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La réaction étouffe la subversion

Quand le dispositif des savoirs se prépare à basculer, la société offre quelques résistances. Le champ des savoirs bouge ses lignes sous l’effet de deux champs de force, celui des gens instruits et, en amont, celui des acteurs de la science auxquels on ajoutera les professeurs. L’épistémologue Thomas Kuhn est internationalement connu pour son livre sur la structure des révolutions scientifiques. Sa thèse est assez simple dans ses principes. Quand de nouveaux éléments de savoir surgissent, la nouveauté n’est pas acceptée d’emblée par les savants en place et, donc, des résistances apparaissent. Mais au bout d’un certain temps, sous l’effet de l’accumulation des résultats, de l’entrée en scène des jeunes générations et du départ à la retraite des anciennes, le rapport de force s’inverse et le nouveau « paradigme » finit par s’imposer.

 

 

Afin de clarifier les choses, précisons que Kuhn, physicien à l’origine, s’est particulièrement focalisé sur le développement de sa discipline. Tout en adoptant une perspective sociologique, plus qu’épistémologique. Si son confrère Popper a pu dire qu’une théorie est abandonnée parce qu’elle a été réfutée, alors, pour Kuhn, ce critère ne suffit pas puisqu’il faut que la théorie abandonnée le soit parce qu’elle a été remplacée. Ces deux approches sont bien évidemment complémentaires et selon qu’on soit préoccupé par la logique ou par les processus sociaux, on préférera l’une ou l’autre de ces études. Kuhn paraît plus complet dans la mesure où il tente d’expliquer la volonté de la communauté scientifique de résoudre des énigmes, des problèmes liés à des nouvelles observations qui ne cadrent pas avec les anciennes formalisations. L’exemple le plus fascinant restera sans doute l’hypothèse de l’énergie quantifiée émise par Planck suite à la courbe mesurant les fréquences de rayonnement du corps noir.

 

 

Les changements de paradigmes ne sont en fin de compte nullement décidés, choisis, voulus par les scientifiques. C’est tout simplement le progrès technique, les résultats expérimentaux et les formalismes théoriques qui gouvernent le processus (Ellul aurait dit que la technique décide). Si ça marche, si c’est efficace, si c’est élégant, si ça donne des résultats, alors la théorie est acceptée et le nouveau paradigme s’impose, non sans quelques frictions car les esprits éduqués dans un certain moule peinent à voir la nouveauté. Mais rien d’étonnant. On connaît les réticences de bien des gens lorsque l’automobile fut utilisée autour de 1900. Quelques-uns pensaient même qu’aucun individu ne pourrait supporter de voyager sur ce cheval mécanique. Pourtant, on connaît le destin de l’automobile. C’est une question d’habitude. Eh bien en science, le processus est similaire. Les nouveaux usagers du paradigme s’habituent, mais les anciens freinent et peinent à accepter un mode d’emploi auquel ils n’ont pas été initiés dans leurs années d’apprentissage et de travail.

 

 

Mais la science n’est pas le seul champ du savoir. La société, l’homme, la civilisation, les valeurs, les universaux, Dieu, voilà d’autres objets de sciences que l’on désigne en général comme humaines. L’Histoire connaît quelques changements de paradigmes ayant affecté les anciens dispositifs, comme la scolastique médiévale, puis la métaphysique classique. De Dante à Montesquieu, Tocqueville, la pensée politique s’est profondément transformée, la compréhension de l’économie aussi, depuis Adam Smith jusqu’aux contemporains en passant par Marx. Le processus de révolution savante n’obéit pas strictement à celui en vigueur dans les sciences de la nature. Les choix opérés n’ont pas été justifiés par le souci de l’efficacité mais par une volonté associée à une certaine représentation de l’homme et de la société. Ainsi les droits de l’homme, la liberté de culte, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la démocratie. Par ailleurs, Popper avait bien démarqué ce type de sciences et doctrines. Un paradigme social, une idéologie politique, on y adhère, pour des raisons diverses. Certains choix sont moraux, d’autres intellectuels. On peut très bien croire rationnellement en un Dieu métaphysique sans y associer une obligation morale. A la différence des sciences expérimentales, tranchées par l’expérience, les savoirs humains sont tranchés par liberté de conscience et la raison, laquelle opère par choix. Les uns croient en Dieu, les autres sont athées. Les uns sont plutôt libéraux, les autres penchent vers un socialisme à contenu collectiviste variable. Les uns sont matérialistes, les autres distinguent esprit et matière. Les uns sont monistes, les autres dualistes.

