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Accueil du site > Actualités > Société > L’homme mutilé, la démocratie abandonnée

L’homme mutilé, la démocratie abandonnée

J’ai fait un rêve pas vraiment étrange, plutôt inattendu, étant dans une pièce, interrogé par des élus politiques sur le sort de notre pays et la nature profonde des maux affectant la société. Je m’orientais alors vers une explication d’ordre technique. L’homme aurait été remplacé par un hybride fait d’humain et de machine. Le résultat, un trouble dans les relations sociales. Les hommes ne se rencontrent plus par l’esprit mais par l’intermédiaire des prothèses technologiques. L’humain ne se « voit » plus. La perception est submergée par l’ensorcellement technique, l’entendement filtre le réel. L’intuition spirituelle nécessaire à la communion des esprits est troublée, masquée, par le fétichisme de l’action, et la réaction médiatisée par les interfaces techniques et cognitives. Les moyens semblent devenus des fins. La finalité dans nos sociétés hyper-industrielles, ce serait d’acquérir tous les moyens possibles et de les utiliser. D’agir sur toutes les matières, homme inclut, et de constater des effets à la manière d’un collectionneur accumulant les impacts et les affects. Se nourrir de la substance technique du monde, voilà l’impératif. L’acteur pathologique est obnubilé par ses actes comme le collectionneur maladif est obsédé par l’objet qu’il recherche.

Que font deux potes lorsqu’ils sont éloignés ? Ils parlent avec leur smart-phone. Que font-ils lorsqu’ils se rencontrent ? Ils parlent de leur smart-phone. Et dans la rue, nombreux sont ceux qui frénétiquement, lorgnent sur leur portable en quête d’on ne sait quel improbable sms, ou bien bavardent comme si le monde n’existait pas autour d’eux. Ces clichés n’épuisent pas l’analyse plus complète que ferait un sociologue sur les attitudes contemporaines et les postures individuelles dans un environnement technologique poussé. Le cerveau humain est entouré de signes, de chiffres, de témoins sonores et lumineux, d’écrans et de voyants, de manettes et de boutons. Au bout du compte, le constat est assez banal, ce qui est normal, vu que les productions industrielles se banalisent. Bientôt, le téléphone qui permet de payer à la caisse. Temps économisé : 20 secondes. Pour faire quoi ? Passer 20 secondes de plus sur l’écran de son smart-phone. L’époque est à la culture du monde dévoré. L’eucharistie permanente de l’agir et du clic. Carrément une religion de l’action, de l’accumulation. Fétiches démultipliés. Pas seulement l’argent. Tout se prête à l’adoration fétiche. Le regard pénétré de l’obsession fétiche ne voit plus le monde, ne perçoit plus l’autre, n’entre plus en relation avec ses congénères humains ou s’il le fait, c’est d’une manière factice, artificielle, communicante. Cette tendance ne doit pas cependant virer à la caricature. Il existe encore un espace et des lieux pour la rencontre. Ces espaces, il appartient à chacun de les façonner. Faute de mieux, les institutions religieuses prévoient des lieux de culte et des cérémonies pour tenter d’entrer en relation avec l’altérité divine. Sinon, un théâtre ou un opéra font l’affaire pour quelque représentation où la rencontre avec « un monde » se déroule, comme du reste dans un banquet.

Et la politique ? Justement, le rêve indiquait cette piste de réflexion sur l’élaboration d’une vie sociale et d’une gestion publique des affaires communes. La politique suppose, tout autant que la religion ou l’expérience esthétique, une disponibilité de l’âme et une aptitude à la rencontre. A l’ère de l’homme-machine, le sort de la vie politique est devenu incertain. Si l’homme est devenu un moyen, les affaires politiques ne portent plus sur l’art de vivre ensemble mais la gestion équilibrée et efficace des moyens. Nous comprenons alors que le 20ème siècle a engendré un nouveau Moyen-âge qui, par un tour de fantaisie sémantique, se conçoit comme un âge des moyens. Avec au centre, le média, instrument qui est justement un moyen au sens de milieu. Dans la démocratie abandonnée, moyen âge et crustacés, sur la plage délaissée, l’homme-machine mutilé. Rêverie achevée, l’horloge sonne le glas de la vie sociale. C’est l’été et je livre* ce billet inachevé écrit il y a une quinzaine et qui sans doute, fut à l’origine de ce rêve destiné à me rappeler cette réflexion incomplète sur l’homme mutilé.

