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La lutte des places après la lutte des classes

La lutte des classes est un concept hérité de la sociologie du 19ème siècle. Marx n’en est pas l’inventeur, même s’il a popularisé ce concept au point que le commun pense immédiatement à l’auteur du Capital dès lors qu’on lui parle de lutte des classes. Cette notion est avant toutes choses une construction rationnelle de la sociologie, science dont les objets d’étude sont les grands ensembles d’individus, étudiés dans leur environnement social. La distinction entre classes opérée par Marx oppose deux catégories d’individus. D’un côté ceux qui possèdent l’outil de production, pouvant indéfiniment accumuler le capital, et de l’autre les travailleurs exploités ne recevant qu’une portion limitée du gain produit par leur temps de travail. Présenté de cette manière, on comprend qu’une divergence d’intérêt sépare les capitalistes des prolétaires et donc, justifie rationnellement l’invention du concept de lutte des classes. Mais ce n’est pas parce qu’un concept est possible qu’il est légitime. De plus, cette division de classes est simplificatrice, d’une part car elle ignore la complexité de l’organisation des firmes capitalistes, d’autre part parce que l’économie n’a jamais été et ne le sera jamais complètement dépendante de ce système. Il existe des pans entiers de l’activité productive dues à des individus ou des petits groupes.

 

Bien que ne traversant pas complètement la société, la lutte des classes a quand même servi d’idéologie réalisée à travers diverses luttes revendicatives menées par des ouvriers regroupés dans des organisations syndicales, ainsi que des combats politiques joués par les partis se réclamant du socialisme ou du communisme. Ce n’est pas trahir les réalités que de constater l’amélioration progressive de la condition ouvrière tout au long du 20ème siècle, mis à part l’intermède de la Guerre. Les luttes syndicales et émancipatrices ont partiellement abouti parce que les « combattants » étaient rassemblés en organisations. Comme l’avait bien analysé Marx, pour que les travailleurs puissent défendre ensemble leurs intérêts, il leur faut partager des valeurs communes et donc, il est nécessaire d’avoir une conscience de classe, autrement dit un contenu de conscience commun conduisant le travailleur à penser qu’en s’investissant à titre personnel dans une lutte, il défend les intérêts de millions d’autres prolétaires, lesquels en retour, par leur combat, défendent aussi l’intérêt de ce travailleur. Au bout du compte, la lutte des classes se résume à cette célèbre formule, un pour tous, tous pour un.

 

Le prodigieux développement du système industriel a scindé les différents secteurs employant des travailleurs si bien que les défenses des intérêts se sont fragmentées. Dans le même temps, la société est devenue complexe, les modes de vie se sont diversifiés, les existences se sont faites plus individuées et individuelles. Dans un tel contexte, les tendances sont au « jeu perso ». C’est ce que déplorent quelques intellectuels pointant d’éventuels méfaits consécutifs à l’individualisme.

 

Lutte des places. C’est sous ce titre en forme de jeu de mot que Vincent de Gaulejac a co-publié en 1998 un livre traçant les évolutions récentes du monde qui travaille. En adoptant comme approche celle d’une sociologie clinique, terme renvoyant évidemment aux processus sociaux interprétés comme pathologiques. La lutte des places revêt plusieurs significations. Trouver une place par exemple, une place dans un lieu de travail et y rester, gravir les échelons. Trouver sa place aussi, lutter pour occuper un espace dans un monde où les aires de déplacement sont forcément limitées. Place dans l’espace, topographie mais aussi place dans le temps. Occuper la lucarne médiatique, se placer sous les caméras, rien de plus simple mais aussi de plus disputé car les prétendants sont nombreux mais les places chères. On se situe peu à peu dans une autre description sociologique, incluant les dimensions de l’existence sans les réduire au monde du travail. En 2009, Michel Lussault publie chez Grasset un ouvrage intitulé, de la lutte des classes à la lutte des places.

 

La notion de place renvoie à l’occupation d’un espace qui ne se réduit pas à un lieu mais constitue « un ensemble de ressources et de contraintes, matérielles, immatérielles, idéelles, de tailles variées, qui toute à la fois entourent l’acteur individuel et que celui-ci incorpore, sous la forme de schèmes mentaux, de systèmes d’idées, de normes, de prescriptions, de répertoires de pratiques » (p. 26-27)

 

