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L’implacable érosion de l’indignation

Si tu t’écoutais deux minutes, tu passerais ta vie en Sarkoland ordinaire à éructer, vitupérer, gueuler, beugler, hurler ta colère et ton indignation permanentes. La constance de la saloperie ordinaire est telle que tu te pèterais une coronaire en moins de temps qu’il n’en faut pour remplir une cuvette de chiottes de toute la bile qu’un journal de Pernaut peut te faire remonter du gosier.

Bad luckLe piège, c’est l’habituation. C’est quand la succession sans fin de cette information d’égout te submerge comme une immense chape d’amertume et de découragement, c’est quand tu as l’impression que toutes les bonnes volontés du monde ne parviendront jamais à endiguer ce flot constant et putride de corruption, de lâcheté, de soumission, de petites tractations d’arrière-boutique pour savoir quel scandale finira par faire la Une du cortège des indignés, à peine le temps de trois glapissements avant que la vague suivante ne t’enlise déjà dans ton dégout anesthésié. Du coup, tu prends du recul, de la hauteur, de la distanciation, tu montes sur ta montagne et tu contemples, l’œil rond et un peu lointain toute cette stérile agitation, tu laisses s’égrener le chapelet des petits scandales et des grandes indignités. Tu te dis qu’à moment donné, tu verras le schéma directeur émerger de toute cette mélasse, que tu choperas le bon angle d’attaque, que tu distingueras dans une grande fulgurance la cohérence de tout ce désordre et que tu pourras tranquillement redescendre parmi les tiens, les tables de la loi solidement calées sous le coude, ta grille de lecture ouvrira alors de nouvelles perspectives et le marasme accouchera d’une nouvelle lucidité sur nos temps troublés.

Hé bien non ! Ça continue à gesticuler dans tous les sens dans la vallée de larmes et grande est la tentation de définitivement tourner le dos à la constance de la médiocrité exponentielle d’un monde qui n’en finit plus de crever. Circulez ! y a plus rien à voir ! Tout ce qui était inimaginable, il y a seulement quelques années, est devenu banal, quotidien, normal. Le pays des droits de l’Homme transforme son semblable en bête traquée et chacun des complices passifs de cette énorme saloperie en un animal vil et peureux. À quel moment avons-nous cessé d’avoir les tripes tordues par la chasse au sous-homme, par le racisme le plus hideux, parce que clairement exprimé, parfaitement compris et absolument pas assumé, bien qu’étant la colonne vertébrale d’une politique globale de discrimination à la hache ? Discrimination totale et à tous les niveaux de la vie publique, entre ceux qui ont tous les droits et ceux qui héritent de tous les devoirs.

Prenons les affaires de mœurs. Il faut toujours se méfier des affaires de mœurs. O tempora, o mores  ! Ça tape forcément sous la ceinture et ça stimule ce qu’il y a de plus primaire et épidermique en nous. Frédéric Mitterrand et Roman Polanski sont sur un radeau, y a-t-il un gosse qui tombe à l’eau ? Ordures ou artistes ? Le curseur moral s’affole et personne ne fait dans la nuance. C’est que, voyez-vous, ce sont des hommes de l’art, des hommes de lettres, des hommes, aussi, avec leurs besoins. Et en face, il y a quoi ? Des petites putes ! Voilà tout. Des petites putes avides de fric ou de renommée. Ou alors des petites victimes. Victimes de la misère ordinaire. Victimes du monde des puissants, où le miroir aux alouettes hypnotise les poussins fraîchement sortis de l’œuf, où la loi du milieu, la loi du genre, la loi du métier, autorisent tout un chacun à se servir sur la bête. Petite chose qui ne connaît pas les règles du jeu et qui va en payer le prix. Cash. Cache-cache immonde dans les médias. Posture de classe pour défendre l’indéfendable.

Un ou deux ans après le coup du parrain pédophile, j’ai eu le droit, sur la plage, au rabatteur d’un certain photographe mondialement connu pour ses clichés de nymphettes dans la brume. J’étais très fan de ses photos, que je trouvais absolument romantiques et belles à pleurer. Pour les gamines ado de mon âge, c’était la quintessence de la jolie photo très classe de fille-fleur et avoir été choisie pour poser devant l’objectif du grand photographe aurait été un honneur incroyable. Pas de bol, je n’avais pas le genre qui plaisait au maître, pas assez évanescente, pas ce côté liane sensuelle et faussement ingénue, les cheveux trop courts, l’air trop espiègle. Par contre, c’était le cas de ma copine, bien qu’un peu brune par rapport au modèle habituel. J’ai été déçue, tendance jalouse, jusqu’à ce que les parents de ma copine opposent leur véto à ce projet. Brisant le rêve dans l’œuf. Faut dire qu’eux, ils savaient. Ils savaient que le camp de naturistes du Cap était le terrain de chasse du grand monsieur et l’on murmurait à l’ombre des dunes qu’il ne dédaignait pas essayer quelque peu ses jolis petits modèles. Ensuite, j’ai vu ces photos de Lolitas éthérées d’un tout autre œil. Mais, là, sur le coup, du haut de mon romantisme échevelé de 13 ou 14 ans, avec notre sexualité balbutiante de jeunes ados ébouriffées par un French Kiss au clair de lune, qu’est-ce que j’aurais compris au désir brut et adulte d’un homme que je trouvais par ailleurs admirable ? Si j’avais été un peu plus jolie, est-ce que cela aurait fait de moi un gibier acceptable et consentant ?

In-dé-fen-da-ble !

