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Accueil du site > Actualités > Société > L’État n’est pas un bandit manchot

L’État n’est pas un bandit manchot

On connaît le tableau de Magritte intitulé « Ceci n’est pas une pipe » qui représente une pipe, mais aussi cette machine à sous appelée « bandit manchot » si répandue dans les casinos du monde entier dans laquelle il suffit d’introduire une pièce puis d’actionner un levier pour faire tourner les cylindres en essayant d’aligner trois symboles identiques ce qui libère alors de la monnaie. Pourtant cette machine plutôt habile à faire perdre ceux qui s’en servent est aujourd’hui dépassée car tous les jeux sont maintenant disponibles en ligne. Il n’est donc plus nécessaire de se déplacer dans les endroits spécialisés, au vu et au su de tous, puisque chacun peut maintenant jouer légalement en toute discrétion derrière son écran d’ordinateur.

L’autorité de régulation des jeux en ligne (ARJEL) présidée par Jean-François Vilotte, vient en effet d’ attribuer 17 licences de jeux en ligne à 11 opérateurs différents en application de l’article 21 de la loi n° 2010-476 du 12 mai 2010, juste avant l’ouverture du mondial, ce qui est un curieux hasard puisque les paris sportifs sont maintenant autorisés. Certains opérateurs agréés par l’ARJEL sont des personnalités très connues : le chanteur Patrick Bruel, Xavier Niel le fondateur de Free en course pour le contrôle du Monde, ou Marie-Odile Amaury et Martin Bouygues pour les paris sportifs et le poker en ligne. Un article du 8 mai affirme dans NouvelObs.com qu’en 2009 « 30 millions de joueurs français occasionnels ou réguliers ont dépensé 21,6 milliards d’euros aux jeux d’argent et de hasard, dont cinq milliards pour les caisses de Bercy ». Pour mémoire la mise de nos concitoyens représenterait donc 35 % du budget de l’Éducation Nationale avec un nombre de personnes en situation addictive, difficile à évaluer, qui serait d’environ 300 000, ce qui n’est pas rien.

Mais il ne faut pas trop s’inquiéter car dans sa grande sagesse le législateur a prévu au nom d’un prétendu principe de précaution des procédures d’accompagnement pour empêcher les risques d’addiction, notamment des messages clairement identifiables indiquant que « jouer comporte des risques : endettement, isolement et dépendance » et invitant les joueurs à composer le numéro dédié « Joueurs écoute info service » (09-74-75-13-13), s’ils souhaitent être aidés. En cas de message d’alerte envoyé par le joueur celui-ci est alors dirigé vers le Centre de Référence sur le Jeu Excessif (CRJE) financé en partie par la Française des Jeux et le PMU, auxquels personne ne pourra donc rien reprocher. Cet organisme est né d’une initiative universitaire d’addictologie et psychiatrie du Centre Universitaire de Nantes dirigé par le professeur Jean-Luc Venisse pour répondre à un manque et à une politique de jeu responsable doublée d’une activité de recherche, de formation et d’information sur le jeu excessif dans le cadre des différents plans de prévention des addictions.
 
Tout ceci donne donc une image de sérieux qui n’empêche pas de s’interroger sur la façon dont nos gouvernants communiquent avec les citoyens à propos des enjeux de santé publique. Une analyse plus attentive montre alors que cette communication cherche surtout à leur donner bonne conscience parce qu’elle illustre à l’évidence ce que l’on appelle, depuis les travaux de Palo Alto avec Grégory Bateson, une "injonction paradoxale" ou encore un "double bind". Cette « double contrainte », ou double lien, se produit quand deux propositions s’opposent pour celui qui y est confronté au point d’en rendre a priori l’issue insoluble. Ainsi dans la situation du joueur pris par sa passion celui-ci est placé devant deux situations angoissantes et indécidables pour lui : continuer son jeu et braver ce qui est ressenti subjectivement comme un interdit en raison des risques bien réels annoncés partout, d’autant qu’il est plus fragile isolé, ou s’arrêter pour demander de l’aide au risque de perdre ce qu’il pourrait potentiellement gagner, hypothèse insupportable dans notre monde actuel de winners. De toute manière ce dernier choix est en réalité illusoire et ne fait que prolonger sa dépendance puisqu’il existe la possibilité pour lui, finalement déculpabilisante, de ce filet de protection ou de "garde fou" ultime qu’il utilisera d’autant moins qu’il aura une plus grande difficulté à reconnaître son addiction seul face à son écran, surtout si elle est déjà importante, parce qu’on sait bien que c’est le déni qui prévaut à ce stade. Ainsi le joueur n’est pas libre dans les deux cas et ne peut consciemment se décider bien qu’il ait l’illusion du contraire.

