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Accueil du site > Actualités > Société > La nuit je pleure, je cherche mon Nord sociétal

La nuit je pleure, je cherche mon Nord sociétal

"La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine, la nuit je mens, effrontément, je m'en lave les mains, j'ai dans les bottes des montagnes de questions."

(Alain Bashung)

Mes amis de longue date savent à quel point je peux détester ce pauvre Nietzsche lorsqu’on me rebat les oreilles avec son axiome le plus célèbre, selon lequel ce qui ne nous tue pas nous rendrait plus forts. Sornettes, fariboles, balivernes et calembredaines, ce qui ne nous tue pas nous déchire néanmoins d’inutiles et inhumaines souffrances, et ferait mieux de nous expédier directement ad patres, dans la félicité béate de ces champs élyséens où l’on n’a plus jamais mal aux dents, ni aux cheveux, ni au cœur, ni nulle part ailleurs !

Mais parmi les phrases idiotes qui traînent partout, du Café du Commerce aux blogs de coaching bénévole en passant par les vidéos lénifiantes de Youtube, il en est une qui me rend carrément enragée et me donne aussitôt le désir irrésistible d’émigrer en solitaire dans les forêts de Sibérie ou d’investir une hutte de branchages au fin fond de l’Amazonie – bref, d’aller voir là-bas si j’y suis, et si vraiment il existe un endroit maudit où « c’est que du bonheur » !

Oui, c’est que du bonheur, un enfant qui meurt de faim toutes les 9 secondes que Dieu ne fait pas, parce que la société occidentale et mondialisée a décidé un mauvais jour de s’approprier toutes les richesses de la planète, et surtout celles, minières, aurifères et pétrolifères des pays qu’elle qualifia gentiment de sous-développés - et au diable ses habitants, ces sous-hommes un peu trop bridés, trop colorés ou trop aborigènes, qui ne sont pas assez entrés dans l’histoire et n’entravent que dalle au jargon anglo-saxon, idiome universel, omniscient et tout- puissant…

Ca n’est pas moi qui l’affirme, mais Jean Ziegler, l’homme providentiel qui hurle dans le désert de la bonne conscience universelle : 7 milliards d’êtres humains seulement sur cette terre qui pourrait en nourrir facilement le double, alors cherchez l’erreur, où donc se situe le problème ? (Ziegler est suisse mais personne n’est parfait…)

 Et pauvre de moi, aucune vocation précoce, je ne me rêvais ni médecin, ni infirmière, ni humanitaire, ni même économiste distinguée (mais si les économistes avaient réussi un jour à dénouer les plus grosses ficelles et les nœuds gordiens de la vie- l’amour- la mort, ça se saurait !), j’avais juste la folle envie de jouer avec les mots et, accessoirement, avec quelques idées simplistes comme celles que je tente de démêler la nuit, quand je pleure et me débats dans les méandres de la couette et de la situation labyrinthique internationale.

Oui, c’est que du bonheur, tous ces grecs humiliés, ruinés, poussés au suicide parce qu’on leur a imposé un jour – ô, pour leur bien, rien que pour leur bien, nous savons pertinemment que ce sont tous des tricheurs, des voleurs et des grosses feignasses qui font rien que se dorer la pilule en sirotant leur sous-pastis sur le pont d’un rafiot délabré, au lieu de balancer leurs filets rafistolés dans la mer Egée turquoise en vue d’une pêche miraculeuse – l’ukase incontournable d’ une monnaie toute neuve et communautaire au demi-nom de demi-déesse (hélas, si je calcule bien, il ne reste au mieux qu’un-quart de trouvaille géniale !).

Souvenons-nous surtout qu’Europa fut la mère de Minos qui termina lamentablement sa vie à errer sans but dans le dédale crétois qu’il avait lui-même fait construire ( tout un programme symbolique !), et qu’en conséquence cette monnaie maudite ne fut même pas un demi-succès : non, un plantage absolu, presqu’héroïque dans sa marche forcée vers le chaos final, pourtant annoncé dès l’immaculée conception de la pièce bicolore, qui fut aussitôt dénoncée par des cinglés d’humanistes arriérés hurlant un blasphématoire « rendez-moi ma drachme d’antan », tandis que de visionnaires électeurs gaulois rejetaient en masse le traité du grand libéralisme a priori triomphant - sans que leur président de l’époque ne daigne tenir compte du suffrage prétendument universel de leur referendum (mais on le comprend un peu, c’est un vocable hérité de ces imbéciles de romains !).

Oui, c’est que du bonheur, ces bangladais de 12 ou 13 ans pour la future existence desquels les seventies magnanimes, post-révolutionnaires et branchés « peace and love » s’étaient fendus d’un concert rock à l’affiche prestigieuse (et merci au passage, Georges Harrison et Ravi Shankar, de m’avoir privée de Mistrals gagnants pendant plusieurs mois pour leur faire la charité obligée du double 33 tours, en bonne petite catho patronnesse que j’étais !), et dont le vert paradis se limite aujourd’hui à ces bagnes de sous-traitance sans air ni lumière, où ils croupissent 72 heures par semaine minimum pour enrichir Monsieur Zara , nous vêtir de ce jean sablé tellement vintage - incontournable uniforme du XXI ème siècle décomplexé qui fut même récemment la vedette du premier conseil des ministres « normal »-, et accessoirement nourrir leurs parents déjà détruits par l’égoïsme et le déclin de l’Occident – c’est au moins là une idée où Spengler ne s’est pas fourvoyé, sauf que maintenant c’est la Haine qui l’emporte, comme l’affirme justement notre sociologue helvète préféré en juste ire perpétuelle.

