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L’enseignement de l’anglais et l’inégalité en France


Pourquoi les élèves français sont-ils les derniers de la classe en Europe pour l’apprentissage de la langue anglaise ? Pour répondre à cette question, l’auteur de Sorbonne Confidential [1] nous propose ici de regarder, entre autre chose, du côté des concours de recrutement des enseignants…
 
Tous les gouvernements en France ont insisté sur l’importance d’apprendre l’anglais. Une langue vivante (presque toujours l’anglais) figure dans le socle commun des connaissances et des compétences sous le président Chirac, et le président Sarkozy a prôné une France « bilingue ». Or, l’Évaluation européenne de l’anglais a classé les Français bons derniers [2]. Pourquoi ?
On a identifié plusieurs causes à cela. Trop peu de cours d’anglais à l’école, une pratique insuffisante à l’oral, peu de films en anglais à la télévision, et on a même avancé… l’incompatibilité de prononciation entre l’anglais et le français ! [3]. Sans être toutes fausses, ces explications ignorent l’essentiel : et si l’anglais n’était tout simplement pas aussi bien enseigné en France que dans les autres pays européens ?
 
Un retard qui commence dès l’école primaire
Sous la pression des parents, l’Education nationale fait débuter l’enseignement de l’anglais de plus en plus tôt, mais sans professeurs compétents. Au lieu de recruter de vrais professeurs de langues, l’Education nationale fait appel à la bonne volonté des maîtresses. Mais en France, peu d’enseignants du primaire maîtrisent réellement l’anglais ou savent l’enseigner. Certaines académies comme Créteil recrutent au rabais et ont du mal à trouver des professeurs d’anglais [4]. Les villes riches embauchent aux frais des contribuables les enseignants manquants. Les villes pauvres attendent.
Dès le CE1 l’enseignement de l’anglais en France est donc plombé par une inégalité de moyens et un manque de sérieux assez étonnant étant donné les déclarations du gouvernement. Le résultat est prévisible. Le Monde de l’Education affirme : « Les connaissances acquises en quatre ans d’école primaire ne constituent pas toujours une avance solide. Bon an mal an, un élève sur deux dispose de compétences en compréhension de l’oral assez fines pour être exploitées au collège. » (Mars 2008, p. 30).
Ce retard continue à se creuser pendant les sept ans d’études secondaires. Pourquoi ?
 
L’exception française
Contrairement à ses voisins européens, la France recrute les professeurs du secondaire par concours de service public. Introduits par Louis XV en 1766, les concours des enseignants mobilisent désormais 100 000 candidats qui investissent des millions d’heures chaque année pour préparer le CAPES ou l’agrégation dans 37 matières. 90 % échoueront !
Il existe une foi quasi-religieuse en France dans la capacité des concours à sélectionner les meilleurs. Pourtant, aucune preuve ne permet de démontrer scientifiquement que cette tradition tant vénérée produit de bons professeurs. Les PISA et l’Évaluation européenne démentent cette croyance. Aucun des pays les mieux notés n’utilise la méthode française pour sélectionner, former et promouvoir les professeurs. L’Évaluation européenne de 2002 a même épinglé l’utilisation excessive du français en cours d’anglais et l’attitude trop critique des professeurs qui inhibe les élèves [5]. Ces aberrations pédagogiques font figure d’exception française. Sont-elles causées par le système lui-même ?
 