Il est donc clair que ce système bien rôdé sert hypocritement à dédouaner l’État de ses responsabilités, et à ponctionner les français grâce aux taxes perçues, mais aussi à enrichir les organisateurs de ces jeux, souvent très proches du pouvoir, ce qui peut servir un jour, tout en piétinant les enjeux de santé publique malgré les apparences, avec de possibles retombées pour l’industrie pharmaceutique. On pourrait choisir de nombreux exemples centrés sur le tabac ou l’alcool avec ces contre publicités visant au nom d’un principe de précaution à faire peur aux consommateurs, au détriment d’une conduite plus éducative, qui sont toutes d’une inefficacité flagrante en dépit d’un durcissement considérable des messages. Prenons juste cet autre modèle de la folie communicatrice de nos gouvernants, à savoir la publicité entendue maintes fois sur France Inter, et subventionnée par la France et l’Europe, qui recommande de consommer au moins trois produits laitiers chaque jour, notamment des dés de fromage "à l’apéritif du soir", ce qui s’oppose clairement aux campagnes antialcooliques subventionnées par ces mêmes organismes. Pour vous maintenir en bonne santé grâce à la prévention payée par les citoyens vous pouvez donc choisir de ne pas manquer de calcium tout en devenant alcoolique, de risquer la fracture des os en éloignant la boisson, ou d’avoir un accident plein de calcium et d’alcool (!) ce qui est une parfaite illustration absurde d’une double contrainte qui accroît la confusion. Mais dans quel but ?

Il est vraisemblable de penser que ces « erreurs » de communication sont en réalité volontaires et très révélatrices des modes de fonctionnement pervers qui se répandent de plus en plus dans notre société pour ne fâcher aucun groupe de pression, car ce sont des électeurs ou des financiers, et pour asservir également les esprits, au même titre que les jeux télévisés exhibitionnistes et imbéciles, ou l’encouragement à certaines pratiques sportives. On remarquera au passage que le foot semble être subitement devenu à la fois un remède à la crise et un outil éducatif susceptible de miraculeusement pallier l’actuelle diminution drastique des moyens dans l’Éducation Nationale, les bénévoles étant bientôt mis à contribution pour faire faire du sport aux enfants l’après-midi. Quant aux paris en ligne, rendus possibles sur ces activités pourtant si pédagogiques, ils sont bien sûr un autre exemple caricatural du double lien paradoxal.
 
Il existe donc une grande convergence entre les conduites de dépendance qui se développeront autour des jeux en ligne avec les thérapies comportementales censées y faire face, et l’esprit actuel de compétition sportive visant à écraser l’autre pour le maîtriser et gagner toujours plus d’argent comme l’encourage l’ultra libéralisme actuel. Ainsi le foot, loin de servir d’exutoire permettant de canaliser l’agressivité humaine naturelle favorise au contraire de nouveaux modes d’addiction grâce aux jeux en ligne ainsi que des attitudes quasi religieuses face aux idoles médiatisées du sport, quand ce n’est pas du racisme et de la violence qui éclatent si souvent dans les stades tout en apportant des revenus financiers considérables à ceux qui soutiennent le système. Bien évidemment les bénévoles de bonne foi, car il en existe, sont les dindons de la farce. On peut donc affirmer que l’État n’est pas manchot avec tout le monde : en encourageant les jeux en ligne, le sport, et un conditionnement voisin de la méthode Coué, il sait même très bien jouer avec le peuple en avançant masqué derrière d’illusoires et hypocrites mesures de prévention tout en renflouant ses caisses de façon peu honorable. Vous étiez prévenus : l’État n’est pas un bandit manchot, c’est un bandit tout court très adroit même quand il est à droite !

