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L’adieu par la plume …

En direct de ma Segpa

Vidéo indispensable :

Les écrits de leurs douleurs.

Vous vous souvenez sans doute des trois lettres de Poilus que j'avais donné à lire à mes élèves. L'une d'elles les a particulièrement touchés. C'était celle de Charles qui annonçait à sa femme qu'il allait mourir d'une blessure qui ne pouvait guérir. Parce qu'elle était courte, parce qu'elle disait des mots tendres, parce qu'il était question d'un enfant qui ne verrait jamais son père .. Je n'ai pas cherché à découvrir, comprendre ce qui peut expliquer la force de ce dernier message.

J'ai simplement souhaité profiter de l'engouement ou de l'émotion pour oser aborder un thème à risque, un sujet délicat : les adieux. Mes élèves, qui ne sont ni faciles, ni en paix avec l'écriture, devaient imaginer une lettre de séparation, un ultime message sans retour. Je devinais bien les dérives possibles, les pièges dans lesquels ils ne manqueraient pas de m'entraîner.

Nous avons pris le temps de structurer le message demandé, tout en fixant un cadre rigoureux. Il ne fallait pas que me reviennent des réactions scandalisées de la part de parents qui hélas, regardent que bien trop rarement le travail de leurs enfants. Mais il suffit d'une fois pour déclencher parfois des réactions furieuses …

J'ai insisté sur la nécessité de créer une fiction, d'utiliser un prénom factice, un lien imaginaire pour éviter une réaction trop forte, trop émotive. Certains, n'ont pas pu respecter cette recommandation, trop pris parce qu'ils avaient entrepris. Je leur ai demandé simplement trois petits paragraphes de cinq lignes, cherchant à reproduire la structure simplifiée du dernier message de Charles.

Une première partie pour annoncer progressivement, délicatement si possible, le drame à venir, une seconde pour l'expliquer avec quelques détails, une dernière pour évoquer les regrets et les émotions, les souvenirs à jamais perdus. À ma grande surprise, beaucoup ont cherché à suivre ce canevas.

Nous avons ensuite dressé la liste des motifs possibles pour des adieux. La mort bien sûr, très présente, immédiatement dans les propositions de ces jeunes. Le suicide fut même évoqué et une jeune fille voulut choisir ce motif. Je me suis permis de l'en dissuader afin d'éviter une spirale infernale, un engrenage qui est si dangereux à cet âge.

 

Petit à petit, d'autres suggestions se firent : la fugue, le départ, le déménagement, le retour au pays, la séparation, le divorce. Nous étions au cœur de ce qu'ils peuvent avoir vécu sans jamais avoir cherché à mettre des mots sur ces drames du quotidien. Il ne leur restait plus qu'à trouver une personne à qui il devait dire adieu lors d'une dernière lettre, comme le fit en son temps le pauvre Charles sur son lit de douleur.

Il m'a fallu beaucoup de temps pour vous présenter le contexte. C'est que j'ai fait de même en classe, prenant de nombreuses précautions oratoires et formelles pour que cet exercice puisse se faire dans un environnement et dans un climat de qualité. Ce fut le cas à n'en point douter et ce qu'ils produisirent ensuite valait à mes yeux, les efforts demandés.

Je n'aurai pas l'indélicatesse de reproduire ici des extraits de ces lettres si secrètes. Aucun n'a souhaité lire à haute-voix ce qui lui avait demandé tant d'efforts. Ils ont respecté, chose rare, la consigne de confidentialité, ne venant qu'un par un au bureau pour obtenir une correction, un conseil, une petite retouche pour une phrase un peu bancale.

J'ai vu des élèves aux yeux rougis, des larmes coulaient même de quelques visages. Une jeune fille, envahie par l'émotion, demanda à sortir quelques minutes pour reprendre ses esprits. Ce n'était pas feint, ce fut un de ces moments rares qui donnent toute sa signification et sa grandeur à ce métier si merveilleux et si douloureux …

Des failles du réel sont évidemment apparues au cours de ces lignes délicates. La mort fut plus présente que je ne l'aurais souhaité. Elle s'exprimait par des accidents de la route, des maladies incurables. Elle fait partie du décor malheureusement. D'autres propos plus insidieux pointèrent le bout de leur vilain visage. Des coups à la maison, des menaces et des situations invivables trop vraies pour être imagination.

Des drames plus ordinaires montrèrent pourtant à quel point ils peuvent toucher profondément un adolescent qui donne toujours l'impression de se moquer de tout. Le départ d'un grand frère, engagé dans l'armée et qui n'est plus à la maison, le déménagement d'une voisine à qui l'on n’a jamais pu avouer son amour, la dernière rupture amoureuse qui a fait des ravages sans qu'on s'en rende vraiment compte !

