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Accueil du site > Actualités > Société > L’analyseur Ouyapacours

L’analyseur Ouyapacours

La FCPE propose à chacun de signaler les absences de professeurs non-remplacés. Ce faisant, elle se pose elle-même en équivalent du ministère. La création de ce site est accompagnée d’un discours axé sur une opposition du ministère et des enseignants, à l’exclusion de tout autre problème. Dans cette opposition, la FCPE ne veut rien dire au sujet des professeurs. Elle veut pétitionner contre le ministère et les suppressions de postes. Elle semble postuler qu’annoncer cette intention de ne regarder que d’un côté sur l’axe ministère-enseignants va suffire à accomplir cette intention et ne pas ouvrir à d’autres problèmes.
Un analyseur, en Analyse institutionnelle, est un événement social qui oblige certains acteurs à préciser ou repréciser les règles de la vie en société, de leur fonctionnement ou de leurs rapports entre eux. A ce moment-là, le fonctionnement ordinaire des institutions est remplacé par un débat sur la légitimité de ces institutions ou de ce fonctionnement. Il y a une sorte de rappel à la loi collectif, improvisé, plus ou moins violent, et une sorte de redéfinition de la loi commune ou de son interprétation.
 
En ce sens, la création par la FCPE d’un site pour signaler les professeurs non remplacés crée un analyseur : la FCPE précise avant de commencer l’interprétation de ce qui va advenir : la FCPE ne veut, « surtout pas, stigmatiser les enseignants absents ». Elle veut créer une « liste de carence », elle vise une pétition permanente auprès du ministère. Le président de la FCPE veut « montrer que les parents sont plus demandeurs de remplaçants, au quotidien, qu’ils ne le sont d’un service d’accueil pour deux jours de grève ». L’avis du SNES est recueilli par les journalistes : « Il n’y a pas un mot, pas une phrase qui laisse penser que la logique de la FCPE soit de stigmatiser les profs absents ». Le SNES y est donc favorable.
En fait, qu’on le veuille ou non, un tel site va pointer les absences des professeurs. On peut même, en première approximation, rajouter aux professeurs non remplacés signalés sur ce site, le nombre des remplaçants de professeurs pour se donner une idée du nombre de professeurs absents. Cela donnera une indication satisfaisante dans un premier temps. Il y aurait 50 000 remplaçants (le petit journal du 3 octobre 2009).
 
On peut convenir entre soi de ne pas en parler ; cependant, même si on n’en parle pas, cela sera bien là. On ne peut pas pointer les absences de remplaçants (rang 2 des absences), sans pointer en même temps les absences des titulaires (rang 1).
 
Que les promoteurs de ce site pensent qu’ils peuvent maîtriser par avance l’interprétation est en soi assez étonnant. Qu’ils pensent pouvoir le faire en donnant, à tout le monde, des limites aussi « subtiles » l’est encore plus. Pour prendre une comparaison classique, on peut choisir de faire attention au fait que la bouteille est à moitié pleine ou au fait qu’elle est à moitié vide, il n’empêche qu’elle est à la fois l’un et l’autre (ou l’une et l’autre) et qu’on passe de l’un à l’autre instantanément.
 
Aucune préoccupation sociale de la part des promoteurs de ce site : sur la fracture numérique, le différent investissement des classes sociales sur l’école, l’abondance du temps ou son absence pour aller inscrire sa récrimination sur ce site… Les classes moyennes ou supérieures, qui ont temps, investissement sur l’école, pratique ordinaire, courante et aisée du Net… etc. vont peut-être s’exprimer plus que les autres… on peut faire cette hypothèse. Ce type d’analyse du site n’étant pas posé, aucun mécanisme de vérification de cette distorsion, si elle se produisait, n’est envisagé. Dans la suite de cette hypothèse, si c’est elle qui se réalise, l’administration pourrait mettre les remplaçants disponibles sur les écoles fréquentées par les enfants déjà favorisées. C’est-à-dire que le ministère résoudra le problème en faisant taire les plaignants les plus actifs, selon le mot d’Henri Queuille : « La politique ne consiste pas à faire taire les problèmes, mais à faire taire ceux qui les posent. » Ce ne sont pas ceux qui crient le plus fort qui ont le plus mal. Il faut, au contraire, de la ressource pour crier. Il serait bon de se prémunir contre l’accomplissement de cette hypothèse. Mais n’est envisagé que l’axe ministère-enseignants. Ce mode de collecte ne garantit pas la régularité (l’équité) de la prise d’informations selon les classes sociales (et du coup de l’urbanisme).
Rien de sérieux non plus sur la véracité des inscriptions. Rien sur le statut de ces inscriptions : à qui appartiennent-elles ? Qui en est responsable ? Que se passe-t-il en cas d’erreurs, volontaires ou non ? La FCPE a décidé de les "éditer périodiquement auprès des institutions et des médias". Apparemment, elle s’en estime propriétaire. Mais si les faits sont faux ? comme l’a dit Martine Aubry à propos d’autre chose.
 
