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L’Occident va disparaître

Liminaire facétieux sur un présent apocalyptique et un président désincarné

Nous ne savons pas si le phénomène relève d’une mode ou bien émane d’un ressenti plus profond, toujours est-il qu’une tonalité apocalyptique s’est propagée puis amplifiée ces dernières années. D’après un calendrier Maya, la fin du monde serait programmée pour décembre 2012. Un esprit attentif et vif s’appliquera à tracer un syncrétisme des menaces pesant sur le monde. Iran, chaos dans les pays arabes et africains, notamment au Nigeria. Le climat. Les séries d’animaux subitement trépassés, oiseaux morts tombés du ciel, poissons et autres mammifères marins échoués sur les plages. Les virus attaquent, les élites comploteraient au niveau mondial, le nucléaire nous menace et la crise financière nous amène vers un mur. Le style apocalyptique « vulgaire » a envahi l’opinion, produisant avec quelques éléments tangibles force phantasmes catastrophistes, signe d’une époque crépusculaire traversée par les craintes le plus souvent irrationnelles. Les lubies eschatologiques égarent plus qu’elles n’éclairent les esprits. L’analyse rationnelle de l’état du monde permet de tracer des prospectives et de suggérer des anticipations mais elle rate les fondamentaux de la civilisation. Les visionnaires sont absents. Alors les faux prophètes et autres marchands ésotériques vendent leur camelote alors que d’un autre côté, les gestionnaires rationnels tentent de trouver des solutions mais on voit bien leurs failles à travers les multiples gadgets proposés, TVA sociale, taxe Tobin et pour corser le tout, un langage incantatoire fait de bric et de broc, de pactes sociaux, pacte pour l’emploi, pacte pour l’éducation, grand soir fiscal, Grenelle de l’écologie, sommet pour l’emploi, Grenelle d’on ne sait quoi, sommet sur les dettes, G-8, G-20 et pourquoi pas un Grenelle des prothèses mammaires entre deux sommets Merkozy. Bref, les gouvernants ne semblent pas très sûrs et les oligarques profitent de la crise pendant que les Etats vacillent et que les modèles sociaux s’effritent, le chômage et la précarité gagnant d’année en années du terrain. Et bientôt, le pétrole hors de prix et les comptes sociaux échappant au contrôle. Ces constats sont avérés et nul ne peut prédire comment passer ce cap de la fin du pétrole sachant que les sociétés sont devenues de plus en plus individualistes et fragmentées. Les droites avancent sans se cacher et la police s’étend. D’aucuns voient dans la crise actuelle quelques avatars des années 1930. Le grand maître d’une loge maçonnique est comparé à Staline, comme du reste d’autres dirigeants, de Orban à Poutine. La crise financière des années 2010 serait pire que celle de 1929 disent quelques analystes alors que d’autres scrutent des signes d’hitlérisation dans nos sociétés occidentales. En conclusion, personne ne sait très bien où va ce monde qui produit des dispositifs de contrôle aussi rapidement que les événements chaotiques et déstabilisateurs se déroulent.