Je suis entré par effraction dans des intimités, j'ai découvert des faces cachées. Je n'en peux rien dire, il faut jouer le jeu de la supposée fiction. Ces aveux dissimulés, ces craintes et ces douleurs, je souhaite que de les avoir ainsi couchés sur le papier, auront fait grandir ces adolescents qu'on déclare si souvent incapables d'écrire ….

Bien sûr, il y eut trois provocations, des garçons qui sont si souvent évoqués pour leurs manières détestables. Deux prétendaient devoir fuir le pays parce qu'ils devaient échapper à la police dans une sombre affaire de stupéfiants naturellement. Je n'ai rien dit, j'ai simplement repris la forme et l'orthographe. Je n'attends rien de mieux pour l'instant de ces pauvres messieurs. Le troisième partait en prison après avoir trucidé son professeur. Là, je l'ai prié de changer de victime par correction.

Vous voyez, le métier demeure toujours exercice d'équilibriste, même quand tout semble aller bien, il y a la possibilité d'un dérapage, le besoin de se confronter. On me rétorquera du côté des bons esprits que je l'avais bien cherché. Je leur concède cette remarque, il est sans doute préférable de ne rien faire !

Expressionécritement leur.


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7 réactions à cet article    


  • Brontau 4 décembre 2012 17:05

    Nabum

     Je ne vous avouerai jamais ce qui m’a fait réellement rire dans votre relation de ce nouvel épisode SEGPA qui m’a particulièrement touché. Je suis heureux que vous ayez offert à ces ados l’opportunité de découvrir que le langage n’avait pas uniquement une vocation utilitaire… PS : Je ne me sens jamais non plus en paix avec l’écriture, ou alors c’est une paix armée !


    • C'est Nabum C’est Nabum 4 décembre 2012 18:03

       Brontau


      Que penser de votre commentaire ?

      Vous avez plaisir et émotion à ce texte tout en laissant planer un doute : c’est terrible car je ne retiens que ce doute !

      Qu’ai je dis qui vallait rire ? Quelle bêtise ai-je laissé passer ?

      Vous ne me laissez pas en paix, c’est affreux ...

    • Brontau 4 décembre 2012 19:06

      Ne nourrissez aucune inquiétude, c’était un rire sain, un rire salutaire. Je vous donne un indice : anthropologie, meurtre rituel. Ou psychanalyse : les figures de Laïos, les frères d’Oedipe... Pour bien des raisons les différents épisodes de votre feuilleton SEGPA me touchent. Tant de violence et de fragilité, de risques de confrontation. L’humain à nu. Un état de surprise, d’improvisation. Toujours sur le fil.Toujours exposé. Pas de sur mesure. Pas de prêt à porter comportemental. Pas d’armure. Des instants de grâce. Quelquefois.


    • Brontau 4 décembre 2012 19:57

      Patience Nabum ! Après les «  neopsychologues  » qui assènent que mettre des mots sur nos affects

      les rend incontrôlables vous verrez peut-être débarquer un neopédagogue comportementaliste qui vous recommandera le baillon pour les bavards et les menottes pour les agités. Vous n’êtes à l’abri de rien…


      • C'est Nabum C’est Nabum 4 décembre 2012 20:02

        Brontau


        Je suis patient. Tout peut arriver dans notre maison avec une préférence pour le pire.

        Nous avons déja les créationnistes, les intégristes, les pédagogistes, les situationnistes, les comportementalistes, les béavioristes et les jansénistes.

        Un peu de nouveauté nous changera un peu les idées !

      • jujubes 4 décembre 2012 23:08

        @ nabum . vous aviez érigé suffisamment de garde-fous, et de toute façon le danger est omniprésent .

        je me souviens avoir donné comme sujet de rédaction dans une langue étrangère une seule consigne : elle devait se terminer par « et il ne dit plus un mot » . une copie inoubliable : celle d’un élève plutôt effacé, qui narrait le mutisme chronique de son père depuis son licenciement .
        du eddy mitchel en pire, du vécu jour après jour .
        donc les parents adeptes du parapluie, du casque, du protège-tibias etc, pas ma tasse de thé .
        merci à vous nabum de nous faire partager vos moments d’humanité .

        • C'est Nabum C’est Nabum 5 décembre 2012 06:13

          jujubes


          Merci de partager une autre émotion !

          Nous constatons dans ce petit accrochage qui est resté courtois combien il est désormais impossible d’enseigner

          Chacun peut donner son opinion, intervenir sur les contenus, s’indigner ou protester de la manière. Au bout du compte, la classe n’est plus un sanctuaire et l’enseignant est sans cesse remis en cause par les parents tout autant que les élèves.

          Ce glissement n’est pas nouveau, il prend des allures irréversibles.

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