Une étude récente montre que les Français souhaitent un classement des hôpitaux. C’est le signe d’une tendance à laquelle la société tend à se plier, classant tout, y compris les zones qu’on pensait exclues de la compétition comme les lycées par exemple. Maintenant, les établissements sont classés, les villes, et d’une manière générale tout ce qui constitue un moyen permettant à l’existence de se déployer, se penser, se vivre avec plaisir ou efficacité. Classer les lieux d’usage signifie que les uns sont meilleurs que les autres. Du coup, la lutte pour occuper la bonne place devient tangible. Alors que dans un univers où chaque place en vaut une autre, la compétition est absente et chacun se suffit d’occuper un espace, un lieu, un établissement. Ce monde semble révolu et la compétition devient disputée, pour ne pas dire féroce. La société de classe est devenue une société des places. Les individus se situent en fonction des places qu’ils peuvent occuper. Place comme champ de manœuvre, place comme situation mais aussi les places du classement, hôpitaux, lycées, universités, vente de livres, spectateurs dans les salles obscures…

 

Cette lutte des places peut prendre un caractère violent, quand elle oppose des bandes dans les quartiers qualifiés de difficiles. Le plus souvent, c’est l’économie qui fournit les moyens aux individus pour occuper les espaces en fonction des revenus. Ainsi, on a assisté ces deux dernières décennies à un regroupement des classes aisées jetant leur dévolu sur les centres-villes réhabilités. Aux Etats-Unis, le phénomène est pour ainsi dire un classique. Les classes supérieures ayant tendance à occuper des zones pavillonnaires cossues à la périphérie des grandes villes. La lutte des places tend à occuper un espace de conflits d’intérêt où le combat physique, voire symbolique, est supplanté par une concurrence qui se joue alors avec le niveau de revenus. La lutte des places correspond aussi à un déplacement de la définition de l’existence humaine. La classe était associée à une position dans le système productif. La place définit l’individu autant par ses revenus professionnels que son patrimoine, ses habitudes, ses activités, ses lieux et amis qu’il fréquente. Le productivisme industriel a été recouvert par le consumérisme universel. Les places sont chères et s’achètent. Si l’ascenseur social reste encore d’actualité, il s’est agrémenté d’un tramway social, permettant de naviguer d’une place à une autre.


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5 réactions à cet article    


  • Kalki Kalki 1er octobre 2010 11:47

    Il est venu l’heure de choisir dans l’histoire l’humanité, les amis

    Il est l’heure de choisir entre « capitalisme de classe » et humanité & entraide.

    Vous ne pouvez plus pousser plus loin l’histoire.

    Si vous continuez dans le capitalisme de classe, la machine ce sera vous : et vous ne pourrez plus que rêver d’humanité, humanité que vous aurez a jamais perdu.

    Si vous choisissez l’humanité, c’est à dire si vous dépassez le capitalisme de classe : si vous accepter que désormais c’est la consommation qui tire la croissance, au lieu de l’inverse : alors l’humanité aura grandit.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_de_l%27abondance

    Ne vous en faites pas, que vous soyez en haut ou en bas, dans n’importe quel classe, les dès sont jetés, mais a mon avis , ils sont prédestinés : cela ne veux pas dire qu’il n’est pas l’heure de se BOUGER


    • silversamourai silversamourai 1er octobre 2010 14:56

      Bonjour Bernard,

      « (Décidément, ce que Marx n’a pas vu dans la lutte des classes, c’est la part d’envie qu’il y a dans la
        »lutte des classes«  : envie qu’il y a dans la »haine de classe«  : envie de prendre la place des patrons , donc de perpétuer le système, plutôt que de supprimer cette place. Bref, envie de la mettre en de bonnes mains, »les nôtres« ...) »
      Daniel Sibony « La haine du désir » 1977 Ch I : L’affect « ratial »

      .


      • ewropano 1er octobre 2010 19:04

        Je ne crois pas que ça soit si compliqué que ça : la lutte des classes, c’est l’union fait la force. la lutte des places c’est diviser pour régner.

        Le problème c’est que les classes ne sont pas stables, ou alors elles se vident de leur sens, comme en URSS. La classe exploitée avait pris le pouvoir, une nouvelle classe dominante est apparue en son sein, et quand le communisme est tombé, les nomenklaturistes sont cyniquement devenus des oligarques.


        • Michel Maugis Michel Maugis 1er octobre 2010 22:30

          @Bernard Dugué

          Je crois qu´au mieux, et sans vouloir vous offenser, M. Dugué, que vous n´avez jamais bien compris le Matérialisme Dialectique, c´est à dire le marxisme léninisme. Et qu´au pire, vous l´avez bien compris mais que cela vous gène car il explique scientifiquement la révolution dialecticienne du passage du mode de production capitaliste au socialiste, que vous ne voulez accepter. Et comme les borgnes sont rois au royaume des aveugles, vous vous donnez un beau rôle sur votre tour d´ivoire.

          Vous avez conscience d´être, comme moi, un des relativement privilégiés du capitalisme. Vous n´osez pas, c´est ce qui nous diffère, transcender votre situation pour militer en faveur de ce changement en croyant qu´il va affecter votre bien être de votre vivant. 