La question centrale consiste à examiner l’hypothèse d’une civilisation occidentale en bout de course et de son remplacement par autre chose. Quelques beaux esprits comme Edgar Morin ont suggéré la nécessaire construction d’une politique de civilisation. Fausse bonne idée reprise par Nicolas Sarkozy mais qui resta sans suite car le président actuel est désincarné. Ce verdict philosophique traduit l’impossibilité de Sarkozy à incarner une idée, un universel ou l’Histoire et même le présent si l’on en croit les premiers commentateurs du mandat signé en 2007. Sarkozy ne fait pas président ont-ils déclaré et en 2012, il ne fait pas plus président qu’à ses débuts. Quel signe que ce discours prononcé sur Jeanne d’Arc dans lequel les fins observateurs ont décelé une difficulté du président à être habité par l’Histoire et incarner les siècles passés en les faisant revivre. Ce qui n’était pas le cas du général de Gaulle ni de Mitterrand, personnages controversés mais au moins incarnés et habités par les puissances théologales de l’esprit. En fait, Sarkozy nous a fait du Alain Decaux avec cet hommage qu’on aurait cru sorti de la bouche d’un professeur des écoles. En poussant la thèse vers ses extrêmes, on pourrait suggérer que le président est désincarné, en référence à la thèse des deux corps du roi (doublement incarné) qui fit la notoriété de l’historien Kantorowicz. A défaut, on dira que le président fait désincarné au sens théologal. Et c’est bien là la marque d’une époque qui peine à trouver ses transcendantaux, perdant peu à peu le sens de l’Histoire sans qu’une vision de l’avenir ne se précise. Quels sibyllins signaux semblent annoncer la fin de quelque chose. Se pourrait-il que nous entrions dans une autre civilisation sans en prendre véritablement conscience ? Auquel cas, il serait intéressant de scruter les personnalités de François Hollande et surtout de Nicolas Sarkozy dont l’activisme et la propension à ne pas supporter l’échec traduit une posture praxique collant de près avec l’univers magique de Harry Potter. Un univers qui, réalisé au niveau politique, repose sur une croyance presque magique dans le pouvoir de la technologie et du réformisme technocratique mené à grande vitesse. Est-ce un signe de la civilisation qui vient ? A moins que le schéma ne soit bien plus riche et complexe que la réduction à un espace technologique mondialisé. Un détour par les civilisations passées s’impose.

Les quatre civilisations et leurs empires

En première approximation, une civilisation se conçoit avec trois sphères entrelacées, celle de la technique, de la politique (avec la guerre) et du religieux. L’invention de l’écriture a permis le perfectionnement d’une vie sociale organisée autour du politique. L’art a été le support d’un agrément matériel à visée décorative mais aussi le véhicule des religions. L’écriture a aussi transmis le religieux. Les premiers empires remontent à quatre ou cinq millénaires. Sans vouloir copier la thèse de Voegelin on accordera quelque crédit à son hypothèse des trois vérités qui se sont succédées en tant que déterminant hiérarchique du politique et du religieux, imprégnant les esprits dans les sociétés et surtout les empires. Successivement se sont déployées les vérités cosmologiques, anthropologiques et sotériologiques. Une vue grossière traduit ces vérités sous forme de trois affirmations, respectivement, celle de la nature et du cosmos, celle de l’homme et du politique, celle de Dieu et de l’espérance. A ces trois vérités ont correspondu trois types de civilisations qui se sont succédées en étant incarnées le plus souvent par des empires. Et ce, depuis l’invention de l’écriture jusqu’au Moyen-Age. Une quatrième civilisation est ensuite arrivée. Celle qu’on qualifiera de moderniste et qui elle aussi est basée sur des vérités. Pour être complet, je me permets de rectifier la classification de Voegelin en qualifiant la vérité de type (i) comme étant également mythologique alors que la vérité de type (iii) se pose comme théologique. On sait en effet que dans les anciennes civilisations, le cosmos était étroitement imbriqué avec le mythos et donc avec ce panthéon où les dieux pouvaient être innombrables. Quant au dispositif du salut dans les civilisations théistes, il repose sur la révélation et la foi. On ne peut donc dissocier le sotériologique de sa dépendance à l’égard du théologique. 

Une analyse détaillée permettrait de voir les transitions d’une civilisation à une autre comme le résultat de trois processus, (a) l’un d’invention (avènement, révélation, découvertes) ; (b) le second de soustraction par laquelle d’anciennes formes cultu(r)elles sont abandonnées ; (c) le troisième processus étant assez complexe car constitué d’une transformation, voire d’une métamorphose d’anciennes formes cultuelles et culturelles. (a) Les exemples d’invention sont nombreux et suffisamment triviaux pour qu’on n’en donne aucune illustration. (b) Exemple évident de soustraction, celui de l’abandon du polythéisme au profit du monothéisme dans l’empire romain. En France, la modernité aura la peau de l’ordre nobiliaire tout comme Atatürk mettra fin au califat (c) Les transformations sont compréhensibles moyennant une vision assez fine de l’Histoire. On pensera à la sécularisation et à la métamorphose de l’espérance en progrès au 18ème siècle. La cinquième constitution voulue par De Gaulle marque un ancrage historique souhaité pour une France qui ne veut pas liquider complètement la monarchie et le chef providentiel. En fait, le processus de transformation est assez récent et c’est même ce principe dont se sont réclamés les empires occidentaux et les Etats depuis un peu plus de deux siècles. Ce principe, c’est le modernisme, sorte de vérité philosophique née en Europe et déployée en Occident. Avant de faire le point sur l’Occident moderne, je livre au lecteur cette esquisse de parabole historique qui bien évidemment, n’a aucune prétention à l’exhaustivité.

