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Accueil du site > Actualités > Société > La fabrique de la « religion industrielle »

La fabrique de la « religion industrielle »

L’industrie serait-elle un « produit dérivé » du christianisme ? Le philosophe Pierre Musso interroge la construction de la « structure fiduciaire industrialiste » de l’Occident et ses métamorphoses à travers un « immense montage fictionnel » menant du « monde-horloge » du monastère au « monde-machine » de la manufacture et au monde automatisé de l’usine…

 

Longtemps, l’activité de l’espèce humaine est cantonnée à sa sphère biologique. Puis elle a apprend à utiliser les forces de la nature notamment avec le moulin à eau et le moulin à vent, avec les révolutions agronomiques et industrielles du XVIIe au XIXe siècle. Elle accroît et diversifie ses sources d’énergie avec la machine à vapeur, le charbon, le pétrole et le nucléaire. Du Moyen Age aux Lumières, un « idéal de régularité et de perfection mécaniques » investit les activités humaines. Les recherches de Sadi Carnot (1788-1824) font entrer l’humanité dans son âge thermodynamique et ouvrent l’ère de la « mobilité » de masse.

Emporté par une confiance sans borne à l’égard de la technique, le XIXe siècle positiviste accélère le mouvement des hommes avec l’invention du chemin de fer et du roulement à billes qui mène à celle de la bicyclette puis du tricycle, du quadricycle à moteur – et à l’accélération d’une urbanisation reconfigurée pour les transports. Mais où mène ce mouvement perpétuel d’une machinerie qui s’emballe ?

 

Le scénario fondateur

 

A l’heure de la « désindustrialisation » mondialisée, le philosophe Pierre Musso interroge l’origine de ce « socle industrialiste » qui a assuré la domination de l’Occident – et « la matrice de la pensée industrialiste qui a servi à l’architecture dogmatique de l’Occident ». Le scénario fondateur de l’industrie a été « usiné » dès le Moyen Age, à la charnière des XI-XIIe siècles, lorsque les franchises urbaines permettent à la production et au commerce de « se soustraite à la prédation de l’ordre seigneurial ».

 « L’industrie » naît dans le recueillement du monastère, ce « centre de civilisation du Haut Moyen Age », ce « creuset institutionnel qui préfigure la manufacture et l’usine » – c’est « à l’intérieur de la matrice chrétienne » que s’élabore une « forme de foi industrialiste accomplie dans le travail et la technique par le monachisme des bénédictins, des franciscains et des sisterciens ». Ora et labora : combinant prière et travail en un « assemblage techno-mythique », une « première révolution industrielle » émerge au XIIIe siècle - lorsque le procédé de foulage devient mécanique, avec des marteaux en bois actionnés par des moulins à eau…

Les voies d’une « rationalité calculatrice » s’ouvrent avec des traités techniques de comptabilité et de gestion, la notion moderne de contrat se développe par la grâce d’une foi en un « Garant universel de la parole donnée » - et l’invention de l’horloge au XIIIe siècle marque une « accélération essentielle pour la mise en œuvre de la religion industrielle occidentale »… Désormais, la pendule synchronise les activités humaines. « Technique de référence pour l’esprit industriel », l’horloge offre « une image du monde et une image pour comprendre le monde : le créateur lui-même devient horloger et régulateur à la fin du XIVe siècle ».

La vision du monde industrialiste se développe au XVIe siècle dans la semi-pénombre des manufactures combinant « transformation de la Nature » et « science moderne », à l’ère de la « mathématisation du monde », alors que l’Occident entre dans un « univers de la précision ». Cet imaginaire mécanique se poursuit dans la fumée des usines et enfin dans « l’entreprise » associant mythe du « progrès » et « économie industrielle ». Les mots d’ordre de cette religion industrielle associant l’idée de « progrès » au modèle mécaniste de l’horloge sont : « transformer le monde », « dominer la Nature », etc.

Les décennies 1750-1850 sont une période charnière marquant l’accomplissement de la modernité, lorsque la religion scientiste et industrialiste se réalise dans la « grande industrie » mécanisée et concentrée : « L’Usine institutionnalise la religion industrielle, elle en devient la cathédrale »...

