La révolution des fonctionnaires aura lieu. Elle est en route, elle gronde déjà. Mais contrairement à toute attente, cette révolution qui exprime la volonté profonde d’un changement longtemps attendu ne germe pas dans la rue mais dans les esprits. Chronique d’un bouleversement sociétal dont les fonctionnaires seront les précurseurs.
Nous sommes aujourd’hui plus de cinq millions d’agents de la fonction publique. Un actif sur quatre travaille pour accomplir une mission assurée par une entreprise ou une administration publique. Les effectifs n’ont cessé de croître au cours des vingt-cinq dernières années et l’Etat consacre une part considérable de son budget au fonctionnement de ses administrations. Cependant, le diagnostic, partagé par les usagers comme par nombre de fonctionnaires eux-mêmes, est sans appel : la fonction publique est en crise. A l’image du pays, elle a profondément besoin de se réformer.
De l’inefficacité, une maxime. La formule est sévère mais pourtant beaucoup partagent la vision acerbe d’une fonction publique inefficace, voire incohérente. Certes, comment blâmer celui qui exprime une telle opinion, après avoir vécu le parcours administratif faisant suite à un changement de situation familiale, à une demande de titre de séjour, ou à une démarche d’adoption ? Comment convaincre du contraire un étudiant qui fait face aux invraisemblances d’une administration universitaire différant son inscription pour des raisons administratives et par là même ses droits à la sécurité sociale étudiante ? Ou bien que dire à ce même étudiant observant l’échec d’un système éducatif ne lui garantissant plus un avenir au sortir de ses études ? Aussi, les exemples d’incohérences sont légion vu de l’intérieur : le manque de communication entre services, l’absence de stratégie commune en matière d’investissements, de ressources humaines, les lourdeurs administratives freinant toute initiative, l’ampleur des dépenses injustifiées tandis que le manque de moyens est régulièrement dénoncé... etc. Chaque jour, les fonctionnaires sont les témoins privilégiés de l’archaïsme d’une fonction publique dont les aberrations quotidiennes, si elles étaient connues de tous, feraient frémir le plus indulgent des citoyens. L’inefficacité de la fonction publique est criante dans de multiples domaines. Cependant il serait injuste d’en conclure que les agents de la fonction publique sont inefficaces de part leur éventuel manque de compétences. Au contraire, comme il est mentionné dans le rapport de la commission Péberau : « On souligne trop rarement les compétences dans la fonction publique... Que ce soit dans l’Etat, dans les collectivités territoriales, ou dans les régimes spéciaux, le niveau des compétences est globalement satisfaisant et comparable à celui que l’on trouve dans le secteur privé. On ne peut pas soutenir que les faiblesses de l’appareil administratif sont le résultat de l’incompétence des fonctionnaires. ». Le haut niveau de qualification des agents de la fonction publique se manifeste notamment par la répartition des effectifs entre les différentes catégories (A+, A, B et C) ; la plus grande part des fonctionnaires appartenant aux catégories A et A+ dont les concours sont accessibles aux titulaires de diplômes d’enseignement supérieur. Le nombre élevé de candidats aux concours de la fonction publique, renforce également la sélection et l’exigence de compétences avérées, ce quel que soit le niveau de qualification requis. Cependant, en dépit d’une politique sélective de recrutement, la fonction publique fait plus que jamais l’objet de vives critiques.
Les sirènes de l’immobilisme. Devant un tel constat, nous sommes en droit de nous interroger sur les origines des dysfonctionnements de nos administrations et entreprises publiques et il apparaît impératif d’y trouver des remèdes de toute urgence. Or depuis des années, les syndicats et organisations dites représentatives du personnel de la fonction publique désignent avec constance la cause supposée des divers maux de notre fonction publique : il s’agit de l’éternel alibi du manque de moyens et d’effectifs.
Sur ce point, un regard éclairé par une rapide comparaison avec d’autres pays industrialisés s’impose. Durant les dernières années, la part du secteur public dans l’emploi a diminué ou s’est stabilisée dans la plupart des grands pays industrialisés, à l’inverse du cas français. Ainsi, en 2002, alors que les agents de la fonction publique en France représentaient 21% de la population active, la part des actifs employés dans les administrations publiques en Allemagne ou au Royaume-Uni se limitait à environ 15% de la population active. A la même époque, la part des agents de la fonction publique dans la population active était au Japon de l’ordre de 8%. Cet écart important entre la situation française et celle des autres pays industrialisés s’est creusé depuis une quinzaine d’années comme en témoigne la comparaison des effectifs de la fonction publique dans 7 pays de l’OCDE (Australie, Canada, Etats-Unis, France, Suède, Royaume-Uni) entre les années 1980 et 1997. Le rapport publié par l’OCDE révèle qu’alors que les autres pays ont procédé à des réductions des effectifs des agents de la fonction publique comprises entre 10 et 40%, la France a vu le volume de ses agents augmenter de plus de 7%. Ceci illustre l’effort que les différents gouvernements français qui se sont succédé au cours des dernières années ont consacré aux effectifs de la fonction publique. En matière budgétaire, les dépenses n’ont également cessé de croître, pour atteindre des sommets. Aujourd’hui, les dépenses consacrées au fonctionnement des administrations publiques sont telles qu’elles ne pourraient être assurées sans recourir à l’emprunt public. L’argument invoquant l’unique manque de moyens pour justifier de l’inefficacité de la fonction publique n’est plus tenable. Comble de l’ironie, parmi les quatre premiers postes de dépense se trouvent « l’enseignement scolaire » et « la recherche et l’enseignement supérieur » : des ministères dont on évoque régulièrement la nécessité de soutenir l’action mais dont on pointe aussi du doigt les faiblesses et les échecs. De façon générale, le recours à l’augmentation systématique des effectifs et des moyens n’a pas prouvé son efficacité dans les principaux ministères car cette politique n’a pas produit d’amélioration significative de la qualité ou de l’efficacité des services publics au cours des deux dernières décennies.
