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Accueil du site > Actualités > Société > La grande peste de Marseille en 1720 : Belsunce breakdown

La grande peste de Marseille en 1720 : Belsunce breakdown

Il est des évènements qui marquent à jamais l’histoire d’une ville, et la peste qui sévit chez nous en 1720 s’y trouve au premier rang. L’épisode est si riche de leçons qu’il devrait être enseigné dans nos écoles. Encore que… vu les scènes gores décrites plus bas, vous feriez mieux d’éloigner vos petits Dylan et Mattéo de l’écran.

A quoi ressemble Marseille en 1720 ? La ville est environ dix fois moins étendue qu’aujourd’hui et se concentre autour du Vieux-Port. Les murailles qui enserrent la ville sont agrandies sous Colbert, permettant de tripler la superficie intra muros. Du côté de l’actuelle Mairie on retrouve les quartiers pauvres, tandis que le Quai Rive-Neuve abrite les maisons des notables en plus du vaste Arsenal des Galères et de l’Abbaye Saint Victor. On a du mal à l’imaginer aujourd’hui, mais en 1720, Marseille est incroyablement sale. Les 90 000 habitants vivent dans des rues étroites remplies d’immondices, » une fourmilière de populace « dit un texte d’époque, le tout dans un délicat parfum que je laisse au lecteur le soin d’imaginer. Rien à voir, donc, avec ce que nous connaissons. Ce qui n’empêche pas le port d’être le plus important de Méditerranée avec un commerce florissant : importation de soie, huile, blé, coton du Moyen-Orient et exportation de produits venus de toute l’Europe et des Antilles vers le reste du monde. Autour du port on retrouve un melting pot de nationalités qui contribue à faire de la cité phocéenne une métropole très diverse bien qu’étonnamment unie dès qu’elle est montrée du doigt par le reste du royaume.

La peste a déjà frappé, notamment en 1580, 1630 et 1649. Mais si depuis plus de soixante ans Marseille va bien, c’est grâce à des mesures sanitaires très strictes dans les textes. Les bateaux en provenance de l’Orient doivent montrer patte blanche, et un système de traçabilité des marchandises permet d’isoler au large de la ville les navires provenant de régions où la peste est endémique. Les îles du Frioul servent notamment de lieu d’ancrage des bateaux en quarantaine. Les équipages sont généralement admis aux Infirmeries, un lieu créé par Colbert près de la Joliette pour garantir une quarantaine efficace tout en restant humaine. Le 25 mai 1720 le Grand Saint Antoine, un navire de retour de Syrie commandé par le capitaine J.B. Chataud, se présente à Marseille.

Plusieurs membres d’équipage sont morts en voyage, ce que les documents officiels admettent, mais on parle de simple fièvre maligne et non de peste. Et là tenez vous bien car c’est l’enchaînement d’entorses aux règles de base, une véritable fête du slip sanitaire. Le Bureau de Santé, décide de renvoyer le Grand Saint Antoine vers l’Île de Jarre qui était alors la plus éloignée du port. Puis le Bureau change subitement d’avis et autorise le navire à mouiller à Pomègues (Frioul). La partie la plus précieuse de la cargaison est même autorisée à être stockée aux Infirmeries, ce qui lui assure une meilleure conservation comparé au soleil et au Mistral de l’Île de Jarre. Enfin le cadavre d’un marin visiblement mort de la peste est aussi transféré aux Infirmeries. Or cet établissement censé être coupé du reste de la ville est en fait une vraie passoire, et les autorités ne l’ignorent pas. Des tissus infectés par le bacille de la peste sortent en contrebande et atteignent la ville : les dés sont jetés.

Le 20 juin une certaine Marie Dauplan est terrassée en quelques heures par un mal non identifié. Plusieurs voisins la suivent dans la tombe. On refuse de croire à la peste. Le 9 juillet l’accélération des morts et l’évidence des symptômes (bubons purulents, charbon au nez et à la bouche) font craindre le pire aux autorités, qui continuent à minimiser. On multiplie les acrobaties verbales pour ne surtout pas prononcer le mot redouté, un peu comme on parlerait de » plan d’efficacité budgétaire « pour ne pas dire « rigueur »… Le 21 juillet un terrible orage est interprété par les Marseillais comme l’annonce d’une punition divine. Et en effet le nombre de morts est exponentiel, plus personne ne doute qu’il s’agit de peste. Les malades fuient l’envoi aux Infirmeries où une mort certaine les attend. Ainsi ils répandent le mal dans le reste de la ville. On compte une centaine de morts par jour au début du mois d’août et les autorités bouclent les rues contaminées, brûlent les meubles et effets personnels des pestiférés, décrètent la gratuité des médecins, et interdisent l’enterrement des morts dans les lieux habituels. C’est la panique la plus complète, tous ceux qui peuvent fuient la ville ou se barricadent chez eux. Les rues sont désertes et les corps commencent à s’entasser en plein soleil. Les dirigeants de la ville ont courageusement fui à l’exception de quelques uns, tout comme les médecins et autres notables. Une poignée d’hommes administre la ville et tente de trouver une solution, alors qu’on compte plus de 1 000 morts par jour au plus fort de l’épidémie vers la fin août 1720. Comme dans toute tragédie humaine, le sublime côtoie l’horrible et les récits d’époque sont terrifiants. Les forçats employés à ramasser les cadavres n’hésitent pas à piller les maisons des morts en prenant soin d’achever les mourants qui pourraient être des témoins gênants. Certains embarquent les mourants avec les morts, et les pauvres malades se retrouvent enterrés vivants. Les Monty Python dans » The Holy Grail » n’étaient pas loin de la réalité dans la scène où le croque mort finit par céder devant l’insistance de l’homme qui refuse d’attendre la prochaine tournée pour se débarrasser d’un mourant ! A l’inverse certains se singularisent par leur courage et viennent au chevet des malades, leur apportant un peu de réconfort et d’humanité. Le Chevalier Roze arrive à évacuer les cadavres des rues les plus pauvres au péril de sa vie, l’Evêque Monseigneur Belsunce demeure à Marseille et célèbre des messes pieds nus sur le futur Cours Belsunce avant de se rendre en procession dans des quartiers malades. Notons tout de même que Belsunce souffrait d’un manque de modestie et se faisait le chantre de ses propres exploits.