Spécialiste de la pensée du comte Henri de Saint-Simon (1760-1825) qui proclama la puissance d’une religion scientifique et industrielle s’exerçant sur la Nature, Pierre Musso développe avec une érudition saisissante et une iconographie remarquablement bien adaptée une généalogie/géologie de « l’industriation considérée comme une vision du monde » s’accomplissant dans l’action productive : « L’industrie est d’abord une cosmologie, un cadre fiduciaire construit à l’intérieur du christianisme occidental. Elle est mythe, rite et institution ; à ce titre, elle a des intercesseurs (industriels, entrepreneurs), un dogme et un culte fixés par Saint-Simon et ses disciples, une esthétique et un corpus de textes qui dictent des normes de conduite (« science des organisations » et management). »

Depuis Saint-Simon, cet « architecte industrialiste », et son disciple Auguste Comte (1798-1857), il s’agit de « gouverner l’Humanité selon une seule mesure » - « l’unique mesure de la rationalité technoscientifique érigée en mythe » - avec la « théâtralisation usinière » qui va avec, jusqu’à la « surrationalisation managériale et cybernétique qui en est l’aboutissement »…

 

La société en pilotage automatique ?

 

« L’usine » (le terme apparaît en 1732) remplace le temple, l’industrie prend la place de la religion et devient « la structure fiduciaire qui fait tenir l’édifice occidental », lentement formée depuis le XIIe siècle « dans le sein chrétien d’Occident comme la combinaison d’une foi dans un grand mystère, celui de l’Incarnation, et d’une rationalité de l’efficacité fonctionnelle et pratique »...

Ainsi, la « transformation usinière est comme la transmutation alchimique et la transsubstantiation christique » : « elle manie le mystère qui modifie et crée des objets »…

Depuis la règle bénédictine, la « merveilleuse machine » se serait-elle retournée en machination avec la règle managériale recomposant la « forme usinière » de la religion industrielle en organisation automatisée ? La « violence de la société industrielle » se serait-elle « installée dans l’esprit des hommes » comme le redoutaient Marx au XIXe siècle ou Adorno après la mise à mort industrielle de l’humain dans les camps de concentration ?

Alors que la carte du monde se redessine au profit de mégalopoles ultraconnectées devenues les points névralgiques de l’économie mondiale « en marche » vers une autre forme de « gouvernance » sans frontières, Pierre Musso interroge sur la gestion de « l’homme numérique » émergent par la « seule mesure de la quantification technoscientifique » : « Peut-on gouverner les hommes avec une seule mesure, celle des nombres et des normes managériales d’efficacité et d’efficience, voire mettre la société en pilotage automatique grâce à des modèles, des algorithmes, des supercalculateurs et des robots ? »

Car nous y voilà : le « gouvernement idéal de l’humanité s’est réduit à son administration gestionnaire », « la technoscience et le cybermanagement poussent à l’éclipse de l’Etat en le soumettant à la question de sa performance » et une « nouvelle organisation puissante, l’Entreprise-Corporation tend à imposer sa vision du monde et sa normativité managériale » - non sans dommages collatéraux lorsque les attentes d’expansion infinie se font chimériques dans une biosphère surexploitée par sa technosphère. Peut-on écarter le risque de « production » d’une humanité surnuméraire vouée à une possible « destruction calculée » ? L’industrie est-elle encore l’avenir de l’humanité ? De quoi a vraiment besoin celle du XXIe siècle ? Quelle autre religion reprendra le rôle structurant qu’elle a joué (notamment durant les « Trente Glorieuses ») pour former la colonne vertébrale d’un « faire ensemble » face aux nécessités d’une société dont la mystification se délite ?

 

Pierre Musso, La Religion industrielle, Fayard « Poids et Mesure du Monde », 792 p., 28 €

Documents joints à cet article

La fabrique de la « religion industrielle »

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19 réactions à cet article    


  • Sozenz 11 juillet 08:50

     « L’industrie » naît dans le recueillement du monastère, ce « centre de civilisation du Haut Moyen Age », ce « creuset institutionnel qui préfigure la manufacture et l’usine » – c’est « à l’intérieur de la matrice chrétienne

    encore un qui mélange esprit humain et spiritualité .
    on finit pas y être habitué .
    si ça rassure l auteur , et que ça le conforte a se dresser contre les christianisme ; disons que c’est son problème . chacun voit la vérité qu il veut voir ; et interprète comme il l entend .
    l auteur fait exactement comme la plus part des personnes . comme pour sa phrase citée ci dessus . il interprète , il modifie selon ses besoins et ses fantasmes .


    • mmbbb 17 juillet 07:12

      @Sozenz ce sont les moines qui ont utilise les marteaux pilon ( forge ) animés par la roue a aube hydraulique ou autres scies hydrauliques. Cette force hydraulique dispensait le travail manuel harassant de l ouvrier .La construction des cathédrales a donner naissance a l ingénierie du batiment et a la rationalisation du travail Cage a écureuil pour acheminer les blocs de pierres tailles . Par ailleurs ce sont les cloches des églises qui donnaient le la aux activités agricoles. L auteur oublie qu à la renaissance la mécanique etait hissee au rang d ’art voir, Léonard de Vinci Cardan .