I. Civilisations et empires cosmologiques (mythologiques) de – 2000 à – 400 : Egypte, Sumer, Assyrie, Babylone, Perse, Inde védique, Etrusques, Celtes. En complément, Maya et Chine ancienne.

II. Civilisations et empires anthropologiques de – 400 à 500 : Grèce de Périclès puis d’Alexandre, Rome impériale avec sa culture hellénistique. La Chine classique et sa culture basée sur Confucius (mais qui ne connaîtra pas les vérités sotériologiques occidentales ni la philosophie moderniste).

III. Civilisations et empires sotériologiques de 500 à 1500 : Islam médiéval, saint Empire romain germanique. France médiévale.

IV. Civilisations et empires modernistes de 1500 à 2000 : empire ottoman, Etats européens, Habsbourg, Napoléon, Etats-Unis, Etats-Nations européens, Russie moderne, empires coloniaux. Chine maoïste.

V. Civilisation technologique. Après 2000. Désignation à définir. Hypermodernisme ?

Quelques commentaires s’imposent. On voit se dessiner les mouvements d’ensemble qui animent les civilisations et plusieurs phases bien connues des historiens. Les fondations, les expansions et pour finir les déclins ou les transformations. La période située autour du 5ème siècle av. J-C est décisive et fut même qualifiée d’axiale par le philosophe Jaspers. On observe une transformation où l’univers cosmologique et mythologique fait place à l’univers anthropologique. La Grèce d’Alexandre n’est plus celle d’Homère et Hésiode. L’un des phénomènes marquants de cette transition, c’est la transformation de la langue. Et c’est le cas également du sanscrit dont l’évolution est corrélée à la lente transition de l’Inde « cosmologique » à l’Inde « anthropologique » sous l’influence de la métaphysique védique et du bouddhisme. En fait, l’Inde, comme la Chine, ont évolué lentement, sans connaître l’univers sotériologique et ensuite en refusant la rupture moderniste occidentale. Contrairement à l’empire romain, la Chine a su défendre sa civilisation.

Le cas de la civilisation islamique, née au 7ème siècle, est lui aussi emblématique. Après de nombreuses conquêtes, l’épuisement est arrivé et c’est le génial Ibn Khaldûn qui traça le portait de ce déclin au 14ème siècle, non sans en préciser les ressorts anthropologiques et culturels. Le 14ème siècle marque aussi la fin du Moyen-Age en Europe. En plein milieu de ce siècle, deux événements à signaler, la peste noire et le début de la guerre de cent ans avec comme enjeu les conquêtes de territoires par des dynasties. Le poète visionnaire Pétrarque est aussi de ce siècle, anticipant la Renaissance et le rêve humaniste (naissance de la langue italienne, déjà amorcée par Dante). Bien plus à l’Est, l’empire ottoman émerge pour s’étendre. En plein milieu du 15ème siècle, la conquête de Constantinople signe la grandeur de cet empire associé à une vérité théologique, celle de l’Islam. L’empire chrétien d’Orient disparaît. En fait, le statut de l’empire ottoman est ambivalent car par ses contacts et son assimilation de la culture européenne, il émarge autant sur le pôle théologique classique que sur le pôle moderniste. Cette assimilation de la culture européenne et notamment française se dessine également dans la Russie de Pierre le Grand qui fait de ce pays un empire aux conquêtes multiples, rivalisant avec l’empire ottoman. La Russie a elle aussi pris le virage moderniste.

