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Accueil du site > Actualités > Société > La fin de l’humanisme au XXIe siècle ?

La fin de l’humanisme au XXIe siècle ?

Ce billet pose la question de l’humanisme à travers un panorama historique et quelques faits de société récents.

En 1966, paraissait un livre retentissant dans le monde philosophique. Dans Les Mots et les Choses, Foucault proposait une histoire de l’homme pris en tant qu’objet de curiosité et d’étude pouvant faire l’objet d’un savoir. Malgré la présence des textes antiques, chinois, védiques, grecs, bibliques, romains, Foucault suggère que l’intérêt spécifique (moderne dira-t-on) pour l’humain remonte à une mutation des savoirs datant de la Renaissance. Avant pourrait-on dire, l’homme était un thème diffus, une entité vague, sorte d’animal parlant venu d’origines mythiques, occupant une Nature en se regroupant, se faisant la guerre, se préoccupant des dieux puis du Dieu. La naissance d’un intérêt pour l’homme coïncide avec ce qu’on a appelé l’humanisme de la Renaissance. Puis, la Modernité galopante, la montée en puissance des savoirs philosophiques, puis sociologiques, puis les redoutables sciences humaines qui en l’espace de quelques décennies, sont devenues autant des savoirs que des savoir-faire, des pratiques, des institutions.

Foucault, connu pour son goût de la fascination provocatrice, n’avait pas hésité à pratiquer le raisonnement du pire. Si l’homme était devenu objet d’intérêt, c’est que les conditions présidant à cet événement épistémique étaient réunies. Mais est-on certain qu’à un moment donné, ces conditions, ayant évolué sensiblement, ne suscitent plus un intérêt spécifique pour l’humain ? Et que ce qui a eu un début ne doit pas s’achever nécessairement en raison d’un improbable fatum téléologique ? On reconnaît là le Foucault grec voire védique. De cette idée est née la thèse de la mort de l’homme, une thèse apocryphe, écrite comme une formule dans le sable, mais qui suscita de longs et passionnés commentaires à la belle époque de la philosophie française. La mort de l’homme n’est pas pour demain, mais la thèse de Foucault ne manque pas de piquant. Si bien qu’en adoptant un angle généalogique, orienté plus vers l’éthique et la morale que vers l’épistémologie, nous pourrions déceler une évolution du regard porté sur l’homme. Et pressentir non pas une mort de l’homme, mais de l’humanisme. Voilà l’hypothèse qui sera ici examinée.

Les sciences dites humaines recouvrent nombre de spécialités. Les progrès scientifiques influent largement sur l’idée qu’on se fait de l’homme. Mais l’honnête homme en société n’ira pas consulter les savants traités de science cognitives ou de psychologie contemporaine. Son idée de l’homme sera vague, forgée par son expérience, alors que les rapports humains ne cessent de se transformer avec les usages de la technique, la multiplication des technologies, la croissance économique, les dispositions politiques, les évolutions culturelles et ce prisme amplificateur d’images qu’est la télévision. L’humanisme qu’est-il devenu ? Et qu’entend-on par humanisme ? Il paraît délicat de donner une définition intemporelle de l’humanisme, mais on peut dire que cette doctrine philosophique accorde à l’homme une place prééminente, au centre de la pensée ou alors comme fin des actions collectives et publiques. L’humanisme détermine un statut pratiquement sacré pour l’homme, une inviolabilité, une immunité rationnelle lui garantissant paix, liberté et sécurité. Mais en pratique, les choses ne se passent pas de cette manière. L’intérêt et le souci porté à l’homme varient selon les lieux et les époques.