    • zygzornifle zygzornifle 11 juillet 09:45

      Heureusement St Macron veille au grain et il y a le dieu ANPE ....


      • baldis30 11 juillet 10:30

        bonjour ,

        L’industrialisation n’est que la conséquence d’une mis en pratique de concepts techniques et scientifiques ... le savoir. Les racines sont bien plus lointaines ....

        Un premier exemple ...... le mécanisme d’Anticythère .....que certains attribuent à l’école d’Archimède voire directement au maître ...

        Et un oubli majeur .... redécouvert peu à peu .... Héron d’ Alexandrie ...

        Outre un génocidaire qui détruisit la bibliothèque d’Alexandrie .... parce qu’il s’agit d’un véritable génocide !

        Après c’est la diffusion du savoir qui compte .... ( voir par exemple le béton romain....) mais si on garde le secret celui-ci se perdra ... immanquablement .....

        Que vient faire la religion là-dedans ... ?


        • lephénix lephénix 11 juillet 10:59

          @baldis30

          bonjour

          merci pour votre éclairage et le rappel d’autres racines : je ne suis que passeur du travail de Pierre Musso qui, comme tous les chercheurs, circonscrit le champ de sa recherche, nourrie par les travaux de Lewis Mumford notamment, je ne prétend à aucune « expertise » ni religion sur le sujet quant à l’antériorité de l’œuf ou de la poule mais tout usager de bonne foi peut constater un intégrisme technologique un fondamentalisme machinique qui tient lieu de religion « digitale » désormais via une telepresence au monde techno-zombifiée dont on peut tirer certaines prévisions (cf la silicolonisation du monde d’Eric Sadin débattue sur ce fil)

          P Musso propose sa généalogie de la religion industrielle et son travail mérite d’être débattu comme vous le faites avec des arguments à la hauteur de sa réflexion quant à ce qui fait tenir l’architecture culturelle de « l’Occident »...


          • baldis30 11 juillet 20:44

            @lephénix
            bonsoir,

            merci de votre réponse.

            A ma précédente contribution je voudrais ajouter quelque chose qui est peut-être hors sujet technologique mais d’une importance culturelle exceptionnelle : quelques manuscrits auraient été découverts dans les ruines d’Herculanum, carbonisés mais sous des conditions technologies actuelles de pointe certains chercheurs pensent qu’ils pourraient les lire ... On pourrait avoir des surprises tant littéraires que technologiques ...


          • lephénix lephénix 11 juillet 11:07

            @Rougepomme

            merci pour la richesse de vos références qui élève le débat - quitte à le ramener à certains fondamentaux dont même les autruches prendront la mesure en dépit de neurones ensablés... P. Musso se refère à Castoriadis et surtout à Pierre Legendre et Alain Suppiot

            cette religion industrielle a produit un corpus philosophique à commencer par des bibles encyclopédiques - et ce « théâtre usinier » où gigote « homo faber » devenu « digitalus » ou « maker »...


            • pemile pemile 11 juillet 11:15

              @lephénix "@Rougepomme

              merci pour la richesse de vos références qui élève le débat "

              Mais qui ne servent qu’à encadrer ses liens vers son obsession de Grand Remplacement, non ?


            • pemile pemile 11 juillet 13:47

              @RougePomme « Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines »

              Il ne faut donc accueillir des réfugiés qu’à la sainte catherine pour être sur qu’ils prennent bien racine ?


            • lephénix lephénix 11 juillet 11:12

              @Rougepomme

              ps : en fait, cette « recension » repose sur de longues citations de Pierre Musso d’où profusion de guillemets mais effectivement ces passages ne sont pas en italiques de surcroît... difficile en plus de faire court pour rendre compte d’un livre de près de 800 pages...


              • lephénix lephénix 11 juillet 15:25

                @Rougepomme

                PM et vous semblez d’accord sur les points que vous évoquez sauf sur le Moyen Age : pour beaucoup d’autres chercheurs comme Le Goff, cela semble être un « beau moyen age » correspondant à une embellie économique, artistique voire climatique, avec le début de la prospérité des villes et des campagnes etc

                nous n’y étions pas mais il semblerait qu’il f aille renoncer autant à l’image noire qu’à la légende dorée : outre la charrue qui s’est perfectionné au XIIIe siècle permettant rendement et mise en valeur de terres lourdes, il y a eu des inventions comme l’horloge qui a donné le tempo pour le millénaire à venir et nous a fait entrer dans l’empire du nombre, le règne du chiffre, la servitude chronométrée etc (cf Mumford), l’émergence de la « valeur travail » surtout celui des clercs avec la création d’universités comme Bologne etc, apparition de la « civilisation des mœurs »

                c’est l’ère du paysan conquérant, des défrichements, de nouveaux équipements (taxés !) comme le four le moulin le pressoir, aussi celui des « rois sages » jetant les bases de l’Etat moderne, l’Europe urbaine est née au XIIIe siècle - mais ça a commencé à s’effriter vers 1260/80 - à chaque cycle sa période de régression...


