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Accueil du site > Actualités > Société > Johann Herder, le « Zemmour » du siècle des Lumières

Johann Herder, le « Zemmour » du siècle des Lumières

« Chaque nation porte en elle son centre de félicité, de même que chaque sphère a en elle son centre de gravité » est la réponse du philosophe allemand Johann Herder, à ses contemporains qu'il appelait avec humeur « les philosophes de Paris », Voltaire et consorts, qui l'irritaient profondément, notamment parce qu'il les soupçonnait de vouloir hiérarchiser les modes vie inventés par les peuples, selon le niveau de bonheur qu'ils apportent. Vieille querelle donc, que celle que « la mondialisation » a fortement vivifiée dans notre époque, et qui apparemment oppose deux camps qu'il n'est pas très facile de délimiter ou même de nommer et définir.

A première vue, il y aurait d'un côté des gens qui veulent préserver quelque chose qu'ils appellent « leur peuple », « leur culture », « leur chez-soi », ou « leur identité », et de l'autre des gens qui trouvent que ces choses, que les premiers veulent préserver, sont des illusions, ou que leur manière de vouloir préserver ces choses viole certains principes éthiques, comme ceux qui voudraient qu'on « s'ouvre » aux autres, ou qu'on « n'enferme » personne dans un mode de vie imposé, ou que les mœurs « progressent ». Sans forcément bien savoir ce qu'on entend par ces mots, on se dit que les uns sont des « particularistes », les autres des « universalistes », et qu'une dispute entre Zemmour et Plenel sur un plateau de télévision est une représentation actuelle de cette querelle des « particularistes » et des « universalistes », descendants d'Herder et descendants de Voltaire, adorateurs de la déesse du foyer et du « feu sacré » Hestia, et adorateurs du dieu des vents et des oiseaux Éole.

On sent bien que les adorateurs de celle que les grecs honoraient dans toutes les maisons, et au début de chaque repas pris en commun, parlent avec cœur, et on peut admirer parfois la beauté de ce qu'ils disent. Mais il leur arrive aussi de dire des choses qui aujourd'hui, sont choquantes pour plus d'un. Herder par exemple, en explicitant sa formule sur les « centres de félicité », dira ou inspirera d'un côté les plus belles choses, et d'un autre côté il en dira qui à notre époque, lui auraient peut-être valu un procès pour « provocation à la discrimination ou à la haine », de la part des associations « anti-racistes ».

La formule d'Herder sur les « centres de félicité » se trouve dans son livre Une autre philosophie de l'histoire, où il exprime donc une pensée « particulariste ». On fera ici un petit tour de cette pensée, comme si on visitait une antique petite église gothique aujourd'hui presque oubliée, en regardant de près certaines de ses parties qui attirent l'œil, avant de s'en donner une vue d'ensemble, et de finalement se demander comment la restaurer d'une manière adaptée à notre époque, de manière à conserver ce qui en elle a de la valeur.

Gros plans sur un joli vitrail... et sur une gargouille.

Une jolie idée, que la formule d'Herder sur les « centres de félicité » peut inspirer aux gens d'aujourd'hui, est qu'il ne faut pas confondre : d'une part, les caractéristiques d'une société qui lui resteraient si elle atteignait une parfaite félicité, qui sont les moyens et manières particulières d'être heureux ensemble que cette société porte en elle et qu'elle peut amener à un plein épanouissement ; et d'autre part, toutes les autres caractéristiques d'une société à un moment donné. Seules les premières sont constitutives du mode de vie particulier que cette société est en train de créer, et c'est pourquoi on ne peut dire que le mode de vie que crée une société est inférieur ou supérieur à celui que crée une autre société, même du point de vue du bonheur que ces modes de vie apporteraient. De plus selon Herder, il n'est pas facile de juger le niveau de félicité d'une société, quand on ne baigne pas dedans et qu'on l'observe en étant situé dans une autre société.