 

 

Les champs philosophiques, sociologiques, politiques, psychologiques, sont riches de doctrines diverses et élaborées. Imaginons qu’un chercheur (je pense à une personne), isolé des institutions de recherche, puisse inventer une doctrine, disons métaphysique. Supposons que cette doctrine, bien qu’assez complexe, soit novatrice, offrant un nouveau regard sur l’univers. Le système actuel des savoirs, au lieu de se comporter en levier, exerce un effet contraire. C’est curieux mais c’est ainsi. Les professeurs d’université, les chercheurs en sciences humaines, n’ont aucune raison de promouvoir une doctrine inédite. Cela leur fait perdre du temps, demande des efforts, les détourne de leur pratique institutionnelle, leur fait perdre des points d’avancement, les rend suspects auprès des confrères. Pourquoi prendre de tels risques pour en plus, servir une personne qui, vu sa position, ne renverra aucun ascenseur. Le désintéressement et le courage ne sont plus des valeurs présentes dans ce milieu, pour autant qu’elles l’aient été. Un Spinoza ou un Descartes auraient quelques difficultés à percer, sauf s’ils peuvent justifier d’état de service dans une institution mais, deux questions. L’imagination ne s’étiole-t-elle pas dans l’université ? Et des esprits aussi novateurs auraient-il pu y être recrutés ?

 

 

Le succès de Descartes relève non pas du miracle mais d’une autre époque, d’un autre état d’esprit, plus passionné, plus curieux, avec des gens instruits prêts à défendre des idées, des livres, sans aucun intérêt personnel, juste pour la belle cause. Certes, quelques enjeux de pouvoir accompagnaient les lettrés et les mécènes mais, au moins, ils servaient de leviers pour la diffusion de la pensée. Actuellement, la logique professionnelle détermine la coterie et le savoir se fige.

 

 

Il reste la société, les éditeurs, les zones autonomes comme le net. Là aussi, l’audace ne sera pas une option privilégiée. Essayons d’entrer dans le mécanisme psychique d’un individu contemporain face au savoir. La vérité lui importe peu, l’éthique non plus, mais en bon paroissien affirmant son émancipation moderne, il répétera les dogmes qu’il a entendus et se fera le relais des pensées convenues et validées, garanties par le double sceau de la tradition et de l’autorité des maîtres du savoir. Et même dans l’opposition, il sera aussi contraint dans un système d’antagonismes, incapable de sortir de ce jeu intellectuel. Nous voyons se dessiner une société réactive, réactionnaire. Etre réactionnaire, c’est s’affirmer en prenant appui sur des théories éprouvées, sur des valeurs pratiquées depuis des temps. Parfois, la réaction est nécessaire pour éviter à une nation de s’aventurer dans des impasses. On pense à l’URSS bolchevique ou à l’Allemagne nazie. Mais ces temps sont révolus. La réaction qui se répand dans la société est une sorte de fléau soft qui l’empêche de se développer intellectuellement (au sens de l’intellect). L’attitude des gens face aux savoirs reflète celle des positions politiques. Le progrès est technique, on fonce, on va dans la croissance, on pilote au maximum des possibilités, mais spirituellement, on prend la voie la plus facile, confortable, on s’appuie sur ce que disent les autorités et les maîtres. C’est plus confortable pour le psychisme et plus praticable dans les discussions en ville On ne va pas tenter le diable et s’encanailler avec la subversion, on défend ses croyances apprises plus que conquises. Ainsi va le monde. Mais le monde ne va pas forcément très bien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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7 réactions à cet article    


  • Bernard Dugué Bernard Dugué 4 juillet 2007 20:28

    Juste remarque et bonne référence que celle de P Muray

    Juste une remarque, la subversion authentique ne distingue de la rébellion ou la contestation,

    comme la toilette de la gymnastique aurait dit Platon.


  • La Taverne des Poètes 4 juillet 2007 19:15

    Parfois il n’est de plus grande subversion que la vérité, surtout lorsqu’il s’agit de s’opposer à un système de valeurs car tout système humain est fondé sur une part de mensonge. Forcément puisque tout système est artificiel et s’éloigne de l’humain, de la nature, deux lieux sources de vérité.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 4 juillet 2007 20:30

      La vérité, comme dévoilement, est subversive mais elle est aussi le résultat de la subversion comme cheminement philosophique


    • aurelien 4 juillet 2007 21:14

      Peut-être ne reste-t-il plus maintenant qu’à réconcilier l’humain et la nature ?


    • pixel pixel 4 juillet 2007 22:37

      Vous nous mettez l’eau à la bouche mais on reste sur notre soif concernant la théorie de la personne que vous connaissez.Pourriez vous en dire plus.


      • bernard29 candidat 007 5 juillet 2007 10:15

        Oui c’est vrai ! oubien est-ce que le système actuel des savoirs « agoravoxiens » au lieu de se comporter en levier, n’exercerait’il pas un effet contraire ?.

        La curiosité est la premiere marche de la subversion.


      • spartacus 9 juillet 2007 13:24

        @ l’auteur - message personnel

        je suis atterré de voir qu’avec l’étendue de vos connaissances, de votre savoir, de votre compétence dans des domaines aussi pointus que variés vous ne travailliez point, et que vous êtes demandeur d’emploi !!

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