Un peu de science

On comprend aisément ce qui ressort du constat effectué sur l’homme mutilé. La démocratie n’est pas uniquement un régime politique, c’est aussi un type de société dont le ressort est autant le pouvoir institué que les individus inscrits dans une culture. Or, la culture de l’homme-machine n’est pas compatible avec l’exercice effectif de la démocratie. Ce point est assez aisé à établir. Tous les régimes de cette planète ont reposé sur une espèce d’homme, non pas au sens biologique mais au sens culturel. L’homme-machine n’est pas une espèce qui façonne un milieu authentiquement démocratique.

De plus, la démocratie pensée au 20ème siècle n’a peut-être été qu’un objet épistémologique dédoublé en un objet méthodologique. Bref, ce 20ème siècle moyenâgeux a lui aussi sa scolastique et ses égarements intellectuels. La science politique s’est sans doute égarée, comme du reste la biologie qui s’est centrée sur le gène, objet épistémologique lui aussi, conditionnant une praxis scientifique mais ne figurant pas comme déterminant ontologique. 

*Voir, jouer, automutilation cérébrale

Action, cognition, contemplation. Le joueur est dans l’action, il cherche à gagner ; le jouisseur aussi, il cherche son plaisir et s’il le trouve, il a aussi gagné, d’une certaine manière. L’hédonisme est un jeu, un peu plus subtil qu’un divertissement ordinaire ou qu’une partie de cartes. Les critères permettant de savoir si on a pris du plaisir ne sont pas entièrement fiable. Les aléas du contexte et de l’appréciation subjective façonnent des expériences incertaines. Le joueur utilise un dispositif cognitif réduit à la capture et aux traitements des signaux nécessaires pour jouer une partie ou pratiquer un sport. Les règles sont bien plus précises pour juger de la fin d’une partie qui sera gagnée ou perdue. Le plaisir est dans le déroulement du jeu. C’est manifeste dans les parties de chasse ou de pêche, qui relèvent d’un jeu avec le monde animal. Les chasseurs dans une palombière prennent du plaisir, même s’ils reviennent bredouille. Toute action, qu’elle soit animale ou humaine, implique une mise en relation avec le milieu et l’élaboration de percepts. Le joueur filtre le réel et n’est attentif qu’aux percepts utiles lui permettant de maximiser ses chances de gagner. Même chose pour l’hédoniste obsessionnel qui compulsivement, ne voit que ce qui peut satisfaire son désir, occultant alors les données expériencielles n’entrant pas dans la réalisation de son objectif. De là à transposer le comportement compulsif à d’autres domaines, professionnel notamment, il y a un pas qu’on franchira avec circonspection mais détermination. On sait en effet que des sujets peuvent développer une véritable addiction au travail, accrochés qu’ils sont devant leur poste de fonction ou leurs outils de travail. L’étude des excès pratiqués par l’homme sont en effet forts instructif pour comprendre la nature humaine et même la forme que prennent les comportements sociaux, que ce soit au jeu, au travail ou alors dans les pratiques plus délibérées, inventives, esthétiques.

Marx théorisa l’aliénation des travailleurs. Marcuse analysa les formatages de l’homme unidimensionnel. Nous pourrions parler d’un homme automutilé pour décrire la condition des individus dans l’univers que la technique et la marchandise façonnent au 21ème siècle. Une automutilation de la conscience, de la perception, de la relation au monde. Ce constat ouvre une large enquête anthropologique et philosophique. L’homme est l’être qui sur terre, possède la capacité à construire sa perception car il a dépassé le stade de la vie animale dont les percepts sont ajustés à quelques finalités vitales que l’on connaît très bien, la plus essentielle étant de perpétuer l’espèce par la reproduction, la croissance, la quête de nourriture et la technique pour échapper aux prédateurs. L’homme peut élargir sa perception ou bien la réduire au risque de la mutiler. En fait, seules les mutilations extrêmes font l’objet d’une attention spéciale conduisant souvent vers un suivi psychologique. La mutilation ordinaire est presque banale et se produit à l’insu de l’individu. C’est d’ailleurs parce que l’homme a la possibilité d’élargir son esprit qu’on est en droit d’évoquer une mutilation pour désigner l’absence d’ouverture, le rétrécissement de la conscience, les obsessions orientant le désir et la pensée vers d’uniques objets devenus fétiches. 