Oui, c’est définitivement que du bonheur, toutes ces langues originelles piétinées, ces musiques primales oubliées, ces religions magnifiées sur l’autel de la pensée unique, ces cultures écrasées (et je ne parle pas là des champs d’OGM), ces fleuves empoisonnés au lieu d’empoissonnés, ces races animales sacrifiées, ces centrales atomiques exposées au premier tsunami qui passe, ces mers-poubelles et cette vie plus belle chaque soir dans le canapé IKEA, ces fins de semaine enrichies (à l’instar de l’uranium) au Futuroscope ou au Puy-du-Fou quand on arrive à échapper à Disneyland, cette détente annuelle obligatoire sur de si jolies petites plages noyées de béton armé et de chairs fripées avec garniture tops/tongs made in China, ces repas expédiés piochés dans les immondes seaux volaillers du KFC, ces Alice égarées et déguisées en mini-miss de province sur des podiums sordides et, pour finir en beauté inondée de larmes, nos héros d’enfance, ces pompiers rutilants qui nous faisaient rêver de la survenue insidieuse d’un incendie violent se violant les uns les autres sur les banquettes en skaï d’un autocar sportif … ( OK, je mélange tout mais ça n’est pas simple lorsque l’on pleure, la nuit, en silence obligé, de faire un tri qualitatif, on se lamente en continu sur ce qui surgit à portée d’esprit même pas critique !)

Bon, je ne vais pas filer l’anaphore jusqu’à la lie, certains l’ont fait récemment avec bien plus de talent, d’opiniâtreté, et de réussite finale (comme la lutte), que ma modeste personne.

Mais étonnez-vous, après ces accablants constats, que l’on soit les champions de l’abrutissement choisi par ingestion massive de benzodiazépines ou d’inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine ; les rois de l’arpentage de la surface de réparation bien calés sur leurs derrières devant le home-cinéma dernier modèle, haranguant avec hargne leurs pauvres idoles multimillionnaires même pas capables de se défendre, parce que privées de lexique comme de grammaire ; les acharnés du bronzage obligatoire par UV qui donne aux visages pâles la mine épanouie du bonheur auto-satisfait, cette couleur café que justement l’on a du mal à supporter chez ceux dont elle est la carnation naturelle ; les drogués absolus de jeux vidéo puisque chacun sait qu’il est bien plus excitant de cultiver son jardin et de garder ses moutons sur Little Farm plutôt qu’en mettant le berger dans la bergerie et les mains dans la terre - elle a le grand tort de se transformer en boue quand il pleut, c’est dégoûtant ! 

Sans oublierles fous furieux du volant dominant qui produit automatiquement ce miracle à l’envers de transformer, dès qu’il est entre ses mains, le plus policé des hommes normaux (oui, encore, c’est très tendance !) en bête fauve enragée prête à foncer sur tout ce qui bouge, et même sur ce qui attend tranquillement au bord du trottoir, j’en fait quotidiennement la triste expérience de piétonne impénitente en sursis permanent… Ah, j’allais oublier, last but not least, les cinglés de l’i-phone, qui perdent instantanément tout sang-froid et toute pudeur dès qu’ils ont leur portable collé à l’oreille, et imposent à leur entourage familial ou public le partage de tous leurs secrets les plus intimes, mais oui je t’aime puisque je te dis que je t’aime, oubliant à la fois les règles les plus élémentaires de la politesse et leur interlocuteur médusé , sa présence physique niée au profit de la toute- puissance du virtuel où le lointain l’emporte toujours sur le prochain comme le masculin sur le féminin, règles sacrées d’une société … déboussolée ???

 (Etymologie fantasmée de ce dernier terme : qui a perdu l’étoile du Nord en même temps que celle du berger, aide indispensable au cheminement initiatique des rois-mages, cette planète Vénus connue pour être la première à essayer d’ éclairer la nuit de l’obscurantisme historique et de la non- conscience internationale).

Ouf ! En vérité, en vérité, je vous le dis, mes bien chers frères, and repeat after me : tout ça C’EST QUE DU BONHEUR !!!                   


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1 réactions à cet article    


  • Yaltanne 22 mai 2012 09:42

    Hé oui… Et au nombre des psittacismes stupides - avec le fameux « ce qui ne nous tue pas blablablabla », merci de le pointer je me sens moins seule - Au nombre des stupidités complaisamment psalmodiées, donc, il y a aussi « au royaume des aveugles le borgne est roi ».

    Que neni, et votre texte l’illustre très efficacement : au royaume des aveugles, les borgnes virent dingues, et ceux qui y survivent n’en deviennent pas plus fort, ça c’est sûr.

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