Il y a exactement 291 ans, Marseille est véritablement ville morte. Les rues sont désertes, personne n’ose s’approcher de son voisin de peur d’être contaminé, et les chroniqueurs décrivent un silence de mort seulement déchiré par les cris des malades agonisant à même le sol après avoir été jetés en dehors des maisons. Pendant ce temps le Parlement d’Aix-en-Provence défend l’entrée de la ville aux Marseillais sous peine de mort. Pour faire bonne mesure les Juifs sont également chassés. Très vite toute la France, et bientôt toute l’Europe se lance dans une course à qui tapera le plus fort sur Marseille. Le pouvoir royal est même obligé de prendre un décret censé remplacer toutes ces mesures jugées excessives.

Mais l’espoir renaît à partir de l’automne 1720 : le Commandeur Langeron nommé par la couronne pour prendre les rênes de la ville est accueilli en messie. Par une politique de fermeté impitoyable il parvient à remettre de l’ordre dans le chaos qui règne. Le nombre de malades diminue enfin et la vie reprend ses droits. La ville est nettoyée de fond en comble : on jette de l’eau bouillante sur les meubles, on nettoie les maisons à la poudre à canon, et on recouvre tous les murs de vinaigre (miam). L’histoire ne dit pas si les habitants ont fini par regretter l’odeur des morts. Quoiqu’il en soit on assiste à l’explosion de joie et de bonne humeur qui succèdent traditionnellement aux catastrophes : hausse incroyable du nombre de mariages, partouzes dans les hôpitaux (vérifié de source historique !), etc.

La justice lancera évidemment une enquête et les soupçons se portent d’abord sur le capitaine Chataud qui est écroué dans le lieu éponyme à If. Il sera relâché en 1723 après avoir été blanchi. L’Echevin Estelle, propriétaire d’une partie de la cargaison, est accusé d’avoir hâté l’arrivée de la cargaison du Grand Saint Antoine pour la vendre à temps pour la Foire de Beaucaire. Il sera non seulement blanchi, mais se verra octroyer ses lettres de noblesse pour sa conduite objectivement louable lors de l’épidémie. Avec le recul la responsabilité des propriétaires de la cargaison pestiférée paraît clairement engagée, mais c’est tout un système de contrôle sanitaire inefficace et soumis à l’influence des négociants qui est responsable de la catastrophe. On n’aurait pas dû le faire « à la Marseillaise », que cette dernière épidémie de peste enregistrée en France nous serve de leçon. Ces 50 000 morts auraient sans doute pu être évitées.

Dans les années qui suivent l’économie repart à un rythme inattendu, puissamment aidée par une démographie extrêmement dynamique mais surtout par une immigration de masse en provenance de toute la région et même de l’étranger. Marseille se remet de la peste en un temps record, mais le souvenir restera à jamais gravé dans la mémoire collective.

Pierre Schweitzer - News of Marseille

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7 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 13 septembre 2011 09:50

    Bonjour, Pierre.

    Article passionnant et détaillé sur l’un des évènements majeurs de la cité phocéenne. Merci pour ce rappel historique.

    Á toutes fins utiles, voici un lien sur l’un de mes articles (juillet 2009) dans lequel cet épisode est évoqué : « Marseille : de la grande peste aux Nuits Caroline ».
     
    Cordialement.


    • Catherine Segurane Catherine Segurane 13 septembre 2011 10:41

      Passionnant.


      • Jean Eymard-Descons 13 septembre 2011 10:44

        Bonjour l’auteur (Pierre si j’en crois Fergus),

        Merci pour vos articles qui sont véritablement alternatifs à l’information ambiante et qui concilient concision et informations pertinentes.

        C’est une bulle d’air frais à chaque fois !

        Au plaisir de vous lire,


        • LE CHAT LE CHAT 13 septembre 2011 15:22

          un très bon article , merci !


          • ©HIBROX ©HIBROX 13 septembre 2011 19:09

            News of Marseille, le site financé par Alexandre Guerini, on l’aime bien ici dans le sud Guerini. Il est même cité dans les winners, c’est pour dire.

            http://www.newsofmarseille.com/winners-loosers-14


            • vinvin 18 septembre 2011 02:28

              En 1720 il y avait la « Peste » a Marseille....


              A présent, il y a le « Choléra » par la présence des arabes, ce qui n’ est pas mieux !

              Marseille n’ est plus une ville Française.




              VINVIN. 

              • lolo13 14 novembre 2011 17:00

                oui, c pas mal ; jolie notice touristique à la manière d’un étudiant appliqué

                mais drôle de titre au vu du corps de texte ?!

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