A regarder comment le passé fut, on se dit que l’humanisme a surtout été une affaire de discours et bonnes paroles, mais que des intérêts supérieurs ont justifié aux yeux de certains que l’homme, ou du moins une partie de l’humanité, soit prise comme moyen, comme chose. L’esclavage, le travail dans les mines, les poilus conduits vers les tranchées et, pour finir, le cas singulier de la Shoah. Ailleurs, même schéma, les Soviets, le goulag, le génocide arménien. Forts des leçons de l’Occupation, le Conseil de la résistance déploie un ensemble de dispositifs censés servir l’homme et lui octroyer quelques droits à la santé, à la vieillesse sereine. Mais, actuellement, si l’humanisme reste indépassable, des coups de canifs ont été portés à ses principes. Des entorses graves, en dehors de nos frontières, travail des enfants, trafic d’organes, dictatures. Et des petits coups de canif chez nous. Mais l’humanisme, il sert l’homme autant que l’homme s’en sert. Et au nom de l’humanisme, combien d’abus et puis, l’intégrité morale de l’individu se s’étiole-t-elle pas au point qu’on se demande si l’homme mérite l’humanisme. En tout cas, un engrenage vicieux semble se dessiner, avec une déshumanisation des gens, une décivilisation des individus et une perte du sens humaniste au sein des élites, avec comme mesures les coupes dans les remboursements des soins, l’attaque contre les ALD, qui déjà subissent la peine de la maladie, la traque des chômeurs, des Rmistes, bref, les députés, les énarques et les sénateurs pratiquent une gouvernance inhumaine. Attali fait-il de même avec ses plans pour l’éducation ? Plus de mémoire, plus de culture, apprendre à travailler en groupe, utiliser un ordinateur, compter, faire du petit d’homme un insecte social. Est-ce un souci social bien orienté ou bien un trait d’a-humanisme dont fait parfois preuve l’ex-conseiller de Mitterrand ? Que dire de toutes ces fêtes de la grande bouffe, organisées à Bordeaux entre autres, alors que des gens crèvent de faim et bouffent de la merde ? Ce marché florissant des voitures de luxe dans un contexte où beaucoup n’ont plus accès au minimum existentiel ? Indécent ? Et bientôt une loi pour encadrer les mères porteuses ; engrenage infernal de la chosification de l’humain.

L’humanisme n’est plus vraiment le ressort du progrès, mais il reste quand même un garde-fou contre les dérives contemporaines. S’il peut limiter la casse, alors il a joué son rôle. A une époque ancienne, l’humanisme était positif, sans doute lié pour une part à l’Eros, mettant en avant l’homme et dans son rôle régulateur, il était dirigé contre l’a-humanisme, contre les formes de pensée niant la singularité remarquable de l’humain. A l’ère contemporaine, avec ses guerres, ses économies, sa technique, l’humanisme est dirigé contre l’anti-humanisme alors qu’il devrait aussi permettre de contrer les dérives a-humanistes d’une société où la marchandise, les jeux et les objets sont privilégiés face à l’humain. Un homme de plus en plus esseulé, pour preuve le nouveau mode d’alcoolisation des jeunes non plus orienté vers l’autre et servant à désinhiber le rapport humain, mais servant à donner un supplément de plaisir à des individus façonnés par l’univers du jeu. Les sociétés deviennent inhumaines et a-humaines. Il n’est pas sûr que l’humanisme puisse enrayer le processus. Ni qu’il passe l’épreuve du XXIe siècle. L’homme n’est pas mort, mais l’humanisme peut-être que oui. Sous divers effets, technologiques pour l’essentiels. Mais aussi d’ordre culturel, l’individualisme étant le ressort d’une société a-humaine dont le résultat est qu’on ne voit plus l’autre.


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25 réactions à cet article    


  • Marsupilami Marsupilami 27 juin 2008 11:37

     @ Bernard

    Bien vu, et je crains que tu aies raison : l’individualisme moutonnier et concurrentiel de l’Homme moderne est l’ennemi de tout humanisme. On va vite passer au transhumanisme, et on y perdra au change...