 

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14 réactions à cet article    


  • Gabriel Gabriel 15 juin 2010 10:51

    Ce n’est pas une réforme sociale ? L’accès aux jeux pour les chômeurs et les smicards afin qu’ils soient tondus à ras par les amis du Fouquet’s club qui se rempliront les poches avec les indemnités du RSA, chômage et autres… ! Une façon de récupérer et de se repartager une partie de l’argent distribué socialement.


    • astus astus 15 juin 2010 22:13

      Les voies qui conduisent au bien du peuple sont impénétrables ...


    • ZEN ZEN 15 juin 2010 13:34

      Bonjour Astus
      Que peut le pédagogue face au conditionnement bien décrit ici ?
      Il lui faut sans cesse ramer à contre-courant, jusqu’à épuisement ou renoncement
      La dénaturation du sport et son instrumentalisation sont-elles encore conscientes ?


      • astus astus 15 juin 2010 14:21

        Bonjour ZEN et merci pour ce lien intéressant qui pointe bien les risques actuels d’une « défaite de la pensée » pour reprendre un terme employé par Fabien Ollier. Par rapport à notre époque je trouve cette expression assez juste. Pour ce qui concerne le sport en général, et le foot en particulier, le phénomène politico financier qui encadre sa pratique, quasiment mafieux, est dénoncé depuis longtemps...sans la moindre efficacité car il s’agit d’un phénomène que l’on peut rapprocher des croyances religieuses contre lesquelles la raison n’a pas de prise parce que les humains ne peuvent pas vivre sans croire en quelque chose. Que l’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, c’est une réalité qui n’empêche pas de ramer à contre courant et de remonter son rocher pour que d’autres idées puissent advenir...un jour peut-être. Personnellement je suis irréductiblement résistant au conditionnement des cervelles par les jeux en ligne, la politique et le sport spectacles, les idéologies binaires, les embrigadements de toute nature, certaines fausses sciences ...etc. Mais cette liste n’est hélas pas pas limitative ce qui fait du travail !
        Cordialement.


      • ZenZoe ZenZoe 15 juin 2010 14:51

        Que le système soit féodal, démocratique, monarchique, dictatorial ou parlementaire, l’Etat a toujours eu pour obsession première de récupérer des sous, toujours plus de sous de ses sujets, qu’il prétend gouverner en échange.
        Tout au long de l’Histoire, il a fait preuve pour cela d’une imagination débordante : le sel, l’impôt sur le revenu, la TIPP, la TVA, le tiercé, le loto, et les machines à sous.
        Le reste, y compris l’idée que l’Etat est là pour veiller à notre santé et notre bien-être, c’est du pipeau, du « politique » en d’autres termes.


        • astus astus 15 juin 2010 21:48

          A ZenZoe : vous pointez en effet une des constantes des gouvernements par delà les systèmes et les époques. Et l’affaire récente de Mme Boutin, qui est loin d’être exceptionnelle, montre que nos gouvernants aiment bien se garder quelques « fromages »en réserve. Ces prébendes sont le prix à payer pour qu’ils restent les vassaux dociles de leur maître. Là encore ce n’est pas nouveau, mais c’est plus difficile à cacher qu’autrefois.
          Cordialement.


        • Tibulle 15 juin 2010 22:09

          Bravo pour cet excellent article. On retrouve ces injonctions paradoxales dans des publicités : par exemple certains produits alimentaires très salés ou très sucrés sont accompagnés de mentions hypocrites indiquant qu’il ne faut pas manger trop salé, trop sucré. Or chacun sait que les enfants sont la cible préférée des publicitaires de ce genre de produits. Les jeunes esprits sont encore malléables, on pourra ainsi, à défaut de transformer les petits en moutons, les rendre complètement dingues et ainsi leur imposer n’importe quoi..
          Il n’est pas étonnant que le monde devienne complètement fou !