Mais au fait, comment définir le tournant moderniste ? La civilisation moderne est basée sur quelques vérités. La transition sotériologique est un fait admis. Le progrès se substitue à l’espérance et se fait immanent au 18ème siècle. La charité fait place à la conscience morale au 17ème siècle (il en résulte la civilisation des mœurs chère à Elias) et la foi se porte vers l’Histoire au 19ème siècle. Les lois de Galilée et Newton induisent un nouvel âge cosmologique basé sur la science et la mesure. Les lois de l’entendement propulsent la pensée vers les vérités philosophiques modernes qui sont en fait des vérités anthropologiques. La raison devient centrale et la technique ne cesse de progresser. Le modernisme est donc fondé sur une vérité philosophique qui associe l’anthropologique à l’ordre théologal sécularisé et une vérité cosmologique inédite, la science moderne, a la fois fille et servante de la technique. A noter un fait important, le développement de la conscience morale et de l’intériorisation engendrant un sujet inquiet mais maître et responsable. C’est grâce à ce dispositif moral que le système capitaliste a pu se développer. Le principe de responsabilité en œuvre dans la conscience puritaine protestante comme assurance morale des actions économiques. Max Weber l’a expliqué en axant sa thèse sur la Réforme et le capitalisme du 16ème siècle mais c’est le 17ème siècle qui marque la transition moderniste et met au centre de la vérité anthropologique le sujet qui peu à peu, s’affranchit de la tutelle théologale. Les deux figures centrales de la pensée moderniste occidentale sont Hegel et Auguste Comte. Les deux témoignent d’un humanisme avéré et d’une flèche historique. Néanmoins, au-delà de 1930, on peut dire que la limite de validité de ces philosophes a été dépassée.

Quand, pourquoi et comment, la fin de la civilisation moderniste et de l’Occident ?

La civilisation moderniste a été traversée par des tensions qui lui sont inhérentes. A la suite du conflit de 1940, les empires modernistes se sont transformés en empires technocratiques qui se sont réclamés de la vertu et de la morale. Puis deux ordres de vérités sont entrés en opposition, les vérités anthropologiques et les « vérités technologiques ». Habermas et Ellul nous avaient averti dans les années 1970. Non seulement la technique est devenue une idéologie mais aussi elle n’est pas neutre et change l’humain en profondeur. Le technocosme constitue un univers artificiel qui se superpose à la nature et aux ensembles sociaux. Et peu à peu se dessine une civilisation d’un genre nouveau. Se situe-t-elle dans le prolongement du modernisme où bien marque-t-elle une rupture avec les ressorts fondamentaux d’une modernité où l’homme occupait une place centrale ? L’empire nouveau serait alors associé à une « vérité technologique ». La technique, le calcul, la mesure, l’évaluation, les instruments de communication, les computeurs, les interfaces numériques et tactiles, tout un ensemble artificiel devenu prépondérant. La vérité technologique est en fait l’exactitude dans l’action et l’adéquation à un dispositif de normes établies (par des technocrates). La technique ne se trompe jamais. Elle fonctionne efficacement ou bien elle tombe en panne. Elle est appréciée d’autant plus qu’elle permet d’atteindre au plus vite son objectif. L’existence dans la civilisation hypermoderne est réglée par des normes et non plus par une intériorisation des règles et l’observance scrupuleuse des conséquences découlant des actes par une conscience morale aiguisée.

Ces brefs constats ne sont en fait que des évidences connues des observateurs du monde. Il nous faut maintenant entrer dans le fond du questionnement en essayant de ne pas tomber dans la fascination car le vertige des siècles et de la parabole enivre bien souvent l’esprit. Le raisonnement repose sur ces vérités modernistes qui, si elles sont délaissées et n’ont plus d’efficace, révèlent alors que l’Occident se situe dans une civilisation d’un genre nouveau. Deux référentiels s’offrent à une conscience occidentale, le temps et l’espace. L’Occident s’est pensée autant positivement que négativement, se mirant dans ce qu’il n’est pas, ce qu’il n’est plus ou ce qu’il ne veut pas être. En cette seconde décennie du 21ème siècle, l’Occident semble subir une crise d’identité car il n’incarne plus le territoire où l’innovation et la croissance le maintiennent en pôle position. La Chine est devenue la seconde puissance économique alors que le Brésil serait passé devant le Royaume-Uni. Par delà la blessure narcissique que ces événements représentent, on est forcé de remarquer le phénomène de globalisation, la propagation de l’évidence technologique. Si bien que l’Occident disparaît parce qu’il se fond dans la globalisation et ne peut plus se distinguer du monde comme ce fut le cas lors des premières révolutions industrielles, de 1830 à 1970. Si la « vérité technologique » est le principe d’une nouvelle civilisation, alors l’Occident, l’Inde, la Chine, la Russie, le Brésil et bientôt toute la planète sera le théâtre de ce changement. Partout, les jeunes sont fascinés par les produits Apple qui supplantent Coca Cola. Un mot sur cette Chine qui, en l’espace d’un demi-siècle, est passé de son âge classique à son propre modernisme sous l’ère Mao. Le communisme chinois est différent de son homologue soviétique. Il a été un modernisme de transition permettant à la Chine actuelle d’être un élément moteur inscrit dans la nouvelle civilisation issue de l’Occident. De quoi rendre fou un marxiste. Le capitalisme devait être un modèle transitoire devant amener le communisme, or les Chinois ont fait exactement l’inverse, installant le communisme pour accueillir le capitalisme et la civilisation technologique.

Le fait que la planète s’hyper industrialise ne signifie pas forcément qu’une nouvelle civilisation advient. Car on peut penser que l’Occident s’est répandu et a propagé son modèle à l’échelle mondiale. Il existe cependant quelques indices sur la nouveauté des sociétés contemporaines qui se démarquent de l’Occident des années 1960 et a fortiori de celui des années 1900. Avant que Lyotard ne prononce la fin du grand récit collectif, Foucault avait annoncé dans Les mots et les choses la disparition de la figure épistémologique de l’homme, balayée telle une figure de sable à la marée montante. En fait, c’est le sujet moderne qui disparaît, laissant place à l’individu. Claude Frochaux a publié en 1997 la thèse intéressante de L’homme seul, décrivant un individu hanté par sa solitude, un homme fermé sur les autres mais ensemble avec les autres. Cet homme seul serait apparu en 1960, mettant fin à une longue histoire commencée avec le néolithique. L’homme seul ne va plus chercher des réponses hors de lui, dans le rapport intime avec la nature, l’étonnement, le scintillement dans les yeux d’autrui, la transcendance divine, la spiritualité et l’inspiration philosophique autant qu’artistique. Quelque chose d’inédit s’est dessiné à partir des années 1970 et sans doute comprendra-t-on un jour le rôle déterminant des technologies médiatiques dont la cible est le psychisme humain. Deux références pour compléter l’esquisse de ce portait de l’après-modernisme. Le livre de Lasch sur La culture du narcissisme, phénomène collant de près avec la description de l’homme seul. Et le verdict, publié en 1995, de Jean-Marie Domenach qui vit dans l’état de notre roman national Le crépuscule de la culture française. On retrouve du reste ce thème de la culture déclinante dans les propos de Frochaux. Rien de neuf, les médias jouent la carte de la nostalgie d’un passée érigée en piètre mythe des années bonheur pour remplir la grille des programmes d’une chaîne publique.

La nouvelle civilisation qui arrive est marquée par une transformation du sujet, une distance avec les vérités philosophiques modernes ainsi qu’une défiance face au progrès. Lorsque cette sotériologie sécularisée qu’est le progrès moderne se mit en place, les clés de l’avenir n’étaient pas entre les mains de Dieu mais de l’homme. Finalement, l’homme étant un être fini il était évident que le progrès ne pouvait que s’achever. (Hegel en avait donné une version raisonnée) Le modernisme ne pouvait donc qu’avoir un commencement et une fin. C’est logique. Mais ce qui n’était pas encore intelligible, c’est cette progression sans fin de la technique qui place nombre d’individus dans une position de dévotion à l’égard des objets technologiques. Quelques scientifiques sont devenus des technoprophètes si l’on en croit le constat tracé par Jean-Claude Guillebaud dans La vie vivante. L’homme du technocosme s’en remet aux technologies pour résoudre ses problèmes. Le transhumanisme a la cote dans les cercles intellectuels américains. Les neurosciences et la psychiatrie ne reconnaissent plus le sujet moral, tourmenté, en conflit existentiel, en chemin. L’individu névrosé est une machine affective dont les travers sont considérés comme autant de défaut à corriger. La société dans son ensemble est devenu un objet soumis aux corrections et à l’évaluation des corrections. Et la doctrine de la singularité attend l’avènement du calculateur universel, avatar numérique divinisé advenant dans cette parousie technologique qui s’est substituée au progrès moderne. Le calculateur qui saura corriger tous les défauts de l’humanité. Pour aboutir à une civilisation désincarnée. Où finalement un président désincarné a toute sa place (lol)

Le technocosme se prête aussi au jeu universel. L’homme est devenu un sujet ludique, une machine affective, lorgnant son smartphone, envoyant des sms, prenant des photos intempestivement, twittant à tous les instants, dévorant le monde et le temps sans prendre un instant pour contempler et méditer. Ensorcelé devant les jeux video, agité en face de l’écran plat en étant connecté aux fils invisibles de la Wi, affalé devant la télé à regarder des jeux stupides, des séries télévisées insipides, des talk show mortellement ennuyeux, compulsivement mobile dans les centres commerciaux pour une satisfaction consumériste. Voilà donc la condition humaine dans cette nouvelle civilisation. L’individu cherchant à maîtriser tous les défauts et les aléas, s’assurant pour tous les risques, anxieux de sa santé, des pannes physiques ou sexuelles, inquiet d’une vieillesse qui n’aurait pas assez de revenus pour assurer le salut du senior accédant aux plaisirs de la retraite active dans une berline équipée de GPS et d’un ordinateur qui conduit à la place du pilote. L’être ensemble, l’engagement républicain, le respect du passé, l’enrichissement culturel, l’espérance collective, ces choses sont devenues démodées. L’espérance s’est réduite à un gain au jeux ou à un achat lors des soldes. La civilisation du jeu et des technologies s’est substituée à la civilisation des mœurs, du progrès et du penser ensemble.

Marcel Gauchet a expliqué que le christianisme est la religion de la sortie de la religion. En calquant sa démonstration sur la modernité on parviendrait à une étrange conclusion. Le modernisme a été la philosophie de la sortie de l’humanisme. Cette note finale n’est qu’une idée lancée dans le ciel. Il nous faut prendre conscience de cette nouvelle civilisation et de la disparition prochaine de l’Occident. Il n’est pas certain que la civilisation technologique tienne longtemps, car elle oscille entre le totalitarisme sécuritaire et l’implosion sociale. Burn-out constate Jean-Paul Delevoye, après avoir scruté notre pays avec ses 15 millions d’individus à la peine. La campagne présidentielle en dit long sur l’égarement, le désarroi et le marasme de notre pays. Peut-être que d’autres contrées s’en sortent mieux, ou alors que leur population est inconsciente. La France sent la vérité qui lui échappe et c’est la raison de la crise chaotique des consciences et des apparitions publiques faisant du marasme une épiphanie quotidienne. La civilisation technologique pourrait bien être la plus courte de l’Histoire, longue de quelques décennies. Faut-il s’en étonner ? Non, même si les freins passéistes retardent l’échéance. Faut-il s’en inquiéter ? Oui car un effondrement ne se fait pas sans casse. Faut-il s’en désoler ? Non car le spectacle donné par ce monde ne mérite pas de s’éterniser. Faut-il s’en réjouir ? Oui parce qu’une nouvelle civilisation pourrait émerger avec un paradigme nouveau et le retour de la transcendance. Nous examinerons cela un autre jour. Pour conclure, on suggère que l’Occident va disparaître en laissant planer l’interrogation sur le type de civilisation qui va apparaître. Tout est possible, y compris une civilisation totalitaire. Ou alors une métamorphose du monde avec la gnose prochaine.

par Bernard Dugué (son site) jeudi 12 janvier 2012 - 51 réactions
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