En réalité, la complexité structurelle et l’absence de gestion des carrières sont les premières responsables du manque d’efficacité de l’appareil public.
Concernant les incohérences structurelles de la fonction publique (multiplication des services aux attributions très proches, charges administratives supportées par des fonctionnaires dont ce n’est pas la fonction première...etc.), bien que le diagnostic ait été établi depuis plusieurs années (lire par exemple le rapport de la commission des finances, de l’économie générale et du plan sur la performance des dépenses de l’état du 11 mars 2003), le nécessaire aggiornamento de la fonction publique est sans cesse repoussé aux calendes grecques. Cet immobilisme est dû en grande partie à la pression subie par les politiques de la part des organisations syndicales. En effet, chaque mesure, chaque projet de réforme visant à moderniser les services publics se heurte à une résistance tenace. Ce fut le cas par exemple lors de la mise en place de l’informatisation de la collecte des impôts ou du système de déclaration pré-remplie accusés de tous les vices : inégalité d’accès des citoyens à l’internet, « simplification excessive du système déclaratif » supposée restreindre les possibilités d’exonérations fiscales... etc. La réduction du travail des fonctionnaires chargés de la collecte fut même dénoncée par les syndicats car considérée comme justifiant à terme une réduction des effectifs... Les exemples d’opposition de principe sont nombreux et il suffit d’observer les réactions actuelles concernant le projet de réforme sur l’autonomie des universités - pourtant souhaitée par de nombreux présidents d’université - pour constater que les habitudes sont tenaces.
Bien que la pensée unique, dictée par une minorité active, soit toujours pesante au sein de la fonction publique, les réticences au rejet systématique des réformes se manifestent de façon de plus en plus ostensible par des fonctionnaires jusque-là silencieux. Cette évolution est marquée par le « coming-out » de fonctionnaires qui jusque-là n’avouaient pas leur sensibilité « de droite » ou leur condamnation de mouvements sociaux prônant l’immobilisme au nom du maintien de privilèges renommés « acquis sociaux ». La profonde volonté de changement se traduit par une progressive remise en cause des principes dictés par la pensée unique, pensée juste et solidaire incarnée par ceux qui prétendent défendre les intérêts du plus grand nombre. Remettre en cause ces principes et l’assumer au grand jour se révèle d’ailleurs souvent périlleux puisque les promotions au sein de la fonction publique sont très souvent conditionnées par le soutien d’un syndicat ou d’un gestionnaire à l’agent désireux de voir sa carrière progresser. Ce système conduit naturellement à l’écrasement des voix dissidentes et au renforcement du pouvoir concentré dans les mains des organisations syndicales dont la représentativité est pourtant loin d’être satisfaisante. L’exaspération d’un grand nombre d’agents de la fonction publique conscients que l’immobilisme est synonyme de régression pour la majorité, finit malgré tout par délier les langues. Le masque du fonctionnaire arc-bouté sur ses principes, protégeant coûte que coûte ses avantages supposés et obsédé par le fait de travailler le moins possible, se craquèle peu à peu. Le vrai visage du fonctionnaire se révèle bien éloigné des clichés. Il est multiple, varié à l’image de la population. Et la proportion de ceux qui souhaitent le changement, insoupçonnée jusque là, est finalement considérable.
De la nécessité de la reconnaissance. Le changement emblématique, souhaité par de nombreux agents et fonctionnaires, est incarné par l’intégration du principe d’évaluation dans la fonction publique. Actuellement, l’évaluation est un terme tabou, dont l’usage est réservé au secteur privé. L’évaluation est pourtant par essence la première étape en vue de la reconnaissance du travail accompli.
Or, le principe d’évaluation est trop souvent réduit aux notions d’objectifs et de rentabilité. S’il est nécessaire selon moi, bien que d’autres le contestent, d’introduire la notion de rentabilité au sein des administrations et entreprises publiques, il est certes incontestable que le principe de rentabilité ne peut être placé au centre de l’action d’un certain nombre de secteurs publics. Ainsi, il est évident que l’hôpital ou la justice ne peuvent être administrés dans un unique souci de rentabilité. En revanche, certains services publics tels que les transports ont connu des gains de rentabilité notables par l’évolution des modes de fonctionnement sans que la qualité du service rendu ne se soit dégradée. Nous pourrions citer ici l’exemple de la SNCF qui en se modernisant est redevenue depuis quelques années une entreprise rentable tout en offrant de nouveaux services aux usagers. La notion d’objectifs doit elle aussi être définie dans chaque secteur en fonction des particularités de l’administration ou de l’entreprise. En revanche, refuser ab initio la définition d’objectifs dans le secteur public revient à nier la volonté se doter de critères permettant d’identifier les besoins, les faiblesses ou les réussites.