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18 réactions à cet article    


  • geo63 3 août 2011 10:44

    Merci pour cet excellent billet M. Dugué.

    J’observe comme vous cette « civilisation » du portable, moi qui ai connu l’installation du téléphone filaire dans chaque appartement, enfin presque, après une longue attente.

    Cet étrange fascination des gens devant leur portable ne cesse de m’intriguer, particulièrement chez les jeunes. Parmi les comportements totalement liés à ce « bidule » émetteur-récepteur il faut noter le sourire, voire le rire, lorsque la personne blablatte dans une posture absente du monde qui l’entoure et si le correspondant vient physiquement à apparaître on lui fait immédiatement la gueule (scène observée des dizaines de fois dans mon hypermarché), nous avons là une nouvelle forme de relations imaginaires dictées par la machine, le rêve se situe désormais dans ce petit objet de pure technologie.

    Il faut bien sûr noter l’avènement du SMS .... autre comportement addictif...mais qui implique un exercice intellectuel plus affirmé, finalement on va peut-être arriver à un véritable bouleversement technologique positif, qui sait ? Avec une nouvelle forme de démocratie à la clé.


    • Kalki Kalki 3 août 2011 11:42

      Et si à la fin c’est vraiment la fin ?

      Et si plus aucune création, ou INTELLECTUALISATION N’EST NECESSAIRE ?

      que fait on ?

      La vie se laisserait elle mourir de ne plus avoir a penser , rever , crée , JOUER ?


    • Kalki Kalki 3 août 2011 11:44

      Grande question vous voyez , vous vous arrêtez au présent qu’il soit atroce et fait de monstre ce n’est pas nouveau, il faut surement voir l’avenir.


    • Kalki Kalki 3 août 2011 11:53

      Vous voyez la fin de l’intellectualisation arrivera comme la mort ... alors nous allons y passer et il faut bien le comprendre.


    • Kalki Kalki 3 août 2011 11:54

      Ce n’est plus un jeu, la fin, du jeu


    • Kalki Kalki 3 août 2011 11:55

      Même la méméthique n’y changera rien, le copie de la fin du jeu.


    • xray 3 août 2011 23:27


      Quelle démocratie ? Nous sommes dans une Oligarchie !  

      L’oligarchie est un régime politique dans lequel la plupart des pouvoirs sont entre les mains d’un petit nombre d’individus, de quelques familles ou d’une petite partie de la population, généralement une classe sociale ou une caste. 
      La source de leur pouvoir peut être la richesse, la tradition, la force militaire, la cruauté...

      Axe CIA-VATICAN 
      http://mondehypocrite.midiblogs.com/archive/2011/01/29/axe-cia-vatican.html 

      Sida, un petit mensonge 
      (Le complot des blouses blanches et des soutanes) 
      http://mondehypocrite.midiblogs.com/archive/2011/01/31/sida-un-petit-mensonge.html 



    • zelectron zelectron 3 août 2011 11:26

      Intéressant résumé !
      A quand l’implantation du mobile dans la boîte crânienne ?


      • Kalki Kalki 3 août 2011 12:01

        Par ailleurs ce qui relie les hommes c’est un mythe, mythe fondateur et destructeur des anciens mythe


        • Kalki Kalki 3 août 2011 12:02

          Le pouvoir existera et continue a s’accumuler, c’est la place et le mythe de l’individu qu’il faut revoir et son image du « chef de l’etat »


        • Kalki Kalki 3 août 2011 12:18

          Les individus ne risquent pas , dans un premier temps comme par le passé d’avoir le pouvoir legislatif

          Alors de la démocratie participative ? Et si le pouvoir prend déjà les idées de tout le monde ou presque ( tout ce qui arrange le pouvoir, et non la conscience )

          et si il n’y a au final plus rien à faire , penser etc ?


        • Kalki Kalki 3 août 2011 12:31

          Des gentils schtroumphs bleu blanc, et rouge : mythe communiste ?

          Un peu plus contrasté de noir pour coller à la réalité ?


        • Piotrek Piotrek 3 août 2011 13:05

          La société en répondant aux désirs des hommes, a crée une image normalisée de l’idéal personnel et cela a abouti à une contradiction :

          Il faut acheter des produits de grande consommation pour se différencier.

