La vulgate historienne nous raconte que la démocratie s’est imposée en Occident au 20ème siècle en l’emportant sur deux totalitarismes, d’abord les fascismes européens, sous la forme mussolinienne, nazie ou franquiste, puis le communisme dans sa forme soviétique. Après la chute du mur, la messe était dite et la démocratie pouvait être célébrée comme l’aboutissement d’une fin de l’Histoire. L’avènement des régimes totalitaires du 20ème siècle est dû à des tensions politiques et économiques faisant suite au développement industriel de la fin du 19ème siècle, avec les grandes villes et les masses de travailleurs, puis les diverses crises économiques et les conflits. Comme si l’Occident était voué à une malédiction. Pourtant, la démocratie, les libertés et les émancipations ont fini par s’imposer, sur fond de croissance industrielle sans précédent et d’innovations technologiques surprenantes.
Cette décennie 2010 se signale par des tensions palpables présentes à la surface du monde. La démocratie ne semble plus triompher. Pour les uns elle est factice, pour les autres elle fait place lentement à des régimes autoritaires qui, en fonction des tensions locales, pourraient bien se transformer en dictatures. Bref, nous revoilà repartie à la case départ, comme dans les années 1920-1930. Enfin presque. Le niveau de vie est conséquent. Les citoyens ne sont pas tant politisés qu’on ne le pense. Si les tensions montent, elles ne sont pas motivées par des désirs d’émancipation ou des luttes collectives et organisées mais par une colère grandissante liée à des questions économiques. Peter Sloterdijk l’avait très bien exposé il y a quelques années ; la banque de la colère populaire n’a pas de structure politique. Les révoltes sont diffuses, avec les anonymous sur la toile, OWS aux Etats-Unis, les indignés en Espagne, les insurgés en Grèce, les Italiens remontés contre le fisc et derniers en date, les étudiants québécois mécontents de l’augmentation des frais universitaires.
Finalement, la configuration politique actuelle montre de vagues similitudes avec les tensions des années 1930 qui étaient d’une toute autre facture. En 2012, le front de gauche marque des points en France, alors qu’en Grèce, une gauche extrême parvient en seconde position sur fond de dépression nationale, avec un parti néo-nazi plébiscité par une minorité de la population mais assez populaire parmi les policiers. En Serbie, en Hongrie et ailleurs, les replis nationalistes ont la cote. Comme le pressentent Michel Rocard et Daniel Cohn-Bendit, un coup d’état militaire en Grèce n’est pas une hypothèse fantaisiste. En Italie, l’armée est déployée pour sécuriser les centres de perception. Des lois coercitives viennent d’être votées au Québec pour contenir la fronde étudiante. Et en Espagne, les indignés se font déloger. Cet ensemble insurrectionnel n’a rien de la lutte des classes structurée ou de l’affrontement entre factions dans les années 30. C’est plutôt une sorte de chaos généralisé, avec des comportements anomiques et parfois extrémistes, perpétrés par des individus isolés. Rien de commun avec les années de poudre qu’ont vécu l’Allemagne et l’Italie dans les années 1970. Pour le reste, une jeunesse qui s’alcoolise et une horde de centaine d’ados réunis pour saccager une villa inoccupée dans le Var. Un Occident en crise et au bout, il n’est pas sûr que la démocratie s’en sorte sereinement. La tentation autoritaire est certainement examinée dans les cercles du pouvoir.
On peut alors conjecturer et pointer cette ville de Montréal si paisible et maintenant minée par un chaos estudiantin et indigné. La réponse autoritaire du pouvoir anticipe peut-être et sans doute d’autres répliques. Les sociétés occidentales ne sont pas homogènes et les gens ordinaires, autant que les élites, peuvent très bien s’accommoder d’un Etat policier. Après tout, les insurgés ne sont que des gueux, des aigris, des ratés, pensent les gens bien intégrés par le système des parvenants. Tout semble incertain mais des hypothèses sont envisageables, comme celle de régimes policiers habilités à contenir la révolte des gueux tout en étant légitimés par des classes intégrées, moyennes ou bourgeoises, prêtes à sacrifier un peu de liberté et un peu de société afin de garantir leur confort de vie. Il est peu probable que l’insurrection des gueux puisse amener une révolution. Il existe des différences avec les années 1930. D’abord le niveau matériel, ensuite les différents systèmes permettant de calmer et anesthésier les âmes. Le système des séries télé, des films à la con dégoulinant de sentimentalisme comme on en voit à Cannes, des émissions à chier avec des bavards surpayés pour ne parler que de leur nombril. Et puis le système chimiothérapique des anxiolytiques et autres antidépresseurs qui n’existaient pas dans les années 30.
Le monde qui vient, c’est une dose de chimie, une dose de spectacle et une bonne dose de police. C’est l’Occident et c’est monstrueux dirait Guénon, mais c’est l’Occident et c’est là où nous vivons, dans ce système où les élites se pavanent à Cannes, où les gens ordinaires bossent et ne se plaignent pas, laissant les gueux aux mains de la police où au bord de la déchéance. Et c’est cela l’Occident, un aboutissement qu’on aurait préféré réglé par les valeurs et la conscience politique mais qui se règle avec la police et l’inconscience chimio-spectaculaire. En Inde, en Chine ou au Brésil, c’est la même chose, avec un peu de décalage historique. Un régime policier compatible avec la démocratie et les élections libres, c’est possible, il suffit de regarder la Turquie. Les Européens demandent des efforts dans la démocratie et les droits de l’homme pour accueillir la Turquie dans l’union. Mais il suffit que les démocraties européennes fassent quelques efforts vers la dictature afin qu’elles intègrent la Turquie dans l’Europe.
Il est donc préférable d’ironiser et de ne pas chercher à transformer ce monstre qu’est devenu le monde des humains. La vie n’est pas plus difficile qu’au temps des cavernes, et même plus agréable. Il faut juste s’adapter et attendre la fin des jours.

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pardonnez moi le double post^^ pour finir, je dirais qu’une démocratie ne peut pas (...)
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