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Accueil du site > Actualités > Société > Infiltrez-vous ! L’art comme zone de résistance politique

Infiltrez-vous ! L’art comme zone de résistance politique

L’époque est bien banale, bien convenue, bien ordinaire, pensent les uns. Elle est la source de misères et souffrance, si on est du mauvais côté, mais aussi un levier pour les plaisirs matériels pour peu qu’on soit né sous des auspices avantageux et que l’on ait su bien jouer. Le combat politique, il semble anesthésié. C’est sans doute le véritable résultat de 2007. Pas de commentaires. La messe est dite, la vie continue, jusqu’en 2012 et même 2017. Le PS et la gauche n’ont ni les personnalités, ni les idées pour proposer une alternative. Alors, on aura sur les écrans les mesures du gouvernement, les petites réformes, les aménagements et les complaintes plurielles des gauches éclatées. Pourtant, rien ne dit que le combat soit achevé, inhibé. La vie politique ne se réduit pas au seul volet idéologique. Le côté artistique, esthétique, a valeur de pouvoir face au politique. Ou plutôt de puissance devrait-on dire.

Ce doublet contestation politique et esthétique est devenu pratiquement une antienne. Récemment, elle a été subtilement commentée dans un livre ayant fait débat, Le Nouvel Esprit du capitalisme, écrit par Eve Chiapello et Luc Boltanski (Gallimard, 1999). Les constats sont classiques. L’art est une manière de contester le pouvoir et les ordres établis. L’art peut faire bouger les lignes. Avec le politique, ou bien à l’écart du politique. Qui en général suit l’Art ou cherche à le contenir, voire le détruire. Cette époque semble bien révolue. L’Art est devenu prétexte à l’exhibition de l’Etat, ou alors une culture en marge. Les deux champs se font face et s’ignorent. L’argent semble rester le moyen par excellence qui réunit les artistes et l’Etat (commandes et subventions publiques) ou bien les artistes et le marché (via les industries culturelles et leurs relais médiatiques). Ainsi va le monde, mais les mondes s’ignorent et la contre-culture n’a plus aucune influence sur le pouvoir. Elle est devenue une zone autonome de création et pratiques sociales. Ce faisant, elle influe le cours du monde lentement, délicatement, sans à-coups et tout ce cérémonial accompagnant les déclarations d’un président dans les médias. Rome ne se fait pas en un jour. Les réformes non plus. Les révolutions oui mais à quel prix !

Revenons au livre de Boltanski. Plus précisément au premier chapitre intitulé, "De l’esprit du capitalisme et du rôle de la critique". Deux grands types de critiques y sont décrits et commentés. La critique idéologique (philosophique) est la plus connue, revêtant des formes complexes développées autour d’un axe aux contours clairs. Profit, domination du capital, rapports de classes, exploitation, aliénation... bref, l’héritage de Marx décliné en multiples versions. L’autre critique désignée comme artiste assume un autre héritage, celui de Nietzsche, philosophe qui n’est pas connu pour être le critique du capitalisme mais plus un fin anthropologue saisissant les travers de la société dans ses aspects moraux autant qu’esthétiques. C’est en ce sens que la critique artiste se porte au chevet de l’homme, en constatant les effets d’un mode de production capitaliste sur l’existence humaine. Selon Boltanski, deux options sont envisageables, des classiques en fait. La critique antimoderniste se penche sur les effets délétères d’un système qui engendre plus de maux qu’il n’apporte le bonheur. Le constat du désenchantement est une antienne. Les réactionnaires entrent également dans ce cadre, de Joseph de Maistre à la révolution conservatrice allemande sous Weimar. L’esprit, la morale, les valeurs se perdent disent les antimodernistes. Avant c’était mieux, les jeunes savaient se tenir, et les gens opinaient du chef peut-on entendre dans les brèves de comptoir où les anciens maudissent le monde moderne en sirotant un ballon de rouge. L’autre versant de la critique artiste se veut progressiste. Son principe est opposé à la réaction affirmant que le capitalisme altère la société. C’est l’inverse. Le capitalisme, puissance aliénante et oppressante, installée dans ses valeurs bourgeoises, fait obstacle à l’émancipation des individus, leur libération, leur pratique de formes culturelles et existentielles nouvelles. Cette question est devenue saturée. La critique moderniste a eu lieu dans les années 1960. Nul n’ignore qu’elle a été intégrée au système dont la maxime serait, jouissez du moment que vous participez à la croissance et au profit ! Au besoin, soyez rebelle, l’idée est belle, nous en feront des marchandises ! Les plus sévères diront que le rhizome de la critique artiste ne peut pas s’opposer au système puisqu’il est le système. Plus exactement, il est co-substantiel au système.