Cependant, le principe d’évaluation ne se résume pas à ces deux aspects - objectifs et rentabilité - mais implique notamment celui de reconnaissance. C’est probablement l’absence de reconnaissance qui constitue la faiblesse fondamentale de notre fonction publique. La notion de reconnaissance peut de plus indirectement agir de façon cumulative. En effet, en l’absence de reconnaissance, d’une part la réussite ou la volonté de progresser ne sont pas récompensés mais les abus et la paresse ne sont pas non plus sanctionnés. Ce dernier point est notamment celui que l’on remarque, que l’on retient et que l’on colporte. Ces abus non sanctionnés exaspèrent finalement aussi bien l’usager lorsqu’il les découvre que la très large majorité des fonctionnaires qui accomplissent leur mission consciencieusement. Il faut enfin reconnaître que chaque administration, chaque service public connaît un ou quelques individus qui non seulement bénéficient d’un salaire qu’ils n’honorent pas par leur travail, mais également qui induisent une légitime aigreur chez leurs collègues conscients de l’injustice d’une telle situation. L’absence de sanction pour ces fonctionnaires non-scrupuleux pourrait être néanmoins acceptable si la fonction publique prenait soin en compensation d’appliquer le principe de reconnaissance à ceux qui se distinguent par leur travail ou leur motivation. Malheureusement, il n’en est rien et la reconnaissance du mérite est inexistante dans la fonction publique. Ainsi, le système actuel est de l’aveu de beaucoup de fonctionnaires, particulièrement démotivant. Est-il acceptable par exemple, que tout le personnel d’un service reconnaisse l’efficacité, la disponibilité et la gentillesse d’une secrétaire et que dans le même temps, sa carrière et sa rémunération soient désespérément figées depuis plusieurs années ? Est-il acceptable que certains personnels techniques, dont les compétences sont reconnues de tous, soient submergés par le travail tandis que d’autres parmi leurs collègues ont su se rendre inutiles par leur manque de bonne volonté et obtiennent en fin de mois le même salaire, la même reconnaissance de l’Etat ? Que dire de cet autre qui par sa fonction est conduit à dépasser largement les horaires prévus par son statut mais qui n’aura aucune revalorisation pour cela ? Les exemples d’injustice sont innombrables. En outre, les fonctionnaires, dont les salaires évoluent moins vite que ceux des salariés du privé depuis 1999, n’ont pour seule perspective d’évolution que l’ancienneté. Les primes sont en réalité distribuées de façon quasi-automatique, et rien ne permet de rétribuer d’avantage l’agent ou le fonctionnaire qui se distingue par ses efforts. Si les abus non sanctionnés sont bien une réalité au sein de la fonction publique, les élans, les motivations anéanties par un système égalitariste sont bien plus nombreux.
Le feu sous la cendre. Les fonctionnaires sont pour moi à l’image du feu qui couve sous la cendre. Il n’en faudrait que peu pour que la fonction publique ne se transforme en un modèle d’efficacité en tirant parti de cette réserve de talents et de compétences. Il ne suffirait que de rendre à ses agents leur motivation et la liberté d’entreprendre, d’expérimenter, de bénéficier d’une part de leur réussite. Il suffirait de faire une petite révolution : adopter le principe de la reconnaissance.

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
Maître de Conférences en Physique, Université Paul Cézanne, Aix-Marseille III
Voir ses articles, sa fiche et ses statistiquesBonjour à tous. Je ne sais pas comment ni pourquoi j’ai atterri ici mais ce que je sais (...)
02/09 01:49 - alchimiste32voila un article tout à fait intéressant et globalement juste , même si selon moi le probléme (...)
24/06 10:56 - mikadoVotre article « sonne l’heure » pour paraphraser André Suarez .Ancien Fonctionnaire (vrai (...)
08/06 09:37 - BOUDEY PhilippeIl y a trop de conservatisme, trop de corporatisme, aucun respect pour « le con » qui paye. (...)
07/06 15:36 - jef88@phyletta > La révolution des fonctionnaires Re bonjour, Mes réponses sont placées sous vos (...)
04/06 15:58 - vraitravailleurdis donc spartacus vous serez pas atteint de sectarismme aigu, ça fleurit à ma gauche en ce (...)
04/06 14:07 - chevsinclair
L’Agora reçoit Alain Minc !
Journée mondiale de la liberté de la presse : quel bilan en Europe ?
L’étoile du nord : un théâtre dédié aux auteurs contemporains
Le contrôle des médias, une question d’actualité brûlante
Odyssées : un projet et une distribution internationales Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.
Site hébergé par la Fondation Agoravox
Mentions légales Charte de modération