Mais Herder, qui défend un certain droit des peuples à préserver leurs particularités, et qui voit ces particularités comme des moyens et manières d'être heureux ensemble qu'ils ont laborieusement construit et ont amenés à un certain niveau d'épanouissement, va jusqu'à justifier la xénophobie si elle permet de préserver ces constructions collectives particulières. « Vois, comme l'égyptien déteste le pasteur [oriental], ce vagabond, comme il méprise le grec frivole ! Et il en est de même de deux nations dont se heurtent les penchants et les sphères de félicité – on appelle cela préjugé ! rudesse populacière ! nationalisme borné ! Le préjugé est bon, en son temps ; car il rend heureux. Il ramène les peuples en leur centre, les rattache plus solidement à leur souche, les rend plus florissants selon leur caractère propre, plus ardents et par conséquent plus heureux dans leurs penchants et leurs buts. La nation la plus ignorante, la plus remplie de préjugés est à cet égard bien souvent la première. »

Et le lecteur d'Herder pourra alors se demander, perplexe, comment cet auteur qui dit par ailleurs des choses si jolies, est capable de dire aussi des choses interdites comme ça ?

Vue d'ensemble de la petite église gothique oubliée.

Car en plus de ce qu'on y a vu pour l'instant, il y a dans le livre d'Herder, disposés de manière un peu désordonnée, de précieux éléments d'une pensée « particulariste » qui tient la route.

D'abord, l'adhésion peut-être sans le savoir, au principe moral utilitariste qu'avait formulé Bentham, selon lequel il faut juger les objets qui se présentent à nous, avant tout selon le bonheur ou le malheur qu'ils apportent, et non selon leur conformité à tel ou tel système de pensée qui permettrait, justement, de les juger indépendamment du bonheur ou malheur qu'ils apportent. Dès le début de son livre, au sujet des caractéristiques du mode de vie qu'il s'imagine comme celui des premiers âges, celui du « pasteur oriental », Herder dit : « Ce que tu appelles Despotisme, en son germe le plus tendre, et qui n'était à proprement parler qu'autorité paternelle destinée à régir la demeure et la chaumière – vois toutes les choses qu'il a accomplies. […] Comme cela était nécessaire ! et bon ! et utile à l'ensemble du genre humain ! ». Herder décrit plus loin le « pasteur oriental » comme : « portant dans son tendre cœur la foi, l'espérance et la charité [(les 3 vertus par lesquelles le croyant tourne son cœur vers Dieu dans la religion chrétienne)], uniques semences de toutes connaissances, de tous penchants, et de toute félicité ». Au sujet des croyances et coutumes que les premiers hommes auraient admis sans esprit critique : « voyez ! ce qu'il est convenu d'appeler les préjugés, accompagnés d'aucune démonstration du droit naturel, comme ils sont forts, profonds, utiles et éternels ! » Et tout au long du livre de Herder, se succèderont des jugements de ce type, où les objets qui se présentent sont jugés comme bons car utiles au bonheur, même la xénophobie comme on l'a vu.