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 27 juin 2008 11:58

      Marsu, cours donc vite acheter le disque de Carla Bruni dont je viens de faire une critique objective


    • Marsupilami Marsupilami 27 juin 2008 13:01

       @ Bernard

      J’ai lu et approuvé ton billet sur Carlita. Il est bien, mais je suis au regret de devoir avouer que j’aime bien ses disques (j’ai le premier) et que je n’ai rien contre les chanteuses sans voix qui changent agréablement des Céline Dion & co, ces braillardes sans âme. Mais qu’est-ce qu’elle fout avec un blaireau pareil ? L’amour est vraiment souvent aveugle...


    • docdory docdory 27 juin 2008 18:36

       Ou peut-on lire cette critique ?


    • Marsupilami Marsupilami 27 juin 2008 18:48

       @ Docdory

      On peut la lire dans l’espace des modérateurs. Sinon il est très probable qu’elle paraîtra demain, vu que c’est un sujet politique brûlant à l’intérieur duquel il y a un bout de Sarkozy. 


    • Olga Olga 27 juin 2008 11:49

       

      @Bernard

      Jean-Pierre Foucault était un philosophe retentissant en 1966 ?

      Merci de nous dévoiler son passé d’icône de la philo. Moi j’en étais restée à son passé récent d’icône de la connerie télévisée. Comme quoi on se fait des idées... Savez-vous si l’on doit s’attendre à une nouvelle parution retentissante, de sa part, dans les années à venir ? Ses derniers livres - "Ce n’est pas mon dernier mot" et "Les cigales sont de retour" - n’étaient pas vraiment à la hauteur de sa réputation. On m’a dit quà force de vendre du temps de cerveau disponible, il avait rendu le sien indisponible. Mais sur ce coup je préfère tout de même demander l’avis du public.

      Pardon Bernard, c’est mon dernier mot...


      • Bernard Dugué Bernard Dugué 27 juin 2008 11:56

        Une précision, Les mots et les choses, c’est un livre de JP Sartre,

        C’est d’ailleurs un ancien Ministre de la culture qui a révélé cette info, un certain J Toubon


      • Olga Olga 27 juin 2008 13:26

         

        J. P. Sartre : célèbre comique troupier d’après-guerre. A rodé son spectacle de Billancourt à La Havane, sans jamais passer par la Lorraine...

        Très en avance sur son temps mais toujours en retard sur Montand (dit "le papet" pour les intimes).

        Il adorait son castor qui barbotait sans cesse dans l’eau douteuse des canaux de Venise...


      • Olga Olga 27 juin 2008 16:15

         

        Vous n’aimez pas Venise mon petit castor ?


      • Castor 27 juin 2008 17:02

        Venise, si, c’est l’association du Castor et de l’eau douteuse que je redoute !

        Chère Olga, voyez ce smiley comme une occasion que j’ai saisie de venir vous saluer !


      • Olga Olga 27 juin 2008 17:19

         

        Cher Castor

        Vous avez raison. Le castor préfère barboter dans des eaux pures et limpides bordées de futaies verdoyantes. Où avais-je la tête ?


      • Gül 27 juin 2008 17:45

        Dans l’eau douteuse ???


      • Olga Olga 27 juin 2008 18:21

         

        Oui, tout à fait, elle est douteuse l’eau des canaux de Venise. Chaque fois que je vais à Venise, en passant sous le pont, je dis dans un soupir lassif : Elle est vraiment douteuse l’eau des canaux...


      • JoëlP JoëlP 27 juin 2008 19:10

        Précision pour précision, "le mot et la chose " est un poëme de l’abbé de L’Attaignant

        Madame quel est votre mot
        Et sur le mot et sur la chose
        On vous a dit souvent le mot
        On vous a fait souvent la chose

        Ainsi de la chose et du mot
        Vous pouvez dire quelque chose
        Et je gagerais que le mot
        Vous plaît beaucoup moins que la chose

        Pour moi voici quel est mon mot
        Et sur le mot et sur la chose
        J’avouerai que j’aime le mot
        J’avouerai que j’aime la chose

        ... http://www.franceweb.fr/poesie/attaign1.htm


      • Olga Olga 27 juin 2008 21:12

         

        Joël

        Ces quelques mots m’ont rendu toute chose.