2007 a signé une étrange défaite de la gauche, avec un PS au bord du précipice. Il est alors assez facile d’associer ce fait politique à la chose intellectuelle et de supposer que la défaite de la gauche accompagne la fin de la critique artiste de la société. Les démineurs des think tank et du management ont su intégrer le progressisme hédonisant dans la logique du profit. Rien d’étonnant à ce que le versant réactionnaire, ou plutôt de la restauration, se porte bien, comme en atteste le dernier livre de Régis Debray qui en appelle au retour du grand homme de l’Histoire capable d’élever un peuple, au lieu du chef qui ressemble dans ses goûts au commun des citoyens. Debray réactionnaire ? Non, mais sa posture mérite un néologisme, celle de subversion conservatrice.

Actuellement, la machine capitaliste a balayé un certain nombre d’obstacles, non seulement politiques, sociaux, mais aussi idéologiques et philosophiques. Autant admettre que la critique idéologique perd de son influence et ne peut guère servir de base pour changer le système. Dans le meilleur des cas, elle participe à la régulation de la société et de la machine économique en pointant ses analyses sur des points spécifiques. Quant à la critique artiste, elle ne peut s’opposer au système car elle est devenue une partie du système. Quel peut être son rôle, son avenir, son dessein ? Le meilleur sort qui peut lui arriver est de jouer la concurrence, se diffuser en empruntant les moyens du système. Mais sans vendre son âme ! Est-ce possible ? Oui et ce peut même représenter une forme de résistance non pas contre la logique matérielle et économique du système mais le contenu des produits qu’il parvient à écouler. Comme disait Deleuze, résister c’est créer, et ajoutons-nous, résister au système marchand, c’est diffuser ses créations de l’esprit pour concurrencer les productions (vulgaires) de masses.

A ce jeu-là, ce sont les Allemands, les Britanniques et les Américains qui s’en sont le mieux tirés. La France n’est pas en reste, elle suit le mouvement plus qu’elle ne l’initie. Cette conjoncture semble s’être dessinée dans les années 1960, s’accentuant d’année en année. La France sait pratiquer la restauration, plus que l’innovation. La célébration plus que l’explosion. D’ailleurs, toutes les nations avancées peuvent se prévaloir d’une contre-culture, quelle que soit leur culture. Et c’est ce qui marque notre post-modernité. Japon, Russie, Europe, Amériques du Nord au Sud, nous pouvons déceler les traces de la contre-culture comme une autre culture qui plus tard, sera ou ne sera pas sécularisée, sacralisée, intronisée comme expression du talent national. Le sort réservé aux artistes est incertain.

On distinguera cependant deux périodes significatives marquant la révolte artiste à la fin du 20e siècle. La première est un classique. Génération 1960, flower power, expériences psychédéliques, communautaires, le tout entrelacé à une forte contestation politique autant qu’économique. La deuxième est moins connue pour diverses raisons. Un gros livre vient d’être édité sur ce sujet. Dans Rip It Up and Start Again, Simon Reynold narre avec force détails les expériences musicales réalisées par une mouvance rock issue du punk, autrement dit, de 1978 à 1984. Environ quinze ans séparent ces deux périodes, la seconde intervenant dans un contexte précis, celui de l’accession au pouvoir en 1979 de Maggie Thatcher (chef des Tories depuis 1975) puis de Reagan en 1980 aux States. Cette fois, la mouvance se réclame plus d’une posture esthétique que politique, la contestation se veut expressive plutôt qu’organisée de manière frontale, contre un système. Ainsi, ces mouvances alternatives et assez innovantes se diffusent grâce à des circuits parallèles et sous la marque de production de labels désignés comme indépendants, pour mieux les distinguer des grands groupes de l’industrie culturelle baptisées majors. Pourtant, les artistes du post-punk n’ont rien inventé puisque dans le rock depuis sa naissance en 1962 on a toujours eu le choix entre des grosses compagnies et des structures de production plus modestes, telles Virgin à ses débuts, Brain ou Ohr en Allemagne, Thélème en France. Le choix s’opérait plus par commodité et opportunité alors que des majors pouvaient se permettre de sortir des artistes plutôt confidentiels, classés dans l’underground.