          Avant c’était simple, on achetait une belle montre, on faisait un beau voyage, on avait une belle voiture et on avait l’impression d’avoir « réussi » dans la société, il fallait des efforts et il existait un délai avant d’acceder à notre satisfaction quelle qu’elle fut.
          Avec les économies d’échelle (volume et efficacité) et maintenant avec l’avènement de la société de l’information (interactivité, rapidité de diffusion, rapidité du résultat) on assiste à une accélération vers la simplification de la norme de l’idéal. L’effort de différenciation devient minimal, et les possibilités de différenciation démultipliées.

          Il en résulte une nouvelle contradiction dans les esprits : la satisfaction par gavage de micro-accomplissements personnels est remise en cause par les vrais macro-problèmes reportés sans cesse à demain.
          Et pour lutter contre cette contradiction, rien de tel que s’enfermer dans le déni en jouant un peu... pour y trouver notre dernière dose de satisfaction.


          • Kalki Kalki 3 août 2011 13:26

            Satisfaction ? ou ça pour un mort ?


          • Bobby Bobby 3 août 2011 19:04

            Bonsoir,

            L’évidente décadence de notre civilisation, due à son sillage ploutocratique, entraînant des peuples entiers, (voir l’Afrique dont on parle beaucoup actuellement) montre à suffisance notre incapacité générale à régler les paradoxes que nous nous sommes laissés aller à accepter...

            Il semble, et certains discours nous informent clairement à ce sujet, qu’il n’y ait pas de solution macro-économique envisageable... seules quelques essais micro économiques apparaissent viables (tentatives d’autogestions, de trocs... à l’échelle de petites entités...). L’Afrique affamée nous a pourtant fourni un maximum de ressources et la laissent elle, dans une situation sans issue... L’Europe semble bien devoir suivre ensuite !

            J’aurais tendance à penser que la dynamique adoptée depuis une bonne trentaine d’année par un nombre croissant de Pays, laissant libre cours à la liberté (d’entreprise), les privatisations, provoquant ainsi une « crise » parfaitement prévisible et voulue, n’a été que le corolaire incontournable des théories Friedmanniennes, toutes archi fausses ! mais dégageant des profits pharamineux pour les (déjà) plus fortunés d’entre-nous. Dès lors, les peuples ne peuvent plus que se mordre les doigts de n’avoir pas eu le courage de descendre dans la rue et de remodeler l’espace économique qui le serre tant à la gorge !

            De sa capacité à rétablir un certain équilibre, dépend fort probablement la survie d’une bonne partie de son effectif... les projets Bilderberg, pnac, etc... prévoyant une diminution nécessaire de la population mondiale... à 800 millions, jusqu’à 2 milliards d’habitants ! Un simple calcul permet d’estimer donc à une division par trois (reste 1 habitant sur 3 !) dans le second cas, et par 9 dans le premier (reste 1 habitant sur 10 ! )... dans le cas le plus plausible ou nous ne pourrions pas changer notre course effrénée aux ressources si indispensables à notre mode de vie, ni freiner drastiquement notre prolifération démographique galopante...

            Le « message des hommes vrais aux mutants » semble donc se concrétiser... (un peu trop rapidement à mon gré). J’en suis navré ! j’aimerais tant que Jacques Généreux n’aie pas raison à ce point !

            Bien cordialement...tant qu’encore possible !


            • Marc P 4 août 2011 10:01

              « Le regard pénétré de l’obsession fétiche ne voit plus le monde, ne perçoit plus l’autre, n’entre plus en relation avec ses congénères humains ou s’il le fait, c’est d’une manière factice, artificielle, communicante »...

              A noter que cela était déjà assez vrai avec le développement de l’écriture et de la lecture... L’oeil systématiquement est attiré vers l’écrit à la recherche de signifiants et donc de significations... les affiches, les pannauux, les informations y compris les prix dans une vitrine, l’origine géographique par la plaque d’immatriculation, les enseignes... au point que dans une ville est ce bien la ville qu’on voit ?


              Effectivement le portable joue souvent le rôle d’une laisse, ou d’une longe...
              ou j’habite, un jeune personne trisomique lorsqu’il circulait à pied simulait une conversation comme dans un portable...

              On comprend que le budget portable se substitue au budget cigarette... Il y a aussi substitution d’autre chose de l’ordre de la fonction...
              Cdlt.
              Marc P



              • VOUS OUBLIEZ LES IMAGES SUBLIMINALES televisées QUI SONT SENSEES NOUS FAIRE ACHETER .............

                LE PLUS....CHER ET......VOTER POUR LE PLUS NUL (2007.......)

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