Ensuite, Herder formule des intuitions sur les conditions du bonheur humain en société, qui imprègneront deux siècles plus tard la sociologie dite « anti-utilitariste » (dont on peut penser qu'elle ne s'oppose pas au principe moral utilitariste, mais seulement à un plus large corps de doctrine au sujet de la société, et qualifié « d'utilitariste »). Critiquant ce qu'il perçoit comme la vision dominante de la vie en société à son époque, qu'il attribue à Voltaire et consorts, Herder dit en effet ironiquement : « Tous les arts que nous cultivons, à quelle hauteur ils se sont élevés ! Peut-on rien imaginer qui dépasse cet art politique, ce système ! cette science, destinés à former l'humanité ? L'unique ressort de nos États, la crainte et l'argent : sans avoir aucunement besoin de la religion (ce ressort enfantin !), de l'honneur et de la liberté d'âme et de la félicité humaine. Comme nous savons bien saisir par surprise comme un second Prométhée le dieu unique de tous les dieux, Mammon ! et le métamorphoser ! et obtenir de lui par force tout ce que nous voulons ! – suprême et bienheureuse politique ! » Le droit et les échanges économiques intéressés ne peuvent à eux seuls faire tenir des hommes heureux et en paix ensemble. Pour Herder, il faut aussi quelque chose comme une croix ou un drapeau devant lequel tout le monde s'incline avec humilité, un idéal qu'on chante collectivement, c'est à dire de la religion ou de l'amour de la patrie. Toujours sur le même ton ironique au sujet de ce qu'il perçoit comme la pensée dominante à son époque, il dit par exemple : « Façon de vivre et mœurs ! Quelle époque misérable que celle ou il y avait des nations et des caractères nationaux : quelle haine réciproque, quelle antipathie envers les étrangers, quel repliement sur soi-même, quels préjugés ancestraux, quel attachement à la glèbe où nous sommes nés et où nous devons pourrir ! façon de penser locale ! cercle d'idées étroit – éternelle barbarie ! Chez nous, Dieu merci, tous les caractères nationaux sont effacés ! Nous nous aimons tous, ou plutôt aucun d'entre nous n'a besoin d'aimer les autres ; nous nous fréquentons, sommes complètement égaux entre nous, – policés, polis, heureux ! Nous n'avons pas, il est vrai, de patrie, d'êtres que nous puissions appeler « les nôtres » et pour lesquels nous vivions, mais nous sommes des amis de l'humanité et des cosmopolites. Tous les princes européens déjà, et nous tous bientôt, nous parlerons français ! » En plus du droit et des relations marchandes, il faut donc qu'il y ait quelque chose qui ressemble à une religion commune, un imaginaire collectif particulier, un idéal commun de vivre ensemble, un « feu sacré » de paix et d'amitié particulière à nourrir et préserver entre les membres d'une même société.

Troisième élément de la pensée « particulariste » d'Herder : on ne peut juger ce qui se présente à nous uniquement pour sa conformité ou non à des principes abstraits, et indépendamment du monde réel, de tous ses plis et replis, de toutes ses contingences, et de sa manière de fonctionner. Une chose qui pourrait a priori apparaître comme non conforme à des principes abstraits, pourra une fois le réel appréhendé dans sa complexité et contingence, nous apparaitre finalement comme la meilleure manière possible de poursuivre dans le monde réel telle ou telle bonne finalité. Toujours pour critiquer les « philosophes de Paris », Herder dit par exemple : « Au lieu que dans l'ancien temps l'esprit philosophique ne se suffisait jamais à lui-même, mais partait des affaires et se hâtait de les rejoindre – et par conséquent n'avait pour but que de créer des âmes complètes, saines, agissantes, depuis qu'il est livré à lui-même et est devenu un métier à part, – il est devenu un métier. […] S'il est une chose au monde que vous désirez voir mal faite, confiez la au philosophe ! Sur le papier, comme tout est propre ! aisé ! beau et grand ; désastreux à l'exécution ! à chaque pas, il reste étonné et pétrifié devant des obstacles et des conséquences qu'il n'avait pas vues. »

Finalement, on peut souhaiter qu'existe une sorte de « feu sacré » au sein d'une société, qui assure le bien être affectif de ses membres, mais on ne peut décider des lois naturelles qui disent comment un tel « feu sacré » peut naitre et comment il faut faire pour le préserver. Il est possible aussi qu'on ne sache pas exactement à quelles lois naturelles obéit la naissance et le maintien en vie d'un tel « feu sacré ». De même, on ne peut décider des lois physiques qui disent comment du feu physique, peut naitre et doit être préservé. Si on jette un seau d'eau sur un petit feu, ou si on l'expose à une trop forte bourrasque, ou si on l'enferme sous une cloche hermétique, alors il s'éteint, et on ne peut décréter qu'il devrait en être autrement, car on ne peut empêcher que les lois de la nature s'appliquent. Et les hommes préhistoriques savaient faire du feu en frottant un bout de bois contre un autre, mais ils ne connaissaient pas aussi bien qu'aujourd'hui les lois physiques qui expliquent comment le geste qu'ils faisaient produisait du feu : ils faisaient ce geste parce que c'est ainsi qu'ils savaient faire du feu, mais sans savoir pourquoi ce geste était propre à faire du feu. Il faudrait donc, quand on cherche à dire quelle serait la bonne organisation des sociétés, non pas seulement se baser sur des principes abstraits, mais aussi sur une connaissance aussi peu incomplète que possible, de la manière dont la paix, l'amitié, le partage d'un même imaginaire collectif, ou autres conditions du bonheur et de la vie humaine, peuvent être construits et préservés dans une société. Et il faut parfois peut-être faire naitre et vivre le « feu sacré » comme on sait le faire, sans forcément savoir pourquoi ces manières de faire fonctionnent.