Si les années 80 ont vu la contestation esthétique prendre une tournure différente, c’est parce que le pouvoir des majors s’est renforcé, avec les médias de masse qui ont accompagné la massification de la culture. L’opposition s’est voulue et construite dans le domaine des expressions artistiques, culturelles, sociales, portées par des systèmes alternatifs de production, mais l’entrelacs avec le politique s’est largement estompé. Les lignes ont bougé comme on peut le dire, attestant que l’économie est la poursuite de la politique par d’autres moyens (transposition d’une formule de Foucault, elle-même inversée d’une autre de Clausewitz). Ce n’est pas tant le mode d’exploitation qui fut contesté dans les grands groupes mais le type de production et la finalité du profit induisant le financement de certains artistes flattant les masses, tout en établissant de puissantes connivences avec les médias. Le paysage économique est maintenant bien installé. Une grande surface du disque dispose même d’un rayon consacré au rock indépendant. L’affaire est classée. Il ne reste plus qu’aux producteurs, artistes, diffuseurs, esthètes, consommateurs, à jouer la partie. Pour élever ou abaisser le niveau culturel. Voici un extrait de la quatrième de couverture du livre de Reynolds :

« C’est l’histoire d’une Angleterre où émerge, après la tornade punk de 1977, une multitude de groupes qui veulent à tout prix s’écarter du chemin “rétro-rock” pour s’ouvrir aux musiques noires et électroniques. C’est aussi l’histoire de villes américaines en résistance, New York, San Francisco ou Cleveland, où les musiciens viennent souvent des milieux artistiques d’avant-garde et envisagent leur travail comme un instrument de lutte contre l’idéologie culturelle et esthétique qui domine leur pays. Des groupes qui, des deux côtés de l’Atlantique, jouent le jeu de l’expérimentation sonore, graphique, vestimentaire, théorique, voire économique lorsqu’ils en viennent à prendre un virage pop. C’est d’ailleurs autour de ce crucial problème du “compromis” commercial que s’articule Rip It Up and Start Again. La première partie, intitulée “Post-Punk”, retrace l’itinéraire de groupes adeptes d’innovation radicale, mais aussi des labels indépendants, tel l’emblématique Rough Trade, avec des producteurs aussi géniaux et furieux que Martin Hannett (Factory Records) ou encore Brian Eno. (...) Et si les principes d’autogestion et de liberté créative préconisés par le punk avaient été mieux intégrés par les non-punks et les punks “dissidents” que par les punks officiels ? Et si la véritable résistance culturelle passait plutôt par l’infiltration et l’ambiguïté que par l’agression directe et l’opposition systématique ? Rip It Up and Start Again constitue le premier document exhaustif sur une des périodes (si ce n’est la période) les plus riches et excitantes de l’histoire du rock. »

Le mot de la fin sera infiltration. Puisque les médias officiels, de concert avec les puissances financières, économiques et politiques, maîtrisent en usant de la filtration, la voie pour contourner ce pouvoir sera l’infiltration, la subversion artistique contre la domination massique. L’infiltration est au marché ce que la rue est au pouvoir politique !


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3 réactions à cet article    


  • La mouche du coche La mouche du coche 28 septembre 2007 11:01

    Bernard, votre article est lourd comme de l’uranium. Pourriez-vous lui mettre de la couleur ! et le rendre léger comme une mouche ! smiley

    cordialement


    • Barbathoustra Barbathoustra 28 septembre 2007 21:17

      DW, la critique de l’art est toujours subjective. Votre remarque ne sert donc qu’à orienter l’art vers votre petite personne plutôt que de vous ouvrir à l’art.


    • stephanemot stephanemot 29 septembre 2007 09:25

      Le milieu des années 70 avait aussi été marqué par une inquiétante poussée de l’extrême droite au Royaume-Uni. A l’époque, des figures comme Clapton ou Bowie étaient même surprises à rendre hommage à Hitler avant de se resaisir (et de laisser tomber certaines substances tout aussi nocives).

      Le mouvement punk, en réaction, s’est alors nourri de multiples influences ethniques, donnant lieu à de savoureux et inédits mélanges. La société anglaise s’est réalisée multiculturelle, et le sulfureux soufflé néonazi est retombé. Mais sans que la gauche en profite : les années Thatcher-Major pouvaient commencer.

      Plus près de nous, on a pu mesurer le silence assourdissant des majors autour du déclenchement de la guerre en Irak. Complices de la propagande d’état en échange de faveurs accordées sur la concentration des media, ils n’ont laissé les oeuvres critiques sortir que bien après les élections de 2004, le récent foisonnement de films dénonçant la guerre ne compensant en rien leur démission morale.

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