      • Marc Viot idoine 27 juin 2008 12:13

        >L’humanisme mort ?

        Encore un hospitalier qui déplore la fin de la charité !

         smiley


        • GHEDIA Aziz Sidi KhaledI 29 juin 2008 14:02

          Si l’humanisme est mort c’est qu’il a dû voir Venise !


        • Marc Viot idoine 27 juin 2008 12:51

          Sinon, pour aller dans le sens de l’article : "Psychopathie, la maladie du siècle ?"

          http://psyshowtic.blogspot.com/2008/03/le-psychopathe.html&nbsp ;


          • sisyphe sisyphe 27 juin 2008 13:37

            Article interessant et bien vu, monsieur Dugué !


            • Traroth Traroth 27 juin 2008 15:16

              Ca me rappelle un article écrit il y a bien longtemps, avant que Sarkozy ne devienne notre seigneur et maitre :

              http://traroth.blogspot.com/2006/11/et-si.html


              • Iroquois Iroquois 28 juin 2008 07:03

                L’humanisme avait placé l’homme au centre de toute chose à une époque où dieu était omniprésent. Après s’être décorsetée de la théocratie, la société est arrivée au firmament du libéralisme en rejetant le communisme et le fascisme, deux autres systèmes qui voulaient assujettir l’individu.
                Seulement jusqu’où, la démocratie, la liberté, l’hédonisme, peuvent aller sans compromettre l’équilibre général des besoins et des aspirations de chacun ? C’est ici en répondant que vous placez le curseur entre l’individualisme, née de l’humanisme, et l’intérêt général qui sous-entend contraintes et limitations de l’individualisme. Ce dilemme nous l’avons par exemple dans la "traque" des chômeurs : jusqu’où la société peut-elle aller avec un chômeur entre son bon vouloir et la contrainte de trouver un emploi ? 


                • Marc Viot idoine 28 juin 2008 09:10

                  >"Jusqu’où aller sans compromettre l’équilibre général des besoins et des aspirations de chacun ?"

                  La question révèle le problème :

                  Tout serait une question de dosage subtil entre l’individualisme et son environnement .

                  J’utilise le mot "environnement" car le mot société me parait réduire le problème - certains y auraient peut-être même préféré le mot "écologie" pour éviter l’ethnocentrisme, ce qui aurait donné :

                   "Tout est une question d’alchimie entre l’individu et son écologie".

                  Or toute bonne alchimie, n’a pas de solution toute faite et repose essentiellement sur le long travail de l’Adepte sur chacun des composants et même ... dans le cas de composants concients, des composants sur eux même.

                  Apprendre à se connaitre, à s’entendre, à s’intégrer : "savoir nourrir le feu", voilà ce qui était / est /sera toujours le véritable travail.

                  Et tu ne sais nourrir le feu que lorsque tu t’écoutes, tout autant que tu t’écoutes toi-même.


                • Marc Viot idoine 28 juin 2008 09:14

                  Petit correctif essentiel - désolé :

                  Et tu ne sais nourrir le feu que lorsque tu L’écoutes, tout autant que tu T’écoutes toi-même.


                • Blé 7 juillet 2008 06:01

                  L’humanisme ? Quel Humanisme ? Pour qui ?

                  Le capitalisme a t-il besoin d’humanisme ? Certains humanistes dans leur grande générosité propose de faire travailler les salarié-e-s jusqu’à 68 h/semaine ! Plus on avance dans la modernité et plus les puissants prennent en compte "l’humain".

                  Il me semble que l’humanisme du MEDEF ne repose pas sur les mêmes principes et les mêmes valeurs qu’une réelle Démocratie ou une réelle Répubique. 

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