Comment restaurer cette antique petite église d'une manière adaptée à notre époque ?

Parfois la préservation de ce « feu sacré » rentre peut-être en conflit avec trop « d'ouverture » aux autres, de même que l'altruisme peut, poussé à un degré trop élevé, entrer en conflit avec la préservation de soi. Quand les membres d'une société acceptent un étranger comme un des leurs, ne prennent-ils pas le risque en effet, que ce nouveau membre de leur société refuse de s'imprégner de leur imaginaire collectif, de partager leur idéal particulier de vie commune, ou de s'incliner devant les symboles de cet idéal, comme leur drapeau ? Et quand un homme change de société, ne prend-il pas le risque lui aussi de ne pas être accueilli par les membres de cette société comme un des leurs ?

Ainsi, celui qui pense à la manière d'Herder devrait naturellement souhaiter un monde dans lequel jamais, une société n'adopterait d'un seul coup une trop grande proportion de membres par rapport au nombre de membres qu'elle contient déjà. Dans un tel monde aussi, à chaque fois qu'un homme changerait de société, il promettrait à la société d'accueil qu'il s'inclinerait devant ses idéaux, qu'il s'imprègnerait de son imaginaire collectif, et qu'il rentrerait en quelque sorte dans une relation de filiation adoptive avec elle, de même que tous les enfants de cette société l'aiment un peu comme leur mère. Dans un tel monde enfin, les membres de la société d'accueil accueilleraient ensuite correctement le nouvel arrivant, un peu comme un frère adoptif. En quelque sorte, le monde rêvé par les adeptes d'Herder est un monde où aucune bourrasque soudaine de vent inattendue, aucun événement migratoire mal contrôlé, ne fait trop vaciller le « feu sacré » qu'entretient chaque société.

Mais le monde dans lequel nous vivons a-t-il un tel passé ? Que devons-nous faire si le passé récent contient de grandes bourrasques inattendues, et si le « feu sacré » vacille, voire s'il est certain qu'il s'éteindra bientôt, voire s'il est déjà éteint ? Devons-nous vivre dans le regret douloureux et éternel, pour un « feu sacré » qui s'est éteint et que nous avons aimé de toute notre âme ? Devons-nous souffrir pour un « feu sacré » en passe de s'éteindre, comme si nous assistions à l'agonie de notre mère ? Devons-nous chercher à raviver le « feu sacré », s'il est encore possible de le raviver ? Devons-nous considérer les bourrasques du passé, les extinctions passées de « feux sacrés », comme des choses qui n'auraient pas du avoir eu lieu, et refuser alors le monde tel qu'il est ? Ou bien devons-nous considérer ces bourrasques du passé comme des choses que Dieu a voulues ? Et devons-nous aspirer à vivre à l'avenir, dans un monde sans bourrasques inattendues, et sans « feux sacrés » qui s'éteignent ?


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4 réactions à cet article    


  • armand 7 novembre 2011 14:51

    C’est ou cette splendeur vitraillesque ?


    • samuel_ 10 novembre 2011 09:02


       Sur Google images au mot clé « vitrail rosace »

       Et puis plus avant, à Montigny le Chartif


    • morice morice 7 novembre 2011 23:05

      ah, parce que Zemmour est une référence historique ?


      grotesque.

      • samuel_ 10 novembre 2011 07:55


         Le titre crée un lien « vu de loin » entre Zemmour et Herder

         Zemmour est un personnage médiatique qui représente une sensibilité

         Le lien entre Zemmour et Herder est ensuite expliqué moins grossierement dans l’article

         Vous etes enervant morice.

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