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Accueil du site > Actualités > Société > L’affaire Léopold Jacquens et le délit de solidarité

L’affaire Léopold Jacquens et le délit de solidarité

Ancien bénévole de la croix rouge, Léopold Jacquens comparaissait hier devant le tribunal de grande instance du Havre. Il est poursuivi pour avoir fourni une attestation de domicile à une femme, malade et rendue « sans papiers », qui l’a sollicité alors qu’elle consultait son médecin au Havre. L’accusé risque 15 000e d’amende et un an d’emprisonnement.

« N’oubliez pas où vous êtes ! » lance un des juges, devant une salle tellement bondée de monde, qu’une bonne partie est obligée de rester debout. Parmi eux, évidemment beaucoup de militants associatifs, mais aussi quelques étudiants. On sourit, on essaye tant bien que mal de faire de la place sur les bancs, et d’observer le silence demandé. L’autorité finalement imposée, le cirque judiciaire peut commencer. Ceux qui ont pu entrer avant l’audience de Léopold Jacquens ont la chance d’assister à la justice que l’on rend tous les jours. Etonnamment, on ne verra pas de patrons véreux ou de grands fraudeurs au fisc, probablement parce qu’ils ne sont pas nombreux…ou qu’ils doivent pouvoir se déplacer plus vite que les rmistescondamnés pour avoir vendu du shit ou volé une mobylette. Après quelques perles du Procureur, comme : « dans les cités tout se négocie », ou « vous n’aviez pas d’argent pour manger mais vous décidiez de boire » nous pouvons être certains, qu’au moins la justice sera rendue dans la plus grande impartialité. 

Les articles dans la presse, le soutien du syndicat de la magistrature et la présence de Monseigneur Gaillot (surnommé « l’évêque des pauvres », mais engagé entre autres pour le droit au logement, contre l’occupation israélienne, contre le racisme et l’homophobie…) donnent à ce procès une dimension supplémentaire. On sent que quelque chose d’important se joue ici, les militants semblent confiants et Léopold répond calmement aux journalistes : « je suis sereins ». Très vite, l’atmosphère se tend. Le juge tente d’instaurer le climat austère nécessaire à l’exercice d’accusation, mais la salle peine à contenir ses réactions. Puis les juges se retirent un instant, avant de jeter un froid : les témoins, dont Monseigneur Gaillot, ne seront pas autorisés à intervenir. Le coup bas porté a néanmoins le mérite de montrer un tribunal véritablement sur la défensive, et une stratégie d’attaque bancale.

Un réquisitoire schizophrénique dans lequel on reproche à Léopold Jacquens à la fois d’avoir aidé une personne en danger, et d’avoir mis en danger une personne en l’aidant ! On se mord la queue, mais c’est bien le raisonnement auquel l’accusé doit faire face. Il est suspect d’aider une femme dont il n’a pas cherché à obtenir plus d’informations que cela :

« Vous avez aidé cette femme alors que vous aviez peu d’informations sur elle »

« Elle était malade, je l’ai aidé, je n’ai pas cherché plus loin » répondra-t-il, étonné…

Il est aussi suspect de « ne pas en avoir fait plus ». Mais il sera carrément accusé, dans le même temps, d’être intervenu, et par là d’avoir « mis en danger » cette personne en l’aidant : en « polluant la procédure administrative ». Que l’on soit bien clair, selon eux ce n’est pas la sous-préfecture qui retarde la procédure d’obtention de carte de séjour à une malade qui la met en danger, c’est potentiellement celui qui l’aide. Il s’agit bien, là, de cautionner un délit de solidarité que l’on disait abrogé et appartenir à des temps anciens. La plaidoirie d’Antoine Mary soulignera ces contradictions, tout en affirmant que oui, « nous voulions ce procès ! », car c’est tous les jours que la sous-préfecture agit dans l’illégalité, et que si aider une personne rendue « sans papiers » est criminel, il faudrait enfermer la moitié de la salle. Car, en effet, si Léopold est condamné, la décision fera jurisprudence : toute personne solidaire et aidante sera suspecte et potentiellement criminelle. A l’issue de la séance, le tribunal requiert une amende de 800e, le délibéré sera rendu le 2 octobre 2013. Léopold et Antoine Mary sont applaudis à la sortie de la salle, on souffle et on sourit à nouveau… 

 

Le mercredi 28 août 2013, au Havre.

N.D.


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