« Fais ce que je dis, pas ce que je fais »
Le CAPES et l’agrégation d’anglais externe exigent un esprit critique, la maîtrise de certains arcanes et le don d’impressionner les membres du jury. Ces qualités sont-elles nécessaires pour enseigner l’anglais à des enfants de 11 à 18 ans ? La moitié des épreuves ne se fait pas en anglais, mais en français. Jusqu’en 2006, les candidats à l’agrégation externe s’entraînaient pendant un an pour briller à la « leçon orale » en français, et ils doivent toujours écrire une dissertation bien cartésienne en français …
Est-ce un hasard si l’Évaluation de 2002 a identifié précisément ces pratiques cultivées par les concours (beaucoup de français, esprit hypercritique) comme posant problème ? Les enseignants, comme nous tous, apprennent plus par l’expérience et par l’exemple que par l’exhortation. Il ne suffit pas de décréter « Privilégiez l’oral ! » si les professeurs n’en font pas l’expérience eux-mêmes. « Fais ce que je dis, pas ce que je fais »…
 
Incitations perverses
Les défenseurs des concours nous rappellent qu’ils ne servent qu’à la sélection. S’il existe un problème de formation des professeurs, c’est la faute des IUFM. Il faut améliorer cette formation. Les carences observées n’auraient rien à voir avec les concours…
Mais en réalité les concours sont le principal l’obstacle à la formation des professeurs en France. En effet, les professeurs sont récompensés non pas pour être ou pour devenir d’excellents enseignants, mais pour réussir à un concours : le CAPES d’abord, et ensuite - pour une élite dominante - l’agrégation.
Il y a actuellement 38 610 professeurs d’anglais capésiens ou agrégés. Fonctionnaires âgés en moyenne de 43 ans, beaucoup d’entre eux enseigneront l’anglais durant toute leur carrière, à savoir pendant 35-40 ans. Des décrets et des circulaires pleuvent constamment sur eux, mais au lieu de les récompenser pour actualiser leurs méthodes pédagogiques, l’Education nationale leur offre une incitation financière considérable pour passer l’agrégation d’anglais (moins d’heures, plus de salaire).
Ce système de récompenses présente deux conséquences néfastes : il détourne des ressources rares loin de la formation des professeurs, et il incite les individus à s’investir prioritairement dans la réussite des concours. Toutes les heures consacrées à préparer l’agrégation d’anglais (s’entraîner à la dissertation… française ; mémoriser le code phonétique, potasser le jargon littéraire et linguistique…)[6] sont autant d’heures perdues pour améliorer les techniques de la classe. Toutes les ressources englouties dans la gigantesque machine des concours (professeurs, universités, éditeurs, administrateurs, membres du jury, centres d’examen, surveillants), sont autant de ressources qui ne sont pas disponibles pour former les enseignants.
En ce qui concerne la formation des professeurs, les concours représentent un gâchis énorme d’argent, de temps et d’effort : si 90 % des candidats échouent, il n’y a aucune preuve que les 10 % qui réussissent aient développé un tant soit peu leur capacité à enseigner l’anglais dans un collège ou un lycée.
Et si toutes les heures avaient été consacrées, non pas aux compétitions, mais à la formation des professeurs ?
 
L’enseignement de l’anglais et l’inégalité sociale
En dépit des objectifs affichés par les gouvernements successifs, l’Education nationale peine à enseigner l’anglais aux élèves à un moment où la maîtrise de cette langue est exigée par beaucoup d’employeurs. Les familles aisées peuvent se payer des cours de soutien scolaires, des séjours linguistiques et des écoles privées. Aussi, les enfants des classes privilégiées réussissent à apprendre l’anglais exigé par les grandes écoles qui produisent les élites économiques, tandis que les enfants des zones défavorisées en sont privés. L’anglais est devenu, un des signes le plus évidents d’appartenance de classe sociale en France !
En dévorant les ressources qui auraient dû être consacrées à la formation des enseignants, le système des concours dessert les professeurs et condamne les élèves à une sous-performance chronique en anglais. Résoudre ce problème est devenu un impératif, non seulement d’efficacité, mais de justice sociale.
 