                • pemile pemile 11 juillet 17:11

                  @Xenozoid

                  C’est google traduction qui déconne ou c’est vous ?

                  « La perfection conduisant à correspondre à l’équipement qui contrôle toute l’histoire de l’humanité, ne s’arrête pas là. Encore ici, comme sous le capitalisme, la machine pauvres de meilleurs rapports et bien rangé.
                  .... »


                • Xenozoid Xenozoid 11 juillet 17:34

                  @pemile

                  arg je fais expres


                  De tot volmaking leidende wedstrijd van de werktuigen, die de gehele geschiedenis van de mensheid beheerst, houdt hier niet op.


                  la competition de l’outil, qui controle toute l’humanité, ne s’arrête pas

                • Xenozoid Xenozoid 11 juillet 17:36

                  @Xenozoid


                  la competition de l’outil, qui controle toute l’hitoire de l’humanité, ne s’arrête pas

                • baldis30 11 juillet 20:54

                  @lephénix
                  bonsoir,

                  sur le moyen âge il faut avoir en vue non la technique en matière de sciences « dures » mais en matière d’agriculture ... avec les cisterciens... c’est-à-dire en biologie ....Pour notre pays il y a une véritable continuité dans cette branche ... vous soulignez la charrue , mais bien avant il y eut le cartulaire de Charlemagne qui fixa un premier objectif ...

                   Certes la réussite de cette branche au XIVème siècle est bien due en partie à la grande peste qui éradiqua la moitié de la population tout en laissant les capacités de fournitures alimentaires d’où moins de famines, des gens mieux nourris ... ceci n’est pas sans rappeler le phénomène bien connu chez de nombreuses espèces animales qu’on appelle castration trophique ( autrement dit diminution des capacités physiques et intellectuelles par privation volontaire ou involontaire de nourriture) . A cet égard le plus grand bienfaiteur de l’humanité est Parmentier ....


                • pemile pemile 12 juillet 13:28

                  PS : il y a confusion entre l’expression de la conscience et la conscience elle même.


                • lephénix lephénix 11 juillet 21:36

                  @baldis30

                  bonsoir,

                  oui ça a bien commencé par l’agriculture : heritière du foyer moyen-oriental (domestication des plantes depuis la « révolution neolithique »), l’Europe mediévale a d’abord appris à accroître la quantité d’énergie disponible par la seule capacité physique

                  après la mise au point de convertisseurs d’énergie artificiels comme le feu et les outils, on a amélioré l’efficacité de la force musculaire et de la traction animale par l’attelage, le levier, le treuil, la poulie, la roue dentée, le vérin etc

                  l’énergie thermique eolienne ou hydraulique étaient utilisés dès l’antiquité mais le moyen age a été l’époque de la pleine maîtrise de ces énergies démultipliées avec des inventions accroissant le rendement énergétique des animaux de trait et de bât : collier d’épaule, ferrage des sabots des chevaux, attelage en file, avant-train mobile des chariots ce qui a permis aussi la suppression de l’esclavage vers l’an mille - l’esclavage était au cœur du système énergétique de l’antiquité

                  bref le moyen age a été l’époque de la diversification du « mix energetique » avec le benefice d’un réseau hydrographique dense une bonne couverture forestière un climat favorable à l’agriculture et un régime des vents favorisant la navigation

                  et puis ça se serait délité au XIIIe-XIVe siècle

                  pour Charlemagne certains historiens le voient comme un personnage mythique mais nous n’y étions pas pour en juger ce serait matière à débat pour quelqu’un qui aurait un corpus documentaire irrefutable..............


                  • Ruut Ruut 12 juillet 10:20

                    Ne confondez pas
                    Religion -> Dogme.
                    Théories -> Idées concepts.
                    Science -> Étude analyse et reproductibilité a volonté.
                    Propagande -> Publicité servant a vendre du vent a prix d’or quitte a faire couler le sang des sages ou des sonneurs d’alerte.

                    Seule la Science me guide, le reste je les fuie.

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