Les créateurs de ce site n’engagent aucune réflexion sur la valorisation que contient leur site d’une démocratie de l’immédiateté, d’une démocratie du mécontentement, du signalement rapide des mécontentements… de la dénonciation (qui n’est pas nominale puisqu’on élimine le rang 1).
Aucun commentaire non plus sur l’aspect SMS de l’écriture et la destruction de la bonne orthographe que ce « ouyapacours » contient.
 
Aucun commentaire sur l’aspect trivial de l’expression « où il n’y a pas cours ». C’est un peu comme les documents officiels, au lieu de nom, prénom, adresse, proposaient : « comment je m’appelle », « où j’habite ». Voilà ce qu’est le trivial. Pire, en SMS : comanjmapel, oujabite. Hazan, Président de la FCPE, en rajoute encore dans ces deux genres (SMS et trivialité), en disant : « Ce n’est pas "kicéképala" mais "Ouyapacours", ce qui est différent ».(le Monde du 26/09/09). (On verra s’il est possible de garder l’un en éliminant l’autre).
 
Enfin, la FCPE reproche à l’administration de ne pas faire la clarté sur les absences de professeurs. On peut faire l’hypothèse que l’administration ne serait pas créditée de ce seul point de vue magnifique : pétitionner auprès du ministre à l’exclusion de toute stigmatisation des profs. Si cette hypothèse a quelques fondements, le ministère dont je n’ai pas vu de réaction (mais je ne lis pas tout) pourrait s’y mettre, appuyé par cette initiative « parentale ».
 
Pas un mot non plus, sur la connaissance préalable que les parents adhérents de la FCPE ont eu de cette décision et comment ils y ont participé (l’ont-ils appris par la presse ?).
 
Il se pourrait aussi que les usagers à qui il est proposé cette pétition permanente en fassent un usage modéré, ressentant inconsciemment l’ambivalence de la démarche et surtout de sa réversibilité, qui ne s’éteint pas par des déclarations de principe.
 
Il ne reste plus qu’à laisser ce site prendre son départ et voir si l’évolution est celle attendue, voir ce que fera la FCPE si l’évolution est différente, très différente, voire contraire à l’intention cernée par avance… et noter que si l’on se sent sûr d’être du bon côté dans l’axe ministère-enseignants, « onpeuyalé » (je m’amuse).

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1 réactions à cet article    


  • Orélien Péréol Aurélien Péréol 8 octobre 2009 21:10

    Eric Maurin dans une vidéo écoutable ici : http://www.repid.com/La-peur-du-declassement.html à l’occasion de son livre « la peur du déclassement »
    généralise un argument de mon analyse de ouyapacours  : ce sont les classes moyennes et supérieures, qui ont des ressources, qui mènent la plus forte lutte contre cette peur du déclassement. Le site ouyapacours va les y aider, de faon très marginale et de peu d’importance.
    L’essentiel de mon analyse reste que à partir du moment où l’on garantit que l’action que l’on mène vise le ministère et s’apparente à une pétition, et ne court aucun risque de porter des griefs envers les enseignants, toute autre dimension de l’action s’estompe et s’absente du discours.
    Maurin dit une de ses autres dimensions « oubliées » dans le contexte général.

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