          • astus astus 15 juin 2010 22:30

            Bien vu Tibulle ! Il faut en effet dresser les enfants dès le plus jeune âge à consommer n’importe quoi, de préférence ce qui favorise les addictions (Coca Cola , aliments trop sucrés ou trop salés, télévision, jeux vidéos, médicaments) mais surtout ne rien leur interdire et ne leur fixer aucune limite pour que tout enseignement leur soit totalement impossible et qu’ils finissent obèses et décervelés.
             


            • Betabondieu 16 juin 2010 12:06

              Figurez vous qu’il n’y a que 8 opérateurs de paris sportifs qui ont obtenu un agrément de l’Arjel. Parmi eux 2 ne sont pas encore opérationnels dont Chilipari qui est associé avec Free. De plus les opérateurs de poker n’ont pas encore trop le droit de communiquer à la télévision pour éviter une distorsion de concurrence.

              Imaginez un peu le matraquage publicitaire qu’il pourrait y avoir quand Chilipari et tous les géants du poker seront de la danse ... Je considère également qu’il y a irresponsabilité de la part du gouvernement qui a subi à la fois des pressions pour ouvrir en urgence le marché (les sites de paris sportifs ne respectent d’ailleurs pas toutes les dispositions de la loi) et pour autoriser la publicité presque en toutes circonstances et à toute heure. 

              • astus astus 16 juin 2010 12:32

                Merci pour ces précisions que j’ignorais, mais côté matraquage je m’aperçois que Agoravox intègre dès à présent dans ses pages des « réclames » pour les paris en ligne : poker, jeux divers, paris sportifs. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes...


              • civis1 civis1 17 juin 2010 16:39

                Merci artus pour cet article.
                Il ne faut attendre du lucre et de ses laquais aucune déontologie.
                Le phénomène de la double contrainte peut rendre les gens fous . Ils n’en seront pas gênés pour autant .
                Ne la pratiquent-ils pas eux mêmes dans une logique de profit en prescrivant la libre concurrence tout en fermant les yeux sur la corruption ?
                Sont-ils le moins gênés d’épuiser la construction européenne dans une fédération de l’Euro ouverte aux loups de la finance mondiale ?


                • escarlet45 30 juin 2010 08:34

                  En libéralisant progressivement le jeu d’argent en ligne, l’Etat français favorise évidemment des proches du pouvoir. Mais toute cette pression médiatique retombera dans quelques semaines, comme cela a été le cas après la fin du « 12 » (Renseignements) et l’arrivée des 118... Aujourd’hui, qui se souvient de tous les numéros ? Seuls 2 ou 3 sont restés dans l’inconscient collectif.


                  • parier 9 février 2011 21:12

                    Effectivement et le plus intéressant c’est que très peu de médias ont parlé des liaisons de notre chef d’Etat avec les dirigeants de Partouche ou Barrière. Aujourd’hui l’engouement autour du poker aurait permis des casinos en ligne d’amener une plus valu à leur offre. Mais dommage, les offres de poker en ligne des casinos physiques français sont soit très peu suivies soit pas encore prêtes et le marché est quasiment déjà mature. A trop vouloir gagner, ils sont en train de perdre.

                    Je ne pense pas que l’Etat soit foncièrement contre les casinos en ligne, c’est juste politique. D’ailleurs les skill-games sont une excellente alternative aux casinos en ligne et sont parfaitement légaux car il ne s’agit pas de hasard.

                  • Oweia 14 juillet 2011 17:18

                    « D’illusoires et hypocrites mesures de prévention tout en renflouant ses caisses de façon peu honorable » : c’est exactement ça, l’état sous couvert de vouloir protéger les français du jeu autorise les publicités et le sponsoring d’équipes de foot par exemple. C’est clairement le jackpot pour les médias et les diverses équipes de foot qui bénéficient de cette manne. Voici un article intéressant sur le jeu pathologique.

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