre de comportement notoirement criminel.
    Dans la mesure où je ne crois absolument pas à la moindre possibilité de réinsertion, en pareil cas, ne plus jamais laisser ce genre de criminel recouvrer le moyen de recommencer, me semble relever du bon sens le plus élémentaire !

    Je rajouterais même que les individus responsables de sa sortie, et peu m’importe qu’ils aient ou non respecté la loi, sont au moins autant coupable que le récidiviste, qui n’aurait pu récidiver sans eux !

    La loi est parfois mal faite, laxiste, débonnaire, et il serait temps, si nous voulons éviter d’autres drames, de rendre à la perpétuité sa véritable définition !

  • Par Gaston_06 (xxx.xxx.xxx.239) 10 septembre 2010 08:24

    Je pense surtout qu’il faut éviter de confondre justice et psychiatrie, et d’avoir des demandes irréalistes concernant la psychiatrie.
    La psychiatrie sert à soigner les maladies mentales. Pas à punir ou à gérer des délinquants. Donc encore moins à prévoir ou empêcher la récidive de crimes ou de délits.
    Ca, c’est de la criminologie (et encore), qui n’est pas une science plus exacte que la psychiatrie.

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