          Philosophe, vous préférez vous donner bonne conscience en essayant de détruire le concept scientifique et exact de « la lutte des classes » qui n´est que l´aspect dans le mouvement de l´Histoire du concept dialecticien de « la lutte des contraires » dans la Nature . Et l´Homme comme l´Histoire est le produit de la Nature. La dialectique étant le mode d´existence de la matière, son mouvement, et dont l´esprit n´est qu´une de ses productions. Esprit qui est aussi soumis aux lois de la dialectique, bien entendu, car l´esprit est aussi matière objective.

          Ce n´est pas la première fois que vous exprimez votre rejet de ce que vous appelez « le concept de lutte de classe » pour le trouver dépassé, c´est à dire inutile, voire nuisible. Mais cette fois, je crois que vous le faites avec une argumentation raisonnée qui est, bien sûr, fausse sur toute la ligne, depuis les prémisses énoncées ou sous entendues, jusqu´à votre raisonnement qui appliqué avec la même rigueur sur le concept nouveau de « lutte des places » ne peut qu´aboutir, et cette fois avec justesse, à une confirmation de la validité scientifique de « la lutte des classes ». Si Engels était encore de ce monde il vous ferait l´honneur d´écrire son « anti-Duguet » comme il écrivit son anti-Dühring pour répondre à un certain Professeur Dühring qui voulait substituer la violence à la lutte des classes comme moteur de l´Histoire. Personne ne connaît les écrits de ce Dühring, mais tous les philosophes connaissent « l´anti-Dühring, ou Monsieur Dühring bouleverse les sciences »..

          La «  lutte des classes » est effectivement un concept. Et un concept est une abstraction générale servant à décrire une réalité au mieux, faute d´un autre meilleur. C´est son utilité, sans utilité il n´y a pas de concept. On n´invente pas un concept, une abstraction, sans dire son utilité. Or vous n´avez même pas énoncé l´utilité de ce concept, pour pouvoir justifier son inutilité maintenant et le remplacer par votre « lutte des places » qui serait plus apte a assumer le rôle du concept précédent pour la même utilité.

          Votre « lutte des places » n´est certainement pas un candidat pour remplacer « la lutte des classes » pour rendre compte du mouvement des sociétés, ou matérialisme historique pour les marxistes.

          Vous dîtes que Marx n´a pas inventé le concept de « lutte des classes » mais qu´il l´a popularisé. C´est vrai et c´est faux.. Marx à découvert la réalité objective de la « lutte des classes » depuis la fin du communisme primitif jusqu´ à la réalisation du communisme scientifique ( nulle part réalisé), c´est à dire de la société sans classes sociales antagonistes., et ce comme explication fondamental, essentiel du mouvement de l´Histoire.

          L´histoire des sociétés n´est que l´histoire de la lutte des classes,. Cette thèse énoncée, il y a invention du concept « lutte des classes », si la thèse est vérifiée seulement. Et Marx et Engels et d´autres l´ont démontré magistralement dans leurs écrits. Le récent coup d´état Obamique, qui a foiré, en Équateur est encore une preuve de la réalité de la lutte des classes. Mais peut être que pour vous était-ce un esemple de la « lutte des places ».

          Ce concept est devenu populaire parce qu´il est utile pour comprendre l´histoire, passé, présente, et ..le futur. Il est honni par les Bourgeois ( au sens marxiste du terme) parce qu´il prévoit scientifiquement l´élimination historique de cette classe, et par le Vatican, pour des raisons philosophiques du marxisme qui démontrent et justifient les religions comme instrument d´exploitation des hommes.

          Croyez vous vraiment que la « lutte des places » est un concept servant à rendre compte de l´histoire des sociétés depuis une certaine société primitive sans « lutte des places » jusqu´à une future société moderne ou de nouveau aurait disparu la « lutte des places » ?

          Une société sans classe est parfaitement imaginable, quoique lointaine. et quoiqu´elle exista durant des centaines de milliers d´années. Une société sans places n´est pas possible, et les places se répartissent dans une société rationnelle et sans classe antagoniste selon les compétences et capacités des individus. Point besoin de lutter.

          C´est la société d´exploitattion qui introduit la nécessité de lutter pour une bonne place, lutte qui en définitive n´est qu´un aspect de la lutte des classes. 

          Bien cordialement

          Michel Maugis


          • zelectron zelectron 2 octobre 2010 09:44

            Résumé de l’article : ôtes toi de là que je m’y mette (au mépris de ton droit !) en tous temps en tous lieux. au nom du marxisme, au nom de dieu, au nom du peuple, au nom de n’importe quoi du moment qu’on a la place...avec un certain nombre de gens qui avancent masqués pour tirer profit de la situation et comme se sont d’exellentissimes comédiens personne ne peut se douter de ce qu’il advient. Il y a un problème de sincérité que je met l’auteur de l’article au défi de déjouer, et puis quand bien même...les gens changent...

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