Quel est le niveau de consentement d’un partenaire mineur ? Quelle est sa conscience de l’acte ? La loi a tranché : il n’y a pas de consentement possible chez le mineur en matière de pratiques sexuelles avec un adulte. C’est un jugement à la hache, mais il a le mérite d’être clair.

Question subsidiaire : Comment Polanski devient-il infréquentable ?
Soyons clairs : tout le monde savait. Plus ou moins. Affaire de mœurs. Viol. Pédophilie. Moi la première. Et pourtant, j’aime ses films. Qu’est-ce qui fait la différence entre Polanski est un grand cinéaste qui a commis une erreur de jugement dans sa jeunesse et Polanski est un horrible salopard violeur de petite fille qui mérite de croupir au trou  ?

La Loi.

Le bras séculier de la Justice qui vient d’alpaguer le monsieur plus de 30 ans après les faits. La Loi qui trace la ligne jaune entre ce qui est admis et toléré et ce qui est de l’ordre du délit ou du crime, entre ce qui doit être oublié et ce qui doit être puni. La loi qui distingue fermement et sans équivoque le criminel de sa victime. La Loi qui normalise la société civile quand bien même celle-ci patauge dans un marigot où tous les repères du vivre-ensemble sont bouleversés.

Haro sur le bougnoule ou le gueux et que toute notre mansuétude accompagne le riche et le puissant qui ne font que satisfaire leurs besoins impérieux, car impériaux !

Et quand la Justice s’incline devant le fait du Prince ?

Il nous reste notre indignation, notre belle, implacable et inusable indignation !
 

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Les réactions les plus appréciées

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    Par Monolecte (xxx.xxx.xxx.154) 14 octobre 2009 11:59
    Monolecte

    Je me souviens très bien de l’affaire Sharon Tate... mais je ne vois pas le rapport avec la choucroute. Donc, l’idée, c’est que d’avoir vécu des trucs horribles te dédouane de tes actes postérieurs ?
    Donc, tout enfant violé pourra violer à son tour ? On aurait pu ouvrir des lupanars remplis de gosses pour les rescapés des camps nazis ?

    Ça me rappelle mon grand-père, orphelin pendant la première guerre mondiale : il ne cessait de se plaindre la la souffrance de son enfance et cela lui a permis de justifier tous ses comportements de gros con ensuite. Du coup, il tapait sa femme, terrorisait ses enfants, buvait et jouait l’argent du ménage, courait les putes... ben oui, le pauvre, fallait comprendre !
    Sous prétexte d’avoir eu une enfance pourrie, il a pourri la vie de plusieurs autres personnes, dont moi. Je ne lui ai jamais trouvé la moindre circonstance atténuante. J’ai moi-même bénéficié d’une enfance de merde que je ne souhaite à personne. Du coup, je me sens au contraire responsable des conséquences de mes actes envers les autres, du coup, je fais attention à mes proches, aux gens que j’aime et même à tous les autres. Parce que j’ai eu une enfance de merde, je sais combien il est important de tout faire pour adoucir la vie des autres quand on le peut.

    J’aime faire rire : ma famille, mes amis, mes proches, j’aime leur apporter quelques grammes de douceur dans un monde de brutes. Et je n’aime surtout pas que l’on fasse aux autres ce que je n’aimerais pas que l’on me fasse à moi-même.

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    Par Nometon (xxx.xxx.xxx.60) 14 octobre 2009 10:33
    Nometon

    "Il nous reste notre indignation, notre belle, implacable et inusable indignation !"

    Phrase magnifique, lumineuse, essentielle, qui conclut un texte qui ne l’est pas moins.

    Surtout, ne nous taisons pas ! Ne nous taisons jamais. C’est exactement ce qu’attendent les officines et les cabinets de conseil et d’avocats des puissants incriminés : l’habituation, l’oubli. Qu’on tourne la page. "L’affaire est close" a dit François Fillon avec un cynisme écoeurant.

    Non.

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    Par Fergus (xxx.xxx.xxx.62) 14 octobre 2009 10:39
    Fergus

    Superbe et magnifique article. J’applaudis débout ce lucide constat des dérives de notre société.

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    Par SANDRO (xxx.xxx.xxx.5) 14 octobre 2009 11:01
    SANDRO

    Assez d’accord avec Philou.
    Ce n’est pas qu’on ne vous aime pas , Monolecte, mais c’est toujours un peu noir et blanc, votre vision des choses de la vie. Et comme le dit joliment Philippe D dans son CV avatar, dans la vie, c’est quand méme plutôt les nuances de gris qui dominent.

    Djian (que je n’apprécie plus guère) a malgré tout une belle phrase dans "Impardonnables", son dernier roman :
    "Passé 50 ans, on hésite entre maudire les cieux pour ce (et ceux) qu’ils nous ont pris,ou leur rendre grâce pour ce qu’ils nous ont laissé".
    Vous venez peut étre de découvrir ça, et avant 50 ans. C’est bien.

    Par exemple, pour Polanski, puisque vous en hurlez le nom avec les loups : qui se souvient de Sharon Tate ? Cela n’a peut étre rien à voir, je ne suis pas psychiatre, mais qui sait les dégats que font la découverte dans sa villa de sa femme éventrée , où pend son enfant mort, et où son sang a servi à écrire "Pig" sur les murs ?Et des 5 autres corps dépecés.
    C’est le méme homme qui a vu ce qu’il a vu, et fait ce qu’il a fait depuis.

    Une érosion de l’indignation , sans doute.
    Ou un trop plein.
    Un homme, c’est pas simple. Une vie non plus.

    PS : heureusement que vous écrivez des billets sur AV et que vous n’étes pas Présidente de Cour d’Assises. L’affaire serait bien simple, avec vous.

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