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Accueil du site > Actualités > Société > La conscience et le destin des sociétés à l’âge technumérique

La conscience et le destin des sociétés à l’âge technumérique

Le monde change rapidement. Les sociétés se transforment avec l’usage des techniques enrichissant l’existence de ses moyens avec à la clé des expériences diverses ; mais aussi avec les différents leviers sociopolitiques secondés par les relations sociales et les écrits émanant des savants, théologiens, philosophes, thérapeutes, psychologues… Parfois, les sociétés déraillent. Comme le Japon ou l’Allemagne dans les années 1930-40. Ou alors elles se normalisent, comme l’Union soviétique pendant des décennies ou bien les démocraties occidentales. Aucune société n’a connu de stabilité car tout change et ce qu’on peut dire, c’est que les sociétés évoluent, se transforment, ou même dérivent, tel un bateau ivre conduit par un capitaine sans vigie mais avec en arrière-fond une sorte de ruse donnant le sentiment de mouvements coordonnées épousant quelques tendances fortes. Exemple contemporain que cette tendance vers la surveillance et le développement des systèmes policiers. Ellul y verrait un des traits confirmant sa thèse du cours autonome de la technique. Mais compte tenu du constat que sans l’homme, la technique ne va nulle part et ne peut pas fonctionner (sauf de manière très spécifique), alors je préfère entrer dans le sujet en analysant au plus près l’humain et sa faculté fondamentale qu’est la conscience.

Et c’est de ce point de départ qu’en vérité, tout se complique car il n’y a pas de fonctionnement unitaire voire unifié de la conscience. Chaque existence est différente, avec son histoire, ses événements, ses actes et sa conscience. En plus, toute généralisation s’avère impossible car il y a des niveaux de conscience et mieux encore, il existe trois types de conscience. La thèse de l’intentionnalité revisitée par Brentano puis Husserl nous enseigne que toute conscience est conscience de quelque chose. L’intentionnalité suppose aussi une intention, une tension, un état tendu du sujet vers quelque chose. Et c’est ici que la tripartition intervient dès lors qu’on fait intervenir la libido telle qu’elle s’est dessinée dans les études de saint Augustin selon lequel il y aurait trois types de libido mais on restera prudent sur la signification de cette notion qui semble dériver dans la psychanalyse.

La libido chez Augustin désigne un objet ou un objectif vers lequel tend l’âme humaine qui fixe ainsi son attention. La libido sentendi est celle des sens et s’oriente vers des objets désirés car pourvoyeurs de plaisirs. La libido dominandi est dirigée non plus vers un objet matériel mais un individu ou un groupe. Elle est le ressort du pouvoir. Enfin, la libido sciendi est orientée vers la connaissance. Les objets visés sont les idées et les concepts. Ce ne sont pas des matérialités extérieures à l’individu mais des productions issues de l’intelligence qui peut le cas échéant s’accorder avec des réalités sensibles. On comprend facilement le rapport entre la conscience et la libido, ce qui nous amène à reformuler la tripartition augustinienne (en vérité déjà analysée par Platon et dont une des conséquences sociologiques est la tripartition de Dumézil). Voici quelques éléments bien insuffisants pour épuiser le sujet mais capables d’expliquer les trois types de conscience.

I. La conscience désirante. Elle est pulsionnelle, parfois émotionnelle. Elle repose sur l’utilisation des sens ; elle nécessite une observation des objets en vue d’une utilisation à des fins diverses, souvent le plaisir mais aussi les activités techniques et parfois le jeu. Elle est intriquée au ressort du désir et son caractère est infrarationnel. C’est pour cette raison que la publicité cible si facilement les individus en manipulant la conscience désirante.

II. La conscience sociale. Elle met en relation les humains entre eux. Elle utilise souvent le mental et le langage sans lequel elle ne peut se constituer. Elle produit le sentiment de domination ou de soumission et sa nature est dialectique. D’ailleurs, un individu passe au cours de sa vie de des situations de soumission à celle de pouvoir et d’emprise sur autrui. Elle est le ressort de la vie politique. Elle fonctionne avec la volonté et elle utilise la raison. Elle est à l’origine des idéologies de toutes obédiences, communisme, nazisme, socialisme.

III. La « conscience connaissante ». Elle dépasse parfois les limites spatiotemporelles et se veut ouverte à la radicale altérité ; elle est transpersonnelle, permettant d’établir des relations suprarationnelles avec la nature, la société, l’univers. Elle est associée au sentiment de non séparation, d’empathie. Elle permet d’établir des liens religieux, spirituels, universels. Son mode dynamique est celui de l’aspiration, voire de l’inspiration. Elle permet d’accéder à la plénitude de l’expérience, de la présence, de la création.


Le cours équilibrée ou crisique des sociétés repose sur ces trois types de conscience qui peuvent fonctionner diversement, selon les individus ou les situations. Les anciens s’y connaissaient déjà, écrivant d’édifiantes pages sur les dérèglements humains, l’hybris par exemple, phénomène connu du temps d’Homère et Hésiode. Quelques siècles plus tard, le sage Epicure incitait à maîtriser la conscience désirante pour mener une vie équilibrée et heureuse dans la sobriété. Quant à la « conscience connaissante », on trouvera quelques descriptions et notamment la sortie de la caverne ouvrant vers le cosmos des Idées chez Platon qui en d’autres pages décrivait le thymos comme marqueur de reconnaissance et donc comme manifestation de la conscience sociale. Ce trio des consciences a parcouru les siècles de philosophies, depuis l’Antiquité axiale jusqu’au 21ème siècle en passant par les savantes études de saint Bonaventure et ses trois yeux de la conscience, thème repris par Ken Wilber qui signa un livre intitulé « les trois yeux de la connaissance ».