Laurel Zuckerman
Auteur de Sorbonne Confidential


[1] Lire dans le n° 460 des Cahiers (février 2008) la recension de cet ouvrage.
[2] The Assessment of Pupils’Skills in English in Eight European Countries 2002 A European Project, p 125.
[3] Le Monde de L’Education, octobre 2005, p 52.
[4]Le Parisien, 14 novembre 2006.
[5] « Alors que depuis 1987, les programmes affirment officiellement que l’accent doit être mis sur les situations de communication...et non pas uniquement sur la correction grammaticale des phrases, il semblerait que ’ces instructions soient peu prises en compte dans la pratique des classes’....Le fait que l’enseignant ’corrige en permanence’ les élèves se traduit par un ’usage abusif du français en classe’, pendant le cours : le professeur explique la grammaire en français, et c’est aussi en s’exprimant en français que l’élève montre qu’il a compris un message oral ou écrit. Les enseignants visent la "perfection" du message... »
Evaluation des compétences en anglais des élèves de 15 ans à 16 ans / The Assessment of Pupils’ Skills in English in Eight European Countries 2002 A European Project, p 129.
[6] En 2008, l’agrégation externe représente 70% des postes d’agrégation d’anglais (128 sur 184 postes disponibles), et le CAPES externe représente plus de 90% des postes de CAPES d’anglais (942 sur 1050).
 
par lzuckerm (son site) lundi 15 février 2010 - 113 réactions
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  • Par Krokodilo (xxx.xxx.xxx.7) 15 février 2010 22:21
    Krokodilo

    Article de propagande en faveur d’une Europe anglophone, tout entier bâti sur un pré-supposé faux, qu’il y aurait comme une course entre le spays pour être le smeileurs possibles en anglais, comme si c’était le but ultime de la vie, l’objectif suprême de tout Européen !

    Ce qui manque à l’école primaire, c’est un peu de liberté, pourtant inscrite au fronton des mairies, la liberté de choisir sa ou ses langues étrangères, ou régionales. Actuellement, l’anglais est imposé, faute de choix organisé.

    Quant aux grandes écoles, c’est en faisant de l’anglais une matière socialement discrirminante par un fort coefficient d’anglais, lui seul, qu’elles développent une ségrégation sociale.
    Un concours d’entrée d’ingénieur peut très bien demander un bon niveau de langue dans une grande langue quelle qu’elle soit : anglais, allemand, espagnol, chinois, russe, arabe, etc.. Ce serait le meilleur moyen de remédier à l’injustice sociale que l’auteur prétend regretter ; car les milieux aisés auront toujours un meilleur niveau en anglais, surtout ceux qui vont à Londres comme d’autres au supermarché du coin, qui sont allés assister au sacre d’Obama pour être dans l’histoire en marche. Cette focalisation sur l’anglais est d’ailleurs très récente, un ou deux ans à peine.

    Rappelons que si l’institut Pasteur avait continué de publier en français, il n’aurait pas eu l’interminable procès Montagnier-gallo sur la découverte du SIDA... et il toucherait actuellement 100% des revenus des brevets.

    Il faut proposer plusieurs options au primaire, anglais certes, mais aussi langue régionale, initiation linguistique à plusieurs langues (type programme Evlang), et au secondaire, laisser les élèves libres de choisir deux langues à valider à un certain niveau, parmi toutes les langues possibles au bac ; c’est tout à fait réalisable à coût constant.

    Rappelons que l’espagnol est la langue de presque un continent, de 20 millions d’Américains, que le chinois se renforce en Asie, que le russe est toujours très diffusé, que l’arabe réfléchit à devenir une langue scientifique en actualisant le vocabulaire, que les Asiatiques n’utilisent pas l’anglais pour commercer entre eux. En somme, l’UE est devenue l’ultime espoir de l’anglais de devenir la langue mondiale ! Où est passé l’idéal d’égalité des peuples qui a présidé à la construction européenne ? L’Europe est-elle devenue le représentant de commerce de l’anglais ?

  • Par Hermann Webster Rorschach (xxx.xxx.xxx.158) 15 février 2010 22:53
    Τυφῶν בעל Perkele

    « Quant aux grandes écoles, c’est en faisant de l’anglais une matière socialement discrirminante par un fort coefficient d’anglais, lui seul, qu’elles développent une ségrégation sociale. »

    Je n’ai jamais rien lu d’aussi risiblement idiot. La vérité, c’est que si on accuse les riches, à juste titre, de pratiquer la reproduction sociale, les pauvres aussi la pratiquent, de façon probablement moins consciente.

    Ce qu’on ne souligne pas assez, c’est que les pauvres sont des sales cons, dans leur grande majorité.

    Ils fuient la culture comme les cloportes fuient la lumière, se réfugient derrière des prétextes fallacieux quand ils sentent que ne rien savoir sur rien est honteux, et sinon, ils se lâchent : la lecture, c’est un truc de pédé, les « intellos » c’est des femmelettes, et seule la force physique et le fric sont dignes d’admiration.

    Ce texte de George Orwell est révélateur à cet égard. Pour ceux qui ne comprennent pas l’anglais, je résume : Orwell s’attaque à l’idée pernicieuse que lire coute cher, démontre, chiffres en main, que la lecture coute moins cher que fumer, en précisant, nous sommes en 1946, que l’homme de la rue dépense plus pour ses cigarettes que le paysan Indien n’obtiens d’argent pendant toute sa vie.

    Aujourd’hui, avec internet, il est possible de lire sans effort quantité de textes intéressants, mais ce sont les conneries qui ont le plus de succès.

    Bien sûr, les riches, de leur coté, ont toutes les armes en mains pour pérpétuer leurs dynastie, et perpétrer leur népotisme répugnant et injuste. Mais ne prenez pas l’anglais pour bouc émissaire de ce qui est aussi et surtout votre faute, notre faute.

    Par ailleurs, je vous rappelle que je parle un très bon anglais, sans jamais avoir effectué de séjour linguistique, sans jamais avoir eu de cours particuliers, sans jamais avoir eu d’autre professeur d’anglais que ceux de la variété dénoncée dans cet article, que je ne suis pas un génie, que je suis quelqu’un de paresseux, que je ne suis pas exceptionnel, et que contrairement à ce que tout les paresseux de votre espèce, en une variante pernicieuse de l’attitude dont j’ai parlé, nieront, l’anglais, c’est très facile.

    Typhon

  • Par Krokodilo (xxx.xxx.xxx.7) 15 février 2010 22:36
    Krokodilo

    La meilleure langue pour faire du commerce est celle du client.

    Dans les grandes entreprise, 2 à 5% à peine des employés et cadres ont réellement besoin d’un bon niveau d’anglais.

    L’UE sera-t-elle monolingue anglophone, langue du pays le moins européen de tous, qui a refusé l’euro ?

    La télé French 24 nous coûte 100m€/an.. La certification en anglais nous coûte .. secret défense. La masse d’enseignants natifs que l’auteur se propose de faire venir en France nous coûterait... une fortune.
    l’hégémonie de l’anglais dans les publications scientifiques rapporte aux USA et à la GB une fortune par les éditeurs, par l’apport de toutes les recherches (plus besoin d’espionnage !), qu’ils peuvent copier discrètement avant publication (procès du SIDA)

  • Par Krokodilo (xxx.xxx.xxx.7) 15 février 2010 22:04
    Krokodilo

    Oui Dimrost, il faut savoir ce qu’on veut, voir sa langue décliner jusqu’à devenir négligée comme le suédois, devenu inapte à l’enseignement scientifique faute d’avoir actualisé son vocabulaire, et, surtout, parce que depuis des années, à l’université, la majeure partie des sciences sont enseignées en anglais. Une langue que personne n’aura l’idée d’apprendre, hormis des expatriés, et encore la plupart communiqueront-ils en anglais. Est-ce le destin que vous souhaitez au français ?

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