Ce n’est jamais bon signe quand les consciences sont déréglées. Au 21ème siècle, la profusion des informations, des signaux, des substances et objets, a sensiblement altéré les consciences désirantes. On peut carrément parler de sociétés addictives. Un tableau des addictions. Drogues, sexe, jeux d’argent, jeux vidéo, smartphone mais aussi, pardon pour les clichés, chez les femmes l’addiction compulsive envers les vêtements de mode alors que l’homme sera plus spécialement attiré par les voitures dites sportives. Dans la sphère relationnelle, les dérèglements de la conscience sociale ont connu une intensification avec l’âge technétronique. Le narcissisme est devenu un trait marquant des sociétés contemporaines vouées à l’individualisme et au souci de sa personne. Le vocable de nombrilisme fut employé, pour désigner notamment un certain genre littéraire. Le management et la politique ont aussi été affectés par ces dérèglements de la conscience sociale produisant les pervers narcissiques dans les cas les plus extrêmes mais aussi nombre de dérives autocrates et autoritaristes. Et ce, dans tous les rouages de la société, les entreprises et l’Etat. Quant à la conscience connaissante, elle peut se dérégler et manifester d’étranges signes psychotiques, peurs, paranoïa et plus généralement, craintes et pensées irrationnelles.

Ce n’est qu’un secret de polichinelle que de révéler la manipulation des consciences par les pouvoirs en place en vue d’obtenir un effet qui répond à divers objectifs. Ce peut être l’ordre public artificiel et autoritaire, l’enrôlement des individus dans des tâches spécifiques, la réalisation d’un certain type de société avec ses normes et ses règles prétendument morales et bien évidemment la réalisation de profits et la mise à disposition des individus au service de dispositifs productifs ou autres, comme le système de santé par exemple. Plus il y aura d’hypochondriaques, plus la médecine engrangera des profits. Plus il y aura de craintifs, plus les agences de sécurités vendront leurs services.

Le mal des sociétés contemporaines repose, en dernier ressort, sur le dérèglement des consciences. Les manipulateurs agitent les affects et les idéologies. Ils ne cherchent pas tant la paix sociale que le gain et la bagarre politique ou économique. Une fois de plus les fulgurantes esquisses de la théorie des folles masses écrites par Broch s’avèrent visionnaires. Les manipulateurs de conscience l’emportent sur les éveilleurs. Les Sarkozy et BHL ont gagné une partie. En face, aucun Socrate ni Gandhi pour tempérer leurs appétit de victoire. L’époque est donc crépusculaire. Les désirs sont manipulés, les gens asservis, les politiques usent parfois de procédés autoritaires. Dans les pays soumis à la loi islamique, on fait croire qu’en vilipendant ou condamnant les mécréants et autres buveurs d’alcool, les gens seront plus heureux. Au lieu de donner du travail, on jette en pâture à l’opinion massifiée des boucs émissaires, on désigne des coupables, des ennemis, on manipule tout ce qui peut l’être, des pulsions tyranniques et sadiques aux aspirations narcissiques. Au lieu d’éveiller l’esprit religieux vers la conscience connaissante, la religion est ramenée aux instincts libidinaux de la conscience sociale en vue du contrôle des masses. Les politiques ne s’adressent qu’aux consciences des deux premiers niveaux et c’est cela l’époque crépusculaire. Dont on ne sortira que lorsque les nouveaux canaux de la conscience universelle s’ouvriront.

On pourra aussi signaler les multiples mouvances activistes, les groupuscules de droite et gauche confondus, Femen et autres agités verts, rouges ou bruns. Il est question de faire le « coup de force ». Néanmoins, il est notoire que dans ces cercles fermés, il n’y a guère de débat d’idées. Et guère plus d’ailleurs au sein des partis politiques classiques où les militants se mettent surtout au service des combats électoraux et un peu moins au service des débats d’idées. Crépusculaire que ce monde aux consciences agitées des deux premiers niveaux. Et aux consciences perturbées du troisième niveau, quoique, je ne suis pas certain que beaucoup y accèdent mais plutôt que les « débris idéologiques » du second niveau altèrent la conscience spirituelle. Quand les individus sont égarés, livrés à l’isolement, au désarroi, aux pulsions, aux émotions et autres peurs, l’Etat sait déployer des réponses qui s’inscrivent dans une tendance fascisante, non pas au sens idéologique mais plutôt dans une acception méthodologique. Ce fascisme méthodologique se conçoit comme une emprise surdimensionnée de l’Etat sur l’existence des individus. Il peut bénéficier de l’appui des médias de masse qui délivrent des messages pour ces individus en désarroi, en attente d’émotions et de déclarations anxiolytiques. Derrière ce dispositif, les cercles oligarchiques peuvent se réjouir. Les masses leur sont livrées pour asseoir leur domination et profits.

Il y aurait un livre à écrire sur ce sujet… Parce que le destin des sociétés repose sur les consciences et qu’une conscience, ça se travaille et ça se construit ou à l’inverse, ça se manipule.


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3 réactions à cet article    


  • rhea 1481971 14 juin 2013 06:44

    Dés les premiers ordinateurs à transistors (années 60) des humains ont mis au point le M I S, le management d’un groupe, d’une population à l’aide de l’informatique, pour que les logiciels computent il faut en entrée des données, il faut en temps réel l’état de conscience des populations.


    • ffi ffi 14 juin 2013 11:35

      Sauf qu’une enquête criminelle de plusieurs années peine souvent à connaître les motivations réelles d’un crime...

      En effet, comme je suis le seul à savoir ce que je pense,
      et comme il en est ainsi pour chacun de nous,
      connaître en temps réel l’état de conscience des population, est complètement impossible.
       
      A moins d’avoir une foule de zombis soumis à une